Voyages, aventures et combats/Tome 1 - Chapitre 9

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Alphonse Lebègue, Imprimeur-éditeur (Tomes 1 & 2p. 79-85).

IX

Ce fut le 15 août 1799 que la Preneuse appareilla pour le sud de Madagascar ; je dois dire que la Preneuse était armée de quarante canons et de quatre obusiers. Ah ! combien j’étais loin de penser alors, en sentant ce puissant navire sous mes pieds et en songeant que nous avions l’Hermite pour capitaine, aux catastrophes terribles dont je devais être acteur et témoin ! Je rêvais riches parts de prise, avancement, plaisirs au retour, tandis que la plus épouvantable croisière qui ait probablement jamais eu lieu m’attendait. Ce fut donc le 15 août 1799 que la Preneuse appareilla pour le sud de Madagascar ; quinze jours d’une brise fixe et légère la transportèrent sur ce point, où elle rangea la terre de près pour reconnaître les lieux.

À la hauteur d’Augusta, nous mîmes en panne ; et le capitaine se retira dans sa dunette pour prendre connaissance de la route que lui prescrivaient ses expéditions, que le moment de les décacheter était venu.

L’équipage, assemblé sur le pont, se demandait avec anxiété si l’on relâcherait dans le port devant lequel le navire se balançait gracieusement sous ses trois huniers, et où il serait enfin permis de dépenser cet or que l’on avait touché à l’Île de France, et que l’on brûlait du désir d’échanger contre des plaisirs. Chacun racontait à son voisin, qui, absorbé lui-même par de semblables préoccupations, ne l’écoutait pas, la façon dont il souhaitait dépenser, ou, pour être plus exact, gaspiller cet or qui lui pesait. Parmi ces souhaits, il y en avait dont la brutale grandeur, si je puis me servir de cette expression, rappelait l’époque du Bas-Empire ; tandis que d’autres, naïfs, pour ne pas dire enfantins, sentaient encore le parfum du village. Bref, c’était une débauche complète d’esprit ou de désir.

Bientôt de légères pirogues accostèrent la frégate et vinrent surexciter encore l’imagination de l’équipage en déposant sur le pont une gracieuse cargaison de jeunes et jolies femmes au teint cuivré, aux cheveux crépus, et dont les yeux lançaient des rayons de passion et de flamme.

Ces charmantes visiteuses, dont les intentions bienveillantes à notre égard n’avaient point besoin d’interprète pour s’exprimer, quoique nous ne comprissions pas grand-chose à leur langage, nous apportaient en outre des provisions de toutes espèces : fleurs, fruits, gibier, etc.

Dès lors, toutes les irrésolutions de l’équipage cessèrent ; tous les rêves se confondirent en une seule et même espérance.

Toutefois, au milieu de cette joie générale, une préoccupation grave et profonde pesait sur l’équipage : on attendait avec une inquiétude véritable le retour du capitaine sur le pont. Enfin l’Hermite apparut sortant de la dunette, et un grand silence se fit de toutes parts. Le sort de l’équipage allait se décider. L’Hermite, dont cent regards épiaient avec anxiété les moindres mouvements, avait l’air pensif et réfléchi. Pendant quelques instants il se promena de long en large sur le gaillard ; puis, contemplant ensuite d’un regard peiné et presque attendri le magnifique spectacle que présentait la vue de la terre, il se retourna vers l’officier de quart, et, comme s’il eût craint de s’être oublié, il lui commanda vivement de faire servir afin de gouverner au sud-est, route prescrite par les expéditions dont il venait de prendre connaissance.

Cet ordre fut un coup de foudre pour l’équipage. Adieu, rêves enchanteurs et charmants qui presque étiez une réalité ! Adieu encore une fois ! Le capitaine a parlé ; et comme chacun sait que personne n’est plus que lui esclave du devoir, chacun se résigne sans se plaindre.

C’est à peine si les matelots, en se portant à la manœuvre, jettent un dernier regard sur ces séduisantes insulaires, qui, nouvelles Arianes, se retirent le désespoir dans le cœur, pour attendre un autre navire. Chez le marin les sentiments sont mobiles, la philosophie profonde, et les événements fâcheux ont à peine eu le temps de s’accomplir, qu’il est déjà tout consolé.

En quelques minutes, la frégate se couvrit de voiles ; et, poussée par le même vent qui l’avait conduite à Madagascar, elle s’achemina vers la pointe sud du continent d’Afrique. Le 21 septembre, les vigies signalèrent, pour la seconde fois depuis notre départ de l’île de France, la terre. Cette terre, située à l’ouest, était extrêmement élevée et s’étendait à perte de vue du N.-N.-E. au S.-S.-O.

Le capitaine l’Hermite, après l’avoir longtemps observée et s’être bien assuré de la latitude, fit mettre en panne. Il faisait encore à peine jour.

Dès que les premiers rayons du soleil éclairèrent l’horizon, nous aperçûmes un des plus admirables paysages qu’il soit possible d’imaginer : une baie immense entourée de montagnes gigantesques et de formes pittoresques et bizarres, échelonnées en amphithéâtre. On reconnut cette baie pour être celle de Lagoa, où il existait un mouillage fréquenté alors par les baleiniers des nations neutres, ou par les bâtiments ennemis de la France. Ce mouillage était protégé, ce que nous ignorions alors, et ce que nous n’apprîmes, hélas ! que plus et trop tard, par un fortin anglais.

— Laissez arriver, faites orienter sous toutes les voiles et gouvernez sur la crête surplombée du morne au pied duquel j’aperçois cinq navires à l’ancre, dit le capitaine l’Hermite en s’adressant au lieutenant Rivière, alors de quart. Voilà peut-être, groupées ensemble, continua-t-il après un moment de réflexion et de silence, assez de captures pour terminer aujourd’hui notre croisière. Cela vaut la peine que nous nous assurions du fait.

Vers les deux heures de l’après-midi, le capitaine, qui n’avait pas quitté un seul moment le pont, s’approcha de moi qui me tenais sur la dunette, à mon poste :

— Garneray, me dit-il en me souriant avec cette ineffable bonté qui chez lui s’alliait toujours à la plus inébranlable fermeté de caractère, n’oubliez point, mon ami, que je vous ai nommé premier peintre de marines du bord. Prenez vos crayons et venez près de moi : je ne serai pas fâché de conserver un souvenir exact de ce qui va se passer et de posséder, si je ne m’en empare pas, le dessin de ces cinq navires. Je ferai en sorte de jeter de temps en temps un coup d’œil sur votre travail, pour le rectifier au besoin. Ainsi, donc, tenez-vous prêt, et ne quittez pas mes côtés.

Le commandant, après m’avoir adressé ces paroles, fit quelques tours au gaillard d’avant, afin d’observer sans doute s’il opérait quelque mouvement sur la rade, puis se dirigea ensuite, avec un air de satisfaction évident, vers ses officiers réunis autour du cabestan : je le suivis pour me conformer à l’ordre qu’il m’avait donné de rester à ses côtés, et je me disposai à commencer tout de suite mon dessin.

— Messieurs, dit l’Hermite en s’adressant à ses officiers d’un ton qui semblait plutôt solliciter un conseil qu’exprimer une volonté, je crois que nous agirions sagement en allant attaquer tout de suite ces vaisseaux. Que pensez-vous de cette opinion ?

— Certainement, capitaine, répondirent les officiers tout d’une voix.

— Car si ces bâtiments sont neutres, reprit l’Hermite, il est inutile que nous perdions notre temps en conjectures ; s’ils sont ennemis, nous ne saurions les combattre trop tôt. Etes-vous de cet avis ?

— Oui, capitaine.

— Alors, veuillez vous rendre, messieurs, à vos postes respectifs, et prendre les dispositions nécessaires pour tenir la frégate prête à tout événement.

Pendant ces préparatifs, le vent tomba peu à peu et ralentit graduellement la marche de la frégate.

— Eh bien, Garneray, me dit l’Hermite en braquant sa longue-vue vers la baie de Lagoa, avez-vous commencé votre dessin ?

— J’ai marqué les principales positions, capitaine : mais quoique les navires ancrés dans la rade nous présentent l’avant, je ne puis cependant reproduire ces navires exactement, car j’ignore qui ils sont…

— Vous avez raison. Le soleil, près d’atteindre le vaste rideau de montagnes sur lesquelles nous faisons route, projette une ombre si épaisse sur cette seule partie visible, qu’il est impossible en effet de distinguer si ce sont des bâtiments de guerre ou des navires marchands. Cela me contrarie sous beaucoup de rapports. Enfin, un peu de patience !

Le capitaine, après avoir prononcé ces dernières paroles à mi-voix et comme se parlant à lui-même, l’air réfléchi et préoccupé, se mit à arpenter d’un pas saccadé et nerveux la longueur du navire, tantôt s’arrêtant pour diriger sa longue-vue vers la baie, tantôt pour interroger les vigies.

Le vent, déjà bien affaibli, au lieu de fraîchir, comme nous l’espérions tous, tombait au contraire de plus en plus ; il devenait presque impossible d’arriver à l’ancrage, et la journée s’écoulait.

Le fond manquant pour mouiller au large, il ne nous restait plus que la ressource de passer la nuit sous voiles. Seulement, la frégate courait alors le risque d’être drossée hors de la baie par le courant, pendant le calme qui règne quotidiennement entre la brise de terre et celle du large.

Je connaissais alors assez un navire et j’étais également assez avancé dans mes études pour me rendre parfaitement compte de notre position ; aussi ne fus-je nullement étonné en voyant le capitaine l’Hermite, pour mettre sa responsabilité à couvert, assembler son conseil, afin de décider, séance tenante, si l’on continuait la route vers le fond de la rade, après avoir déguisé toutefois autant que possible la frégate en navire de commerce, ou si l’on prendrait le large pendant la nuit.

Dans ce dernier cas, il était bien entendu que l’on reviendrait le lendemain de très bonne heure, afin de pouvoir mouiller au plus tard dans l’après-midi.

Ces deux avis soulevèrent une discussion assez vive, car le temps pressait ; mais, en définitive, les partisans du premier parti, celui de tâcher de pénétrer tout de suite au fond de la baie, l’emportèrent. Restait à savoir si la brise devenue de plus en plus faible, qui enflait à peine nos voiles, permettait de le mettre à exécution.

Cependant, à la joie de tout l’équipage, qui, alléché par la perspective d’un riche butin, brûlait d’en venir aux mains, ce reste de brise, d’où dépendait en grande partie la réussite de notre attaque précipitée, se soutint plus longtemps qu’il n’était donné de l’espérer.

Restait à assurer notre déguisement en navire de commerce : la métamorphose ne fut pas longue, et s’opéra comme par enchantement.

On s’empresse de haler dedans les canons et de fermer les sabords de la batterie : le pavillon suédois monta bientôt après à la corne et flotta perfidement dans les airs, tandis qu’un petit nombre de gabiers servaient et dégréaient lentement les perroquets et autres menues voiles, afin de donner à penser que l’équipage n’était composé que de peu d’hommes.

Enfin, presque à la tombée de la nuit, notre frégate, grâce aux derniers soupirs de la brise mourante, mouilla, en s’embossant aussi près que possible, quoique malheureusement à une demi-portée de fusil trop loin de lui, du plus gros des cinq navires, dans la baie de Lagoa. Afin de donner tout à fait le change à l’ennemi et de continuer notre ruse, nos huniers et nos basses voiles furent paquetés tant bien que mal, plutôt mal que bien, par un nombre très-restreint de nos matelots.