Voyage religieux et sentimental aux quatre cimetières de Paris/Lachaise/15

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CHAPITRE XV
Tombeau de la famille Fieffé. Double monument de M. Jacquemart.


Plus bas, sur la droite et à l’extrémité d’une allée de tilleuls, où l’on creuse maintenant, un vaste caveau destiné à la sépulture de la nombreuse et respectable famille Brochant, se présente une tombe neuve et d’une belle simplicité. Quatre jeunes cyprès balancent leurs rameaux à ses quatre angles ; et une simple bande d’un gazon épais et verdoyant en défend les approches.

Sur la première face, qui est celle qui regardé le couchant, on lit ces mots :


Sépulture
de la famille
Fieffé


Sur la face exposée au midi, on a gravé cette inscription :
ICI REPOSE
Éloi-Charles Fieffé
Notaire honoraire,
Membre du Corps législatif,
né à Dammartin, le 21 déc. 1740,
décédé à Paris, le 27 mai 1807.


On ne lit ici aucun éloge ; mais quel homme honnête n’a pas connu M. Fieffé, et n’a pas entendu parler de ses vertus publiques et domestiques ? Avec quelle irréprochable intégrité il remplit les fonctions et les devoirs du notariat, cette honorable et difficile profession, où celui qui veut l’exercer avec tout le zèle qu’elle exige, est mille et mille fois exposé au choc des intérêts contraires, aux calomnies et aux reproches de la mauvaise foi, ainsi qu’aux pénibles sollicitations de l’avarice ! Avec quelle sagacité et quelle sagesse il raisonnoit des lois ! Avec quelle prudence et quelle circonspection il concouroit à les former !




A quelques pas de la sépulture de la famille Fieffé, deux tombeaux, élevés sur un plateau soutenu par de fortes planches clouées à de gros pieux, et joints l’un à l’autre, à leur sommet, par une pierre, au contour supérieur de laquelle une croix est sculptée en relief, se font remarquer, comme des télégraphes du trépas, de tous les étages des maisons du faubourg saint Antoine, de toutes les routes, de tous les villages de la Brie, à la distance de plus de dix lieues… Celui qui avoisine de plus près le bord du plateau, attend sans doute une dépouille qui, dans ce moment, ou s’entretient, ou agit, ou se repose, ou se promène. Sur le côté de l’ouest du premier, l’inscription suivante m’apprend qu’il a déjà englouti une victime :


Sous cette tombe repose
Pierre Jacquemart,
Négociant,
Fondateur et l’un des Directeurs du Comptoir
commercial, et Membre du collège électoral
du département de la Seine,
décédé
au mois de juillet 1804,
âgé de soixante-quatre ans.
Homme de bien, bon époux et bon père,
il mérita l’estime, et emporta les regrets
de tous ceux qui le connurent.


Que pourrois-je ajouter à cet éloge, à cette courte oraison funèbre, qui dit tout ce que l’on peut dire d’un citoyen vertueux, dont la mort est toujours un malheur pour ses proches, et pour ses amis, et une sorte de calamité publique, dans ces temps d’immoralité et de corruption où les générations qui s’élèvent ne sauroient nous consoler de l’extinction de celles qui vieillissent ? O jeunesse ardente et inconsidérée, quand vos pères ne seront plus, quels hommes dédommageront la patrie de leurs talens et de leurs vertus ? O France ! à chaque instant la mort moissonne les ministres des autels, les maîtres de l’instruction, les vieux pères de famille, les vénérables modèles de la tempérance, de la probité, de toutes les vertus sociales ; te flatteras-tu de les remplacer ?