Voyages d’Ida Pfeiffer, relations posthumes/02

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Deuxième livraison
Traduction par Wilhelm de Suckau.
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 305-320).
Deuxième livraison

Intérieur de Port-Louis. — Dessin de E. de Bérard d’après nature.


VOYAGES D’IDA PFEIFFER.

RELATIONS POSTHUMES[1].
1856-1857. — TEXTE INÉDIT.




ÎLE MAURICE.

Départ du Cap. — Passage devant l’île Bourbon. — Île Maurice. — Prospérité de l’île. — La ville de Port-Louis. — Vie des habitants. — Domestiques indiens. — Grands dîners. — Maisons de campagne. — L’hospitalité des créoles.

Arrivée d’Europe au Cap le 17 novembre 1856, je ne tardai pas à voir venir à moi un Français nommé Lambert qui m’y avait devancée de quelques jours. Il avait appris à Paris que je m’étais proposée d’aller à Madagascar, et qu’on m’avait détournée de ce projet. Informé la veille de mon arrivée, il venait m’engager à faire avec lui ce voyage, à moins que je n’y eusse renoncé entièrement. Il annonça qu’il était déjà allé dans cette île il y avait deux ans, et qu’il connaissait personnellement la reine, à qui il avait écrit de Paris pour lui demander l’autorisation de faire dans son pays un second voyage. Il espérait trouver cette permission à Maurice ; et dès notre arrivée dans cette île il la demanderait également pour moi, ne doutant nullement qu’on me l’accordât. Si je voulais faire ce voyage, il fallait m’y décider de suite, car le bateau à vapeur partait le lendemain même pour Maurice.

Le voyage de Maurice à Madagascar ne pouvait, il est vrai, à cause de la saison des pluies, s’entreprendre qu’au commencement d’avril, mais, d’ici là, il serait très-heureux de m’offrir cordialement l’hospitalité chez lui.

Qu’on se figure ma joie, ma surprise ! J’avais déjà renoncé à tout espoir d’exécuter ce voyage, et on venait m’offrir aujourd’hui les moyens de le faire de la façon la plus commode et sans danger. Je ne sais pas du tout ce que je répondis à M. Lambert. J’aurais voulu pousser des cris d’allégresse et annoncer mon bonheur à tout le monde. Oui, je puis parler de bonheur, car c’était là une de ces rencontres heureuses qui sont très-piquantes dans les romans, mais très-rares dans la vie réelle.

Le 18 novembre, je partis du Cap pour l’île Maurice sur le bateau à vapeur Noverno Higginson, de la force de cent cinquante chevaux, commandé par le capitaine Frenth. Ce bateau avait été nouvellement construit par actions, dont la plus grande partie appartenait à M. Lambert. Ce monsieur ne me laissa pas payer ma place, et il ne l’eût pas souffert quand même il n’aurait pas possédé une seule action. Il prétendit que j’étais son hôte jusqu’à mon départ définitif de Maurice.

Notre traversée de sept cent et quelques lieues marines fut très-heureuse, et, bien que nous eussions mis à la voile par une mer orageuse et que les vents nous fussent presque toujours contraires, une des plus rapides effectuées jusqu’à ce jour. À part quelques trombes insignifiantes, nous ne vîmes rien de curieux jusqu’à l’île Bourbon.

Le 1er décembre, nous découvrîmes la terre dès le matin, et dans l’après-midi nous jetâmes l’ancre dans la rade peu estimée de Saint-Denis, capitale de l’île Bourbon.

Cette jolie petite île, appelée aussi île de la Réunion, est située entre Maurice et Madagascar, entre vingt degrés cinquante et une minutes et vingt et un degrés vingt-cinq minutes de latitude sud, et la longitude orientale de son grand diamètre est cinquante-deux degrés cinquante-huit minutes et cinquante-trois degrés trente-huit minutes. Elle a quarante milles anglais de longueur et trente milles de largeur, et compte environ deux cent mille habitants.’

Découverte l’an 1545 par le Portugais Mascarenhas, occupée en 1642 par les Français, elle fut soumise de 1810 à 1814 à l’Angleterre, et lors de la paix générale, elle a fait retour à la France.

L’île Bourbon a de belles chaînes de montagnes et de vastes plaines qui s’étendent le long de la mer. Ses parties basses sont plantées de cannes à sucre qui y viennent admirablement et qui donnent à l’île un aspect d’une extrême fraîcheur et d’une prodigieuse fertilité.

Je ne vis tout cela que du pont, car nous ne restâmes que peu d’heures, et elles furent employées aux formalités d’usage : visites du médecin, de l’officier de la station, de la douane, etc. Ces formalités à peine accomplies, la vapeur se remit à siffler, les roues à entrer en mouvement, et nous reprîmes la route de l’île Maurice, éloignée de cent milles.

Le lendemain nous avions perdu depuis longtemps de vue l’île Bourbon, et nous apercevions déjà l’île Maurice, où, dans l’après-midi, notre vapeur était amarré à Port-Louis, capitale de l’île. Mais il fallut attendre trois heures avant de pouvoir débarquer. Je descendis dans la maison de campagne de M. Lambert.

L’île Maurice offre, de la mer, à peu près le même aspect que Bourbon ; seulement les montagnes sont plus escarpées et étagées en plusieurs chaînes. La ville ne se présente pas si bien que Saint-Denis ; il lui manque surtout les grands et superbes édifices qui donnent tant de charme à cette dernière.

L’île Maurice, appelée autrefois île de France, est située dans l’hémisphère austral, par vingt degrés et vingt degrés trente minutes de latitude et entre cinquante-cinq degrés et cinquante-cinq degrés vingt-cinq minutes de longitude. Elle a trente-sept milles anglais de longueur, vingt-huit milles de largeur, et compte cent quatre-vingt mille habitants.

Maurice, comme Bourbon, appartient géographiquement à l’Afrique. Elle fut occupée par les Hollandais en 1576, mais elle passe pour avoir été découverte plus tôt par le Portugais Mascarenhas. Les Hollandais lui donnèrent le nom de Maurice, mais l’abandonnèrent de nouveau en 1712. Trois mois plus tard, les Français s’en emparèrent et l’appelèrent île de France. En 1810, elle fut prise par les Anglais, qui l’ont gardée depuis et lui ont rendu le nom de Maurice.

L’île était inhabitée quand on la découvrit. Les blancs y introduisirent des esclaves : des nègres, des Malabares, des Malgaches, dont le mélange amena dans la suite des variétés de races de tous genres. Depuis l’abolition de l’esclavage en 1825, on fait venir presque tous les travailleurs de l’Inde. Le gouvernement de l’Inde anglaise conclut des marchés de cinq ans avec les individus qui veulent prendre du service à Maurice. Après l’expiration de ce terme, ils peuvent demander à être renvoyés dans leur pays aux frais du gouvernement. Ceux qui ne se présentent pas perdent leur droit à la traversée.

Le maître doit payer au gouvernement pour tout ouvrier, la première année, deux livres sterling, et chacune des années suivantes, une livre sterling. Cet argent couvre les frais de transport, aller et retour. Quant à l’ouvrier, le maître est tenu de lui payer par mois cinq à six roupies (de douze à quinze francs), de le loger et de le nourrir. C’est là la taxe du journalier ordinaire ; pour les cuisiniers, les artisans, le salaire s’élève beaucoup plus haut, en proportion de leur habileté et de leur talent.

Je trouvai les habitants de Maurice dans une très-grande agitation. On venait d’apprendre de Calcutta qu’on y avait défendu l’embarquement des ouvriers, par la raison qu’ils étaient trop maltraités en quarantaine. Cependant l’administration locale était décidée à remédier avec tout le soin possible aux abus actuels de la quarantaine, et l’on espérait voir bientôt révoquée une interdiction qui, en se prolongeant, précipiterait l’île en peu d’années vers sa ruine.

Aujourd’hui elle est dans l’état le plus prospère ; les revenus qu’elle rapporte aux colons et au gouvernement sont plus considérables proportionnellement qu’ils ne le sont peut-être nulle part ailleurs. Ainsi, en 1855, il a été produit deux millions et demi de quintaux de sucre, dont la valeur s’élevait à un million sept cent soixante-dix-sept mille quatre cent vingt-huit livres sterling ; le revenu du gouvernement montait, la même année, à trois cent quarante-huit mille quatre cent cinquante-deux livres sterling. Les dépenses avaient été de beaucoup inférieures, et comme il en est de même presque tous les ans, et que le surplus ne passe point en Angleterre, mais reste dans le pays, la caisse publique est toujours abondamment pourvue d’argent. Elle possède, dit-on, en ce moment trois cent mille livres sterling ; et chaque année voit croître la prospérité de cette île fortunée. En 1857, les revenus du gouvernement augmentèrent de cent mille livres sterling, par le seul produit d’un nouvel impôt sur les spiritueux. Les habitants firent aussi de grands bénéfices, comme le constate la différence entre l’exportation et l’importation. En 1855, la première l’emporta sur la dernière d’un demi-million de livres sterling. Que ne peut-on dire la même chose de beaucoup de grands États de l’Europe !

Les employés du gouvernement sont très-bien payés, mais ils touchent bien moins d’appointements que dans l’Inde anglaise, quoique la vie de Maurice soit infiniment plus chère. La cause en est que le climat de l’Inde est regardé comme très-malsain pour les Européens, tandis que celui de Maurice ne l’est pas. Le gouverneur, logé aux frais de l’État, reçoit six mille livres sterling par an.

La maison de campagne de M. Lambert, appelée les Pailles, où je descendis, est à sept milles de la ville, dans le district de Mocca. Toute l’île est divisée en onze districts.

Je trouvai chez mon aimable hôte tout ce que je pouvais désirer : de beaux appartements, une excellente table, de nombreux domestiques, et en outre la plus grande indépendance ; car M. Lambert partait en voiture tous les matins pour la ville et ne rentrait que le soir.

Après m’être reposée quelques jours, je commençai mes excursions. Je visitai d’abord la ville de Port-Louis, qui malheureusement renferme peu de choses à voir. Bien qu’elle soit assez grande et qu’elle ait cinquante mille habitants, elle n’a guère de beaux édifices publics, à l’exception du bazar et du palais du gouvernement, habité par le gouverneur. Les maisons particulières sont généralement petites et n’ont tout au plus qu’un étage. Le pont qui passe sur la grande rivière, où il y a souvent si peu d’eau qu’on la traverse à sec, serait construit avec assez de goût si on n’avait pas économisé sur la largeur ; il est si étroit qu’il n’y a place que pour une voiture à la fois, et que celles qui viennent du côté opposé sont obligées d’attendre. Les gouvernements semblent être comme beaucoup de particuliers : tant qu’ils ont peu d’argent ou même des dettes, ils sont généreux et prodigues ; mais aussitôt que la fortune leur arrive, ils deviennent économes et avares. Le gouvernement de Maurice du moins paraît être dans ce cas, et malgré son trésor bien rempli, il est beaucoup plus regardant que nos États européens écrasés de dettes. Dira-t-on peut-être que ce n’est pas là une misérable parcimonie de construire un pont si étroit à l’endroit le plus animé, le plus passager de la ville ? Deux autres ponts en moellons, à peine terminés, s’écroulèrent pendant mon séjour, mais heureusement sans blesser personne. Les gouverneurs ne songent ici qu’à remplir les caisses de l’État ; leur plus grande gloire est de pouvoir dire que sous leur administration le trésor s’est accru de tant et tant de mille livres sterling. D’après cette manière de voir, le gouverneur actuel, trouvant beaucoup trop élevé le devis présenté pour la construction des deux ponts en pierre, avait fait des réductions, ici sur les matériaux, là sur la main-d’œuvre, et son économie est tombée dans l’eau.

La ville possède aussi une promenade appelée Champ de Mars, mais qui est peu fréquentée, et un théâtre sur lequel joue une troupe française.

Les gens riches vivent la plupart dans leurs maisons de campagne, et ne viennent que pendant la journée à la ville.

La vie des Européens et des créoles est à peu près la même à Maurice que dans l’Inde anglaise ou dans l’Inde hollandaise : au lever du soleil on prend une tasse de café au lait qu’on vous apporte dans votre chambre à coucher ; entre neuf et dix heures, la cloche sonne pour le déjeuner, composé de riz et de quelques plats chauds, et à une ou à deux heures, on goûte avec des fruits ou avec du pain et du fromage. Le principal repas a lieu le soir, et d’ordinaire seulement après sept heures.

La vie est très-chère : la nourriture est peu délicate, le loyer des maisons et les domestiques se payent des prix exorbitants. L’entretien convenable mais fort simple d’une famille ayant trois ou quatre enfants coûte par mois deux cent cinquante à trois cents écus (l’écu vaut 5 francs 20 centimes). Les domestiques, quoique infiniment moins nombreux que dans l’Inde, dépassent de beaucoup le nombre de ceux qu’on emploie en Europe. Les familles qui font peu de dépense ont d’ordinaire un domestique, un cuisinier, un homme pour porter l’eau et nettoyer la vaisselle, un autre homme pour laver le linge, et deux garçons de douze à quatorze ans. La dame a en outre une femme de chambre et une ou plusieurs servantes pour les enfants, suivant leur nombre. Celui qui possède des chevaux a encore besoin d’un cocher pour chaque paire de ces animaux. Voici quels sont à peu près les gages mensuels des domestiques. Un cuisinier ordinaire reçoit dix à douze dollars ; un domestique ou une servante, huit à dix écus ; un cocher, quinze à trente écus. Le valet le plus ordinaire reçoit au moins six dollars ; chaque garçon touche deux dollars et en outre est habillé. On loge les domestiques, mais on ne les nourrit pas. Dans l’Inde anglaise, on ne donne pas aux domestiques autant de roupies qu’on leur donne ici d’écus. La nourriture leur revient à un écu et quart par mois ; ils mangent du riz et du piment, quelques légumes et du poisson, et tout cela est à très-bas prix. Je ne connais pas de pays ou l’on soit plus mal servi, à l’exception peut-être d’Amboine dans les îles Moluques. Il faut emmener partout ses domestiques ; car lorsqu’on va voir quelqu’un à la campagne, sans être suivi d’un homme pour vous servir, on court risque de ne trouver ni lit fait, ni eau dans sa carafe. Les pauvres dames ont vraiment beaucoup de mal à tenir leurs maisons tant soit peu en ordre. Dans l’Inde elles sont infiniment plus heureuses : là le premier domestique, sous le titre pompeux de majordome, est chargé de la haute direction de la maison ; les meubles, la vaisselle, le linge et l’argenterie, tout lui est confié, et il en répond ; il règle les comptes, il surveille les domestiques, renvoie ceux qui ne lui plaisent pas et en arrête d’autres. Si l’on n’est pas content de quelque chose, c’est au majordome qu’on s’adresse. Mais ici, au contraire, les maîtresses de maison sont obligées de s’occuper elles-mêmes de tous ces fastidieux détails, et comme les dames créoles ne se distinguent pas précisément par l’activité et l’ordre, il ne faut pas s’étonner de voir d’ordinaire leurs maisons assez mal tenues. Je ne conseillerais à personne de pousser l’indiscrétion jusqu’à mettre les pieds dans une pièce autre que celle de réception.

Il y a peu de réunions à Maurice. On n’y trouve pas même de cercle. La principale cause, c’est que la société se compose par moitié de Français et d’Anglais, deux nations qui ont une grande incompatibilité d’idées et de caractère.

Indépendamment de cette raison fondamentale, il y en a encore d’autres, c’est qu’on dîne très-tard et que les distances sont fort grandes. Comme je l’ai déjà fait remarquer, on dîne dans la plupart des maisons à sept ou huit heures, ce qui fait perdre toute la soirée. Dans d’autres pays chauds, ou on a également la coutume de demeurer hors de la ville dans des maisons de campagne ; les messieurs rentrent d’ordinaire de leurs affaires à cinq heures ; on dîne à six, et à sept on est prêt à recevoir des visites ou des amis.

Mais ici on fait les visites dans l’après-midi (après le dîner il est naturellement trop tard), et si on veut avoir quelques personnes le soir, il faut les inviter à dîner avec beaucoup de cérémonie. Dans ces dîners règne l’étiquette la plus gênante. Tout le monde y vient en grande toilette, comme s’il s’agissait d’une invitation à la cour. Les fonctionnaires sont ordinairement en uniforme. À table on est souvent placé à côté de personnes dont on ne sait pas même les noms, et après s’y être ennuyé deux longues heures, on ne passe qu’après neuf heures dans les salons de réception, pour s’y ennuyer encore quelque temps. On fait très-rarement de la musique ; il y a bien des cartes sur des tables à jeu, mais je n’ai jamais vu jouer personne. Chacun attend avec impatience le moment de pouvoir se retirer décemment, rend grâces au ciel de voir la soirée finie, et n’en accepte pas moins la prochaine invitation avec le plus grand empressement.

Mais ces dîners n’ont pas lieu très-souvent ; car quelque disposés que soient les gens, par amour pour la bonne société et pour une table bien servie, à braver héroïquement l’ennui, le généreux amphitryon doit, de son côté, considérer que chaque couvert lui revient, sans vin, au moins à six ou huit écus. Pour étancher la soif de ses chers convives, il n’en dépense guère moins ; car les Français aussi bien que les Anglais aiment les bons vins, et il faudrait que Maurice ne fût pas une possession anglaise pour que les vins les plus délicats n’eussent pas trouvé accès dans cette colonie.

Pour l’heureux convive, s’il a le malheur de n’avoir ni chevaux ni voiture, un pareil dîner lui coûte également assez cher, car il lui faut ordinairement franchir quatre à six milles et quelquefois plus, et la location d’une voiture se paye au moins cinq écus.

À la campagne on trouve également, mais non partout, une plus grande hospitalité qu’à la ville. Je refusai des invitations, surtout celles ou je devais m’attendre à plus d’étiquette que de cordiale gaieté. Je n’ai jamais aimé les visites de cérémonie ni les réunions tandis que je me suis toujours plu dans un petit cercle de personnes aimables et instruites. Sous ce rapport je n’eus qu’à me louer de l’accueil aimable qu’on me fit dans quelques maisons, surtout dans les familles anglaises Kerr et Robinson, qui demeuraient toutes deux dans le district de Mocca. M. Kerr a vécu longtemps en Autriche et a adopté, avec la langue de mes bons compatriotes, leur bonhomie naturelle. Sa femme n’avait également rien de cette roideur qu’on reproche tant aux Anglais. Aussi, quand j’avais besoin de quelque chose, je n’hésitais jamais à m’adresser à cette gracieuse famille. Je me trouvais chez eux absolument comme chez moi. Dans la famille Robinson, composée aussi de bien bonnes et aimables gens, j’entendais la meilleure musique, leurs trois filles, grandes demoiselles bien élevées, jouant parfaitement du piano.

Mocca se distingue des autres districts de l’île par l’agrément de son climat, surtout à cinq ou six milles de la ville, ou le sol s’élève déjà de mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

Le pays est très-pittoresque. Les roches volcaniques y offrent les formes les plus bizarres. La végétation est admirable. Une particularité que j’ai moins remarquée dans d’autres districts, ce sont de larges et profondes crevasses qui forment des gorges très-étendues. J’en visitai plusieurs, entre autres une placée sur un petit plateau tout à fait dans le voisinage de la maison de campagne appartenant à M. Kerr. Elle pouvait avoir de vingt-cinq à trente mètres de profondeur, et dans le bas environ douze mètres de largeur. En haut cette largeur était bien plus considérable. Les parois étaient tapissées de beaux arbres, de charmants buissons et de plantes grimpantes, et dans le fond coulait, en formant quelques jolies cascades, une rivière d’une eau limpide comme le cristal.

Une des plus belles vues peut-être de toute l’île est celle dont on jouit du haut de Bagatelle, la villa de M. Robinson. D’un côté le regard se repose sur des chaînes de montagnes pittoresques, tandis que de l’autre côté il s’étend sur des champs d’une riante fertilité et sur l’immensité de l’océan. Quand le ciel est pur on découvre, dit-on, jusqu’à l’île Bourbon.

De toutes les villas que je vis à Maurice, celles de MM. Robinson et Barclay me parurent les plus-belles. Les habitations sont entourées de parcs et de jardins, disposés avec beaucoup de goût, dans lesquels les fleurs et les arbres des tropiques, surtout des palmiers d’une grande beauté, se marient à toutes les plantes d’Europe. Chez M. Robinson j’ai mangé d’aussi bonnes pêches qu’en Allemagne ou en France.

Les maisons de ces deux messieurs se distinguent aussi d’une manière très-avantageuse de toutes celles de l’île. Les appartements sont hauts et spacieux. Les aménagements sont très-commodes, et l’ordre et la propreté règnent partout.

Ces éloges ne peuvent guère être adressés aux villas des créoles. À parler franchement, je prenais la plupart d’entre elles pour des cabanes de pauvres paysans. Elles sont presque toutes construites en bois, très-petites et très-basses, à moitié cachées par les arbres ; on ne croirait réellement pas que de telles baraques sont habitées parfois par des gens très-riches.

Le dedans répond tout à fait à l’extérieur. Le salon de réception et la salle à manger peuvent encore passer ; mais les chambres à coucher sont si petites qu’un ou deux lits et quelques chaises suffisent à les remplir entièrement. Et songez qu’à Maurice la chaleur est si accablante, qu’on y a, plus que partout ailleurs, besoin d’appartements hauts et spacieux. Pour mettre le comble aux agréments de ces habitations, leurs propriétaires ont souvent la singulière idée de couvrir une partie des maisons en zinc. Quand on a le malheur de se voir assigner pour logement une pareille chambre sous le toit, on peut s’y faire une idée du supplice qu’enduraient les malheureux prisonniers sous les plombs de Venise. Toutes les fois que mon mauvais destin me conduisait dans une semblable maison, je voyais venir la nuit avec une véritable angoisse. Ordinairement je la passais sans dormir, baignée de sueur et prête à étouffer faute d’air. À Ceylan on couvre quelquefois aussi les toits en plomb ou en zinc ; mais les maisons y sont infiniment plus hautes, et puis le zinc n’est pas exposé aux rayons brûlants du soleil, mais toujours couvert de bois et de paille.

Je trouvai beaucoup de ces maisons si dégradées et pour ainsi dire si prêtes à tomber que je ne pouvais assez admirer le courage des gens qui osaient les habiter. Pour moi, je ne rougis pas d’avouer qu’à chaque coup de vent je craignais de voir la maison s’écrouler, et cela d’autant plus qu’à Maurice les coups de vent sont excessivement violents et que les ouragans y font quelquefois de très-grands ravages. Ce sont ces coups de vent et ces ouragans que les bons créoles donnent comme excuse du peu de hauteur de leurs maisons ; ils prétendent que des édifices plus élevés ne sauraient résister à la tempête. Certainement non, s’ils sont aussi mal bâtis que leurs cabanes, mais les maisons de campagne de MM. Barday et Robinson, quoique hautes et grandes, et déjà construites depuis des années, ont parfaitement résisté aux coups de vent et aux ouragans. J’ai déjà fait remarquer qu’à la campagne on rencontre plus d’hospitalité qu’à la ville. Cependant j’ai appris à mes dépens qu’il n’en est pas de même partout. Si dans certaines maisons, comme chez les familles Kerr, Robinson, Lambert et autres je me trouvais tout à fait à mon aise, il m’arriva parfois aussi d’être trompée par l’amabilité apparente des créoles et d’accepter des invitations dont les suites me faisaient saluer ma liberté recouvrée avec un véritable bonheur.

Des personnages influents et haut placés ont naturellement beaucoup de chance d’être partout accueillis avec une prévenance marquée ; mais pour des étrangers ou des hôtes ordinaires dont on n’a rien à espérer, on se met généralement peu en frais. On leur donne bien à manger et à boire, mais c’est tout. On les loge dans un pavillon ou petite cabane qui est souvent à plus de trente mètres du corps de logis principal, de sorte qu’ils ont le plaisir de faire pour chaque repas une promenade sous la pluie ou sous un soleil brûlant. Et si le corps de logis principal est incommode et délabré, on se figure sans peine que ce doit être le pavillon.

Il se compose d’ordinaire de deux ou trois petites chambres dont les portes et les fenêtres ne ferment pas, ou les carreaux cassés laissent entrer la pluie, et où les serrures sont si rouillées qu’il faut barricader sa porte pour qu’elle ne s’ouvre pas à chaque coup de vent.

Chacune des petites pièces renferme un lit, une méchante table et une ou deux chaises. Quant à une armoire, je n’en vis nulle part. Aussi me fallut-il toujours laisser emballés mes vêtements et mon linge, et à chaque objet dont j’avais besoin j’étais obligée de me baisser pour ouvrir et fermer ma malle.

Encore ces désagréments matériels ne seraient-ils rien si on trouvait quelques dédommagements dans l’amabilité et les prévenances de ses hôtes. Mais c’est rarement le cas. Dans presque toutes les maisons l’étranger est toute la journée abandonné à lui-même. Personne ne s’occupe de lui ni ne cherche à lui procurer quelque distraction. Il y a ordinairement sur chaque habitation cinq à six chevaux ; mais ils sont tous affectés au service du maître de la maison ou à celui de ses fils. On ne les offre jamais à l’hôte, et la maîtresse même du logis n’a que rarement le plaisir de pouvoir dire : « Aujourd’hui je sortirai en voiture. » Aussi me fallut-il, dans un pays aussi chaud que Maurice, me refuser le plus souvent la douceur si nécessaire d’un bain froid, excepté quand il pleuvait. Dans ce cas je prenais un bain forcé dans ma chambre, car généralement le toit était si délabré que l’eau filtrait à travers de tous les côtés.


Les plantations de cannes à sucre. — Les ouvriers indiens. — Un procès. — Le jardin botanique. — Plantes et animaux. — Singulier monument. — Paul et Virginie. — Cascade. — Mont Orgueil. — Les créoles et les Français. — Adieux à l’île Maurice.

Dans le district des Pamplemousses, où se trouve aussi le jardin botanique, je visitai la plantation de Monchoisy, appartenant à M. Lambert. Le directeur, M. Gilat, eut la complaisance de me conduire dans les champs et dans les établissements et de me donner sur la culture et sur l’exploitation de la canne à sucre des explications si précieuses, que je tâcherai de reproduire ses paroles aussi bien que possible.

La canne à sucre ne s’obtient pas par semis, mais par boutures. Il lui faut dix-huit mois pour mûrir. Mais comme pendant ce temps la tige principale produit déjà des rejetons, les autres récoltes se font toutes au bout d’un an. On peut donc arriver à avoir quatre récoltes en quatre ans et demi. Après la quatrième récolte, il faut débarrasser tout à fait le champ des cannes. Si la terre est une terre vierge, sur laquelle il n’y ait eu auparavant aucune plantation, on peut y remettre de nouvelles boutures de canne et faire de cette manière huit récoltes en neuf ans. Dans le cas contraire, après l’enlèvement des cannes, on plante de l’ambrezade, plante dont le feuillage touffu atteint environ trois mètres de haut, et dont les feuilles, tombant sans cesse, pourrissent et servent d’engrais. Au bout de deux ans, on arrache l’ambrezade et on recommence à planter la canne à sucre.

Il y a environ dix ans qu’on a essayé, dans différentes localités, de fumer les champs avec du guano : on en a obtenu les meilleurs résultats. Les bonnes terres ont rapporté par acre jusqu’à huit mille livres, et sur les mauvaises, qui ne produisaient tout au plus que deux mille livres, on a pu doubler ce chiffre.

Je fus très-étonnée de voir les grandes belles plaines des Pamplemousses couvertes de gros blocs de lave. On croirait que ce sol ne doit rien produire ; mais il est au contraire très-favorable à la culture de la canne à sucre, qui ne supporte pas une trop longue sécheresse. On la plante entre les fragments de la roche volcanique qui conserve l’eau de pluie entre ses fissures et ses anfractuosités, de manière que le sol garde longtemps son humidité.

Quand la canne est parvenue à maturité et que la récolte commence, on ne coupe chaque jour que juste ce qu’il faut pour le travail du pressoir et de la raffinerie ; car le suc de la canne se gâte très-vite par la grande chaleur.

La canne subit une pression si forte entre deux cylindres mus par la vapeur, qu’elle en sort tout aplatie et complétement sèche ; elle peut ensuite servir comme combustible sous les chaudières.

Le suc coule successivement dans six chaudières, dont la première est la plus fortement chauffée ; sous chacune des suivantes la force du feu diminue. Dans la dernière chaudière, le sucre est déjà réduit à quarante-cinq pour cent ; il arrive ensuite sur de grandes tables de bois où on le laisse se refroidir pendant quatre à cinq heures. La masse s’y change déjà en cristaux de la grosseur d’une tête d’épingle. Enfin, on verse ou plutôt on jette le sucre dans des vases en bois qui sont percés de petits trous pour laisser filtrer le sirop contenu dans le sucre.

Toute l’opération demande huit à dix jours. Avant d’emballer le sucre, on l’étale sur de grandes terrasses où on le laisse sécher quelques heures au soleil. On l’embarque en sacs de cent cinquante livres.

La plantation de cannes à sucre de M. Lambert contient deux mille acres de terre dont on n’exploite toujours, naturellement, qu’une partie. Il a six cents ouvriers ; occupés pendant sept mois dans les champs et pendant les cinq autres à la récolte et au raffinage. Dans une bonne année, c’est-à-dire quand il pleut beaucoup et que la saison des pluies commence de bonne heure et dure longtemps, M. Lambert retire de sa plantation trois millions de livres de sucre ; mais il est déjà très-content quand elle lui rapporte deux millions et demi. Cent livres de sucre se payent trois à quatre écus.

Le plus fort planteur à Maurice est aujourd’hui un certain M. Rochecoute, qui récolte tous les ans environ sept millions de livres.

On ne peut donc s’étonner que le sucre, et rien que le sucre, soit la grande affaire de l’île. Toute entreprise, toute conversation se rapporte au sucre. On pourrait appeler Maurice l’île au sucre, et elle devrait porter dans ses armes une botte de cannes croisée avec quelques sacs de sucre.

Pendant mon séjour, qui dura plusieurs semaines, j’eus l’occasion d’observer la condition des ouvriers. Les ouvriers, appelés ici coolis, viennent, comme je l’ai déjà fait remarquer, du Bengale, de l’Hindoustan et du Malabar. Ils s’engagent pour cinq ans, et le maître qui les emploie, indépendamment de la somme à payer au gouvernement pour la traversée, donne par mois, à chaque ouvrier, de deux écus et demi à trois écus et demi, cinquante livres de riz, quatre livres de poissons séchés, quatre livres de haricots, quatre livres de graisse ou d’huile, du sel à discrétion et une petite cabane vide comme logement.

La position de l’ouvrier est bien moins bonne que celle d’un domestique. L’ouvrier est soumis à un rude travail dans les champs et dans les raffineries, et il est bien plus exposé aux caprices de son maître, qu’il ne peut pas quitter avant l’expiration du contrat. Il peut, il est vrai, se plaindre s’il est traité trop durement ; il y a des juges et des lois ; mais, comme les juges sont souvent eux-mêmes planteurs, il est rare qu’on rende justice au pauvre ouvrier. Souvent aussi, il est encore obligé d’aller chercher les tribunaux à huit ou dix milles. Les jours de la semaine, il n’a pas le temps d’y aller, et les dimanches les tribunaux sont fermés. Quand il réussit, après beaucoup de peine, à arriver jusqu’au tribunal, il s’y trouve peut-être justement une grande quantité d’affaires à l’ordre du jour ; on ne peut pas l’entendre, et, renvoyé à un autre jour, il a fait ses huit ou dix milles pour rien. En outre, pour aggraver les difficultés, on ne l’admet même pas devant le tribunal sans témoins. Où les prendrait-il ? Aucun de ses compagnons d’infortune n’ose lui rendre ce service, de peur d’être puni ou même maltraité par son maître.

Je raconterai à ce sujet une affaire arrivée à Maurice pendant que j’y étais.

Il y avait dans une plantation dix ouvriers qui se proposaient de quitter leur maître à l’expiration de leur contrat et d’aller s’engager chez un autre. Le planteur l’apprit trois semaines avant la fin du temps de service de ces ouvriers ; il en décida dix autres à présenter devant le tribunal les papiers de ceux-ci comme les leurs et à faire prolonger le contrat d’un an. Puis, tout s’étant accompli au gré du maître, il fit comparaître devant lui individuellement chacun des mécontents, et, lui montrant le papier, lui signifia qu’il avait encore un an à rester à son service. Les ouvriers prétendirent naturellement que c’était impossible, qu’ils n’avaient pas été au tribunal et qu’ils n’avaient pas même eu le papier entre les mains. Mais le planteur leur répondit que l’écrit était parfaitement en règle et que, s’ils voulaient se plaindre, le tribunal ne les entendrait pas et leur infligerait même une peine corporelle ; que, pour lui, dans ce cas, il ne leur donnerait pas sans plaider leur salaire (qu’il leur devait depuis cinq mois).

Les pauvres ouvriers ne savaient que faire. Heureusement il demeurait dans le voisinage un haut fonctionnaire généralement connu comme grand philanthrope. Ils allèrent le trouver, lui exposèrent leur affaire et lui demandèrent sa protection, qu’il leur accorda aussitôt. Le procès, une fois engagé, suivit une marche très-lente, aucun des gens du planteur n’ayant osé porter témoignage contre lui. Du reste, avec la meilleure volonté du monde cela leur eût été difficile, le planteur ayant défendu pendant tout le temps du procès à ses ouvriers de sortir, les faisant surveiller de près et ne les laissant communiquer avec personne.

Dans le cours de deux mois et demi il y eut cinq séances ou interrogatoires. Les trois premiers eurent lieu en présence d’un seul juge qui était en outre planteur. Le protecteur des pauvres plaideurs insista pour qu’il y eût trois juges nommés comme le prescrivait la loi, et pour que l’un des juges, que sa qualité de planteur pouvait faire considérer comme partial, ne siégeât pas dans l’affaire. Comme cette demande venait d’un homme puissant et qu’elle était d’ailleurs conforme à la loi, il fallut bien y acquiescer, et le premier juge n’assista aux deux dernières séances que pour donner les éclaircissements nécessaires sur celles qui avaient précédé.

Dans la cinquième séance le procès fut, il est vrai, décidé en faveur des ouvriers, mais par un arrêt étrange, auquel je ne me serais jamais attendue dans un pays placé sous l’administration anglaise.

Le juge ou planteur, qui dans les trois premières séances avait interrogé les ouvriers, déclara que quand les dix hommes étaient venus le trouver, il n’avait pas pu savoir s’ils étaient vraiment les propriétaires des papiers, vu qu’il venait presque tous les jours des centaines d’ouvriers avec de semblables requêtes. Il avait écrit le nouveau contrat sur du papier sans timbre, n’en ayant pas sous la main de timbré, et les ouvriers, dont aucun ne savait écrire, avaient mis dessous des croix. Plus tard il avait fait transcrire le contrat sur du papier timbré (car sans cela il aurait été nul), et pour ne plus déranger les ouvriers, son secrétaire y avait apposé des croix. Or, comme les ouvriers n’avaient pas mis eux-mêmes les croix sur le papier timbré, le contrat était nul et les ouvriers demeuraient libres. C’est ainsi que se termina le procès.

Mais l’affaire se fût réellement passée d’une manière tout autre, si les ouvriers n’avaient pas eu de protecteur influent, et le juge planteur eût décidé l’affaire en faveur du maître. L’intervention du fonctionnaire puissant força les juges à se prêter au moins à un simulacre de justice, et pour cela ils eurent recours à un faux qui, dans tout autre pays eût fait perdre non-seulement leurs places au juge et au secrétaire, mais qui leur eût encore assuré pour quelques années la pension et le logement dans un certain établissement public de l’État.

Le planteur aussi échappa à toute punition, quoique d’après les lois très-indulgentes en vigueur à Maurice pour les colons, il eût, me dit-on, mérité, indépendamment d’une amende, une année de prison.

Pour couronner sa belle action, il frustra encore les pauvres ouvriers du salaire du dernier mois, en prétendant qu’ils avaient peu travaillé et cassé ou volé une partie des outils.

Ce misérable est très-considéré à Maurice où il est reçu partout dans la société. En effet il est riche et va régulièrement à l’église, et dans ce pays comme dans beaucoup d’autres, on a sur la richesse et sur la religion des idées toutes particulières, mais qui n’entreront jamais dans la tête des honnêtes gens.

Je ne voulus pas quitter les Pamplemousses sans visiter le jardin botanique placé sous la direction de l’habile et savant M. Duncan.

Je m’étais à peine entretenue un quart d’heure avec cet aimable homme, Écossais de naissance, qu’il m’invita de la manière la plus gracieuse à venir passer quelques jours dans sa maison pour pouvoir examiner à loisir les richesses que renfermait le jardin. Quoique l’expérience faite à Maurice m’eût rendue un peu circonspecte en fait de visite, je ne pus cependant pas résister à l’air de bonhomie de M. Duncan. Je restai chez lui et je n’eus pas à m’en repentir. M. Duncan était sobre de paroles, mais il fit tout ce qui dépendait de lui pour me rendre le séjour de sa maison agréable. Lorsqu’il vit que je cherchais des insectes, il me vint personnellement en aide, m’apportant à chaque instant quelque chose pour ma collection.

Je parcourus avec lui, à diverses reprises, le jardin botanique qui est très-riche et contient des plantes de toutes les parties du monde. J’y vis pour la première fois des plantes et des arbres originaires de Madagascar et parfaitement acclimatés dans l’île. J’admirai particulièrement une plante aquatique, l’hydrogiton fenestralis, dont les feuilles longues d’environ huit centimètres et larges de près de trois, sont percées à jour comme par un effet de l’art. Un spécimen du genre baobab ou adansonia digitata, me frappa non par sa beauté, mais par sa laideur. Son tronc, d’une grosseur difforme jusqu’à la hauteur de trois mètres et demi, s’amincit ensuite subitement ; son écorce, d’une vilaine couleur claire, est tout à fait lisse et presque luisante.

Il y avait encore beaucoup d’arbres à aromes et quelques pieds du charmant palmier d’eau que j’avais déjà vu à Batavia, et que j’ai décrit dans Mon second voyage autour du monde.

Je ne suis pas botaniste et ne puis pas donner une description complète de ce jardin, mais des personnes qui s’y connaissent m’ont dit qu’il est arrangé avec beaucoup de goût et d’intelligence. À voir le nombre et la diversité des plantes et l’étendue des cultures qui doivent demander beaucoup de soins, on ne se douterait pas que M. Duncan ne dispose que d’un nombre de bras fort limité. Le gouvernement ne lui accorde que vingt-cinq ouvriers (Bengalais et Malabares), qui ne font certainement pas autant de besogne que huit ou dix hommes vigoureux d’Europe.

Puisque je parle des plantes et des arbres, il faut aussi que je dise quelques mots des fruits que l’on trouve à Maurice. Les plus communs sont diverses espèces de bananes et de mangues, des oranges, des beurrés, des ananas, des melons et des pastèques. Ces derniers cucurbitacés atteignent ici une grosseur extraordinaire (quelques-uns pèsent plus de trente livres), mais ils ont peu de goût. Les pêches sont abondantes, mais elles demandent pour être bonnes des soins particuliers.

Il y a en outre des grenades d’une grosseur considérable, des fruits du papayer et d’autres semblables. Comme je les ai tous déjà décrits dans mes précédents ouvrages, j’y renvoie mes lecteurs.

Dans le règne animal, l’île Maurice est assez heureuse pour n’avoir ni bêtes féroces ni reptiles venimeux. Les scolopendres et les scorpions y sont petits ; leur piqûre est douloureuse mais sans le moindre danger. On y trouve également bien moins de fourmis que dans l’Inde ou que dans l’Amérique du Sud. Je pouvais laisser des demi-journées sur une table les insectes que j’avais recueillis, sans que les fourmis vinssent y toucher, tandis que dans d’autres pays chauds elles arrivaient au bout de peu de minutes. Les moustiques vous importunent le plus et font quelquefois le désespoir de l’étranger. Mais quand on a passé plusieurs années dans le pays, on doit comme l’indigène en souffrir beaucoup moins.

L’affreux kakerlaque est parfois aussi bien gênant, mais il ne l’est pas autant à Maurice que dans d’autres pays. Il se livre des combats très-intéressants entre le kakerlaque et la magnifique mouche verte, sphex viridis cyanea. Malheureusement je n’en ai pas été témoin, mais j’en ai lu la description dans le voyage de M. Bory de Saint-Vincent. La mouche vole autour du kakerlaque jusqu’à ce que celui-ci comme magnétisé demeure sans mouvement ; puis elle le saisit et le traîne jusqu’à un trou qu’elle a choisi d’avance ; elle dépose ses œufs dans son corps, bouche le trou avec une espèce de ciment qu’elle prépare et abandonne sa victime à sa progéniture qui doit y trouver tout à la fois berceau et nourriture.

J’allais presque oublier de mentionner encore une curiosité que l’on trouve aux Pamplemousses. C’est une pierre tumulaire qui ne recouvre aucune cendre humaine, mais que la légende populaire rattache à une fiction, plus vivante dans la mémoire des hommes que bien des faits de l’histoire générale : — au doux et pur roman de Paul et Virginie. C’est le propre du génie de donner à ses créations les apparences de la vie et le coloris de la réalité ; et le chef-d’œuvre de Bernardin de Saint-Pierre a plus fait pour la renommée de l’île de France que trois siècles d’existence coloniale, à l’illustration de laquelle n’ont pourtant fait défaut ni les hommes remarquables, ni la grande prospérité, ni les grands revers.

Déjà le mois d’avril était arrivé, et excepté mon excursion aux Pamplemousses et quelques petites promenades dans le district de Mocca, je n’avais presque point encore pénétré dans l’île. Pourtant je ne voulais pas quitter Maurice sans visiter au moins les points les plus intéressants, seulement je ne savais pas comment m’y prendre. Sur ces entrefaites, l’aimable M. Satis, juge à la haute cour, m’invita à aller avec lui à la cascade de Tamarin. Nous passâmes par la villa de M. Moon, que M. Satis avait invité à se joindre avec sa famille à notre partie.

Nous arrivâmes bientôt à la cascade située à peine à un petit mille de la villa de M. Moon et où, grâce aux soins de M. Satis, un excellent déjeuner nous avait été préparé en face de la chute sous de beaux ombrages.

Il n’était vraiment pas possible de trouver un plus bel endroit. Nous étions sur un plateau élevé de près de quatre cents mètres au-dessus du niveau de la mer. Nous voyions s’ouvrir à côté de nous une gorge de deux cent soixante-cinq mètres de profondeur, qui avait à notre niveau plus de cent soixante-cinq mètres de large et qui allait en se rétrécissant de plus en plus vers la mer. C’est dans cette gorge que se précipite la rivière en formant sept cascades ravissantes dont deux ont plus de trente-quatre mètres de haut. Elle court avec impétuosité dans le fond de la vallée au milieu de la plus riche végétation et termine dans la mer voisine son cours limité mais excessivement agité. Le tableau doit être infiniment plus grandiose après de longues pluies, quand les petites cascades se confondent avec les grandes et que toute la masse d’eau tombe en deux chutes dans le fond de la vallée.

Je n’oublierai jamais le beau jour où, jouissant de ce superbe spectacle, j’eus encore le plaisir de faire la connaissance de l’aimable famille Moon. Je me trouvai de suite liée avec Mme Moon comme si je l’eusse connue depuis longtemps, et je fus très-heureuse quand elle m’offrit de rester quelque temps chez elle. Le terme fixe de mon départ pour Madagascar approchait et je ne pus demeurer avec elle que trois jours, mais ce furent trois jours fortunés qui me dédommagèrent de plus d’une triste déception. J’appris à connaître en Mme Moon une dame non-seulement très-aimable, mais très-instruite ; elle a surtout un talent distingué pour la peinture. À la demande de la direction du Musée britannique, elle a peint pour cet établissement cent vingt différentes espèces de mangos ainsi que les plantes médicinales qui viennent à Maurice.

M. et Mme Moon, ainsi que leur parent, M. Caldwell, s’empressèrent de me montrer les beautés de leur île, et dès le lendemain ils me conduisirent à la colline Orgueil, d’où l’on a la vue la plus ravissante du pays et des montagnes. D’un côté on voit le Morne-Brabant, montagne qui s’avance tout à fait dans la mer et n’est unie à la terre que par une langue de terre étroite ; non loin de là le Piton de la rivière Noire, la plus haute montagne de l’île (854 mètres). D’un autre côté s’amoncèlent le Tamarin et le Rempart ; ailleurs encore s’élève une montagne avec trois pics élevés, appelée Les trois mamelles. Tout près de ces pics s’ouvre une gorge profonde qui a quatre parois dont deux sont presque entièrement écroulées, tandis que les deux autres sont droites et roides. Outre les montagnes déjà nommées, on voit encore le Corps de garde du port Louis de Mocca, le Pouce, dont la pointe sort comme un pouce ou comme un doigt du milieu d’un petit plateau ainsi nommé, et le Peter Booth, qui porte le nom de celui qui le premier en a fait l’ascension. Peter Booth s’y prit de la manière suivante pour arriver à ce pic regardé jusqu’alors comme inaccessible. Il lança, à l’aide d’une flèche, de l’autre côté du bloc terminal, une forte ficelle. À celle-ci il attacha une corde solide qu’il fit tendre par-dessus le pic et fixer des deux côtés, et c’est en se hissant le long de la corde qu’il put tout à la fois arriver au sommet et à l’honneur d’immortaliser son nom. La chaîne des montagnes se termine par la Nouvelle découverte (voy. p. 315).

Les montagnes de cette île se distinguent par leurs formes aussi belles que variées. Les unes présentent de larges parois verticales, les autres s’élèvent en pyramides. Quelques-unes sont couvertes jusqu’au sommet de bois touffus ; d’autres ne le sont qu’à moitié, et la pointe de rocher sort tout à coup lisse et nue d’un vert océan de feuillage. Elles sont entrecoupées de belles vallées et de gorges profondes, et je voyais au-dessus d’elles un ciel bleu et sans nuages. Je ne pouvais me rassasier de ce ravissant spectacle, et plus je le considérais, plus j’y découvrais de beautés.

Notre excursion suivante et malheureusement la dernière fut consacrée au Trou du cerf, cratère parfaitement régulier et garni d’une riche végétation.

Son aspect produit une impression d’autant plus grande que rien ne décèle son existence et qu’on ne le découvre que quand on est arrivé au bord. Quoique les pentes soient escarpées, un étroit sentier conduit cependant jusqu’au fond du Trou, qui pendant la saison des pluies est rempli d’eau.

Du bord du cratère on a une vue admirable sur trois parties de l’île ; on voit les belles montagnes avec les épaisses forêts vierges d’où s’élèvent les pointes de rochers nues et escarpées ; les vastes plaines avec les riches plantations de cannes à sucre, brillant toute l’année d’une fraîche verdure, et la mer azurée dont les vagues mugissantes couvrent la côte d’une blanche écume. C’est un magnifique paysage auquel il ne manque que quelques rivières pour en rendre la beauté parfaite.

L’île, il est vrai, n’a pas à souffrir du manque d’eau, mais elle est trop petite pour avoir une véritable rivière, ce qui n’empêche pourtant pas les habitants de donner ce nom à des cours d’eau sans importance, et sur la carte on peut voir figurer plusieurs grandes rivières.

C’est avec le plus vif regret que je quittai la famille Moon. C’est à sa complaisance que je dus de pouvoir visiter les points les plus intéressants de Maurice ; et grâce à elle je vis plus dans les quelques derniers jours que dans les quatre longs derniers mois que j’avais déjà passés dans l’île.

Dans la plupart des maisons, surtout chez les créoles, on me fit bien les plus belles offres de service, on me promit monts et merveilles, mais on s’en tint aux promesses. On ne me rendit pas les moindres services, et on n’eut pour moi aucune de ces attentions qui font bien plus de plaisir à un étranger que le logement et la nourriture qu’on lui donne et qu’il peut se procurer partout pour de l’argent. On songea encore bien moins à organiser des excursions et des parties intéressantes. Ces gens ne se doutent même pas du plaisir qu’il y a à voir les beautés de la nature. Ils ne comprennent pas qu’on puisse s’exposer à la plus petite fatigue pour aller admirer une montagne, une cascade ou un beau point de vue.

Ces hommes sont exclusivement occupés de s’enrichir le plus tôt possible. Le sucre est leur veau d’or, et tout ce qui ne s’y rapporte pas n’a pas de prix pour eux. Les femmes ne valent guère mieux. Elles ont trop peu d’instruction et en même temps trop de l’indolence si ordinaire dans les pays chauds pour s’intéresser à quelque chose de sérieux. Leur seule occupation, outre le soin de leur très-chère personne, est d’écouter ou d’inventer de méchants propos sur leurs semblables, et il y a malheureusement aussi beaucoup d’hommes à qui ce charitable plaisir fait oublier par moments jusqu’à leur sucre.

Je n’échappai pas au sort commun. Les aimables habitants et habitantes de Port-Louis ne me firent passer pour rien moins que pour une empoisonneuse, et prétendirent que j’avais été soudoyée par le gouvernement anglais pour empoisonner M. Lambert. — Il faut vous dire que M. Lambert avait apporté de Paris de très-riches présents pour la reine de Madagascar, et il avait commis la faute impardonnable de ne pas confier à tout le monde ce qu’il avait envie d’obtenir par ces présents. Il devait naturellement y avoir là-dessous quelques machinations secrètes de la France, et le gouvernement anglais en ayant été informé m’avait choisie pour débarrasser le monde de cet homme dangereux. Quelque absurde que fût ce conte, il trouva cependant parmi les créoles, et même parmi les Français, assez de créance pour m’empêcher de faire un petit voyage intéressant.

Avant d’entreprendre le voyage de Madagascar, M. Lambert devait aller chercher des nègres à Zanzibar et à Mozambique et les transporter à l’île Bourbon. C’est sous le nom euphonique d’engagements libres[2], une nouvelle espèce de traite mitigée, car les prétendus engagés libres ne sont autres que des nègres capturés dans les guerres, incessamment entretenues en Afrique par les spéculateurs en chair humaine. Seulement, une fois rendu dans une colonie, le nègre n’est esclave que pendant cinq ans, et reçoit de son maître, indépendamment de la nourriture et du logement, deux écus par mois. Au bout de ces cinq ans, il est libre de continuer à travailler, ou bien de mourir de faim s’il ne veut pas travailler. Il peut même se racheter plus tôt au prix de cinquante écus, et retourner dans son pays s’il a pour cela l’argent nécessaire.

Connaissant ma passion pour les voyages et sachant combien j’étais heureuse de saisir toute occasion de voir de nouveaux pays, M. Lambert voulait m’emmener avec lui. Mais aussitôt que l’agent français eut connaissance de ce projet, il alla trouver M. Lambert et lui recommanda de bien s’en garder, parce que je devais être certainement une espionne du gouvernement anglais. Et d’où venait cette haine des créoles et des Français contre un être aussi inoffensif que moi ? Je ne puis y voir d’autre raison, si ce n’est que je ne fréquentais guère que des familles anglaises. Mais était-ce ma faute si ces familles me recherchaient et si elles me traitaient de la manière la plus aimable ? Si les Anglais me comblèrent de politesses et se montrèrent pleins de prévenances pour moi, il n’y eut, parmi les Français, que MM. Lambert et Genève qui me donnèrent réellement des témoignages du plus vif intérêt. Les autres, ainsi que les créoles, se bornèrent à de vaines promesses. Cela m’inspira, je l’avoue franchement, tant d’aversion pour la population française de cette partie du monde que, malgré tout le désir que j’en aurais eu autrement, je ne pus me résoudre à visiter l’île Bourbon dont j’étais si proche[3].

Que je suis contente de ne pas avoir commencé par Maurice quand le goût des voyages me prit, il y a à peu près quatorze ans ! Ce goût me serait passé bien vite, et bien des heures d’ennui eussent été épargnées à la patience de mes lecteurs.

Sans doute, en ce cas, je ne serais pas non plus allée en Russie, et je n’aurais pas appris que dans ce pays despotique il y a des institutions plus libérales que dans une colonie de la libérale Angleterre. Et cependant il en est ainsi, du moins pour ce qui concerne les passeports. Quand on quitte Saint-Pétersbourg ou une autre grande ville de la Russie pour faire un voyage, il faut l’annoncer huit jours d’avance. Le nom du voyageur est inséré trois fois dans la gazette pour que, s’il a des dettes, ses créanciers puissent prendre les mesures nécessaires. Ici, dans cette grande île, huit jours ne suffisent pas ; il faut trois semaines, à moins qu’on ne fournisse caution, comme en Russie. Je m’attendais si peu à trouver dans une colonie anglaise une institution si surannée, que je ne m’occupai pas du tout de mon passe-port. Quelques jours avant mon départ, je demandai au consul français un visa, plutôt pour me rappeler à son souvenir que parce que je le croyais nécessaire.

Le même jour, j’appris par hasard à table que cela ne suffisait pas et qu’il fallait pour partir avoir la permission de la police. Comme je dinais chez M. O…, associé de M. Lambert, et que plusieurs messieurs de ma connaissance s’y trouvaient, je demandai que l’un d’eux voulût bien se charger de cette formalité, que je regardais comme tout à fait insignifiante, et se porter caution pour moi. A ma très-grande surprise, les Français, si galants et si polis, cherchèrent mille défaites pour ne pas me rendre ce service. Le lendemain j’allai trouver un Anglais, M. Kerr, et quelques heures après j’eus un passeport.

À mon profond regret, je dois avouer qu’au dernier moment j’eus aussi à me plaindre d’une impolitesse d’un Anglais, qui n’était autre que le gouverneur.

À mon arrivée à Maurice, ce personnage m’avait très-bien accueillie, m’avait même invitée à sa maison de campagne, et sans que je le lui eusse demandé, il m’avait offert une lettre pour la reine de Madagascar. Quand, peu avant mon départ, j’allai lui rappeler sa promesse, il me refusa la lettre, sous prétexte que mon compagnon de voyage, M. Lambert, était un homme politiquement dangereux.

On me fit, comme on voit, beaucoup d’honneur à Maurice. Les Français me prirent pour un espion de l’Angleterre, et le gouvernement anglais pour un espion de la France !

Après toutes ces agréables expériences, tout le monde comprendra qu’il me tardait de quitter ce petit pays et ses habitants aux idées plus petites encore. Je m’efforcerai de ne garder de l’île que le souvenir de ses beautés naturelles et celui de l’amitié et des prévenances que me témoignèrent les personnes citées dans le cours de mon récit. Je n’ai pas trouvé occasion de les nommer toutes, car d’autres encore, comme MM. Feruyhenjk, Beke, Gonnet, m’ont rendu beaucoup de services. Je les en remercie du fond du cœur.

Traduit par W. de Suckau.

(La suite à la prochaine livraison.)



  1. Suite. — Voy. page 289.
  2. Le système des engagements libres sur tout le pourtour du continent africain a été interdit cette année par le gouvernement français.
  3. Préparant sur l’île de la Réunion une étude sérieuse, complète, et dont l’auteur a, lui aussi, visité Maurice, le Tour du monde aura avant peu l’occasion de ramener ses lecteurs dans cette dernière île. Il leur doit, il doit à une terre restée française en dépit des traités, de la distance et du temps, d’opposer ainsi une appréciation jeune, calme et fraîche aux jugements plus que sévères de Mme Pfeiffer et à une amertume de langage qu’expliquent malheureusement les souffrances des derniers mois de la vie de l’illustre voyageuse.