Voyage religieux et sentimental aux quatre cimetières de Paris/Lachaise/14

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CHAPITRE XIV.
M. Mestrezat, ministre protestant. Réflexions au sujet de sa sépulture.


En avançant au sud-est, et tout près du penchant de la colline, est une enceinte circulaire qui fut autrefois un salon de verdure, à en juger par les tilleuls et la haie presque détruite qui l’environnent. Peu de sites, aux environs de Paris, présentent à la vue un tableau plus vaste et plus varié ; car il embrasse, dans un horizon presque sans bornes, les riches campagnes arrosées par les eaux conjugales de la Seine et de la Marne. Quelle dépouille repose aujourd’hui dans le sein de cette plate-forme, que le soleil éclaire de ses premiers rayons, et qu’il embellit sans doute la première par les mains du printemps ? C’est la dépouille du savant et éloquent ministre Mestrezat, l’ornement de sa communion, et qui, par la beauté de ses talens et par la sublimité de ses vertus évangéliques, mérita l’estime de son souverain et le tendre attachement du nombreux troupeau confié à sa pastorale sollicitude.

Le Consistoire de l’église réformée de Paris, a fait élever, depuis peu de temps, un beau monument au-dessus du cercueil de ce ministre. Les quatre côtés en sont couverts de marbre noir ; sa hauteur est de cinq pieds, et sa longueur, de six. On lit l’inscription suivante en lettres d’or, sur le côté qui fait face au midi :


FRID. MESTREZAT.
Ecclesiæ Genev. alumnus,
Basil, pastor dilectus,
Paris, spes et decus,
doctrina, eloquio, moruin amœnitate
conspicuus,
uxori, liberis, amicis ante diem ercptus,
obiit
die viii Maii an. M. D. CCC. VII, anno
aetatis XLVII,
Fide jam resurgens.
HICJACET.


Sur le côté opposé du monument, on lit :


Ici il repose,
Ses œuvres le suivent.

O pouvoir du temps et des révolutions qu’il traîne à sa suite ! Un ministre de Calvin repose, non loin de ce Charenton où la reforme vit ses autels renversés, son temple démoli et ses prédicateurs proscrits ? Il repose sous cette terre où un Jésuite venoit sans doute quelquefois méditer ses plans d’intolérance et de persécution ! Oh ! si Claude[1] et Jurieux pouvoient sortir de leurs tombes lointaines, et revenir sur les routes d’où ils pouvoient apercevoir les hauteurs de Montlouis ! s’ils apprenoient que le tombeau d’un descendant des illustres Mestrezat, de Genève, domine au loin les alentours de Charenton, ne penseroient-ils pas d’abord que toute la France professe la doctrine qu’ils défendirent avec tant de courage et de talent ? Et quand ils auraient su qu’un monarque, protecteur de toutes les consciences, de tous les cultes, est l’auteur de ce grand phénomène ; qu’après avoir assuré les droits de toutes les religions, il commence à rassembler les morts dans les mêmes sépulcres, en attendant qu’il puisse déterminer les vivans à se réunir dans les mêmes temples, quelle haute idée ils se formeroient de son génie, de sa puissance et de sa sagesse ! Avec quel ravissement d’admiration ils écouteroient le récit de tout ce qu’il a fait pour éteindre les haines religieuses et politiques, et pour réconcilier entre eux les enfans de Rome et de Genève !

Sans doute le moment n’est pas éloigné où ce philosophe couronné réalisera le vœu éternel de tous les sages, de tous les véritables adorateurs du Grand-Être, en réunissant sous les mêmes étendards religieux tous les peuples de sa vaste domination, comme il réunit tous les souverains dans les mêmes intérêts, et cinq cent mille guerriers sous les aîles de ses aigles victorieuses. O Dieu de la nature, de la religion et de l’humanité, bénis les projets qu’il forme chaque jour pour le bonheur de l’espèce humaine ! et s’il est vrai qu’il soit l’instrument de ta justice à l’égard des nations et des princes perfides, et celui de ta miséricorde à l’égard des Français, fais en sorte que rien ne résiste à sa haute sagesse, quand il voudra rassembler tous ses enfans dans la même famille, sous la conduite d’un même chef ! Que les adorateurs de Dieu, de tous les cultes, déposent leurs rivalités, leurs haines, leurs anathêmes, dans son sein paternel ! qu’ils se cèdent les uns aux autres, par une fraternité conciliatrice, la partie de leurs opinions qu’ils n’ont point puisée dans l’Évangile, ou que les siècles n’ont pas consacrée, qu’ils se rapprochent ! qu’ils s’embrassent ! et qu’ils livrent aux flammes tous leurs chefs d’accusation !

Je prévois les réclamations que ces dernières lignes ne manqueront pas d’exciter ; mais je suis tout prêt à répondre aux ennemis de la tolérance, et à leur prouver que les sections chrétiennes sont moins divisées par leurs, dogmes, que par leurs ressentimens.


  1. Tout le monde sait que le ministre Claude fut l’adversaire le plus redoutable que le grand Bossuet eut à combattre, et que dans une conférence théologique, celui-ci désespéra un instant de la victoire.