Voyages d’Ida Pfeiffer, relations posthumes/04

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Quatrième livraison
Le Tour du mondeVolume 4 (p. 337-352).
Quatrième livraison

Vue de Tananarive, capitale de Madagascar. — Dessin de E. de Bérard d’après W. Ellis.


VOYAGES D’IDA PFEIFFER.

RELATIONS POSTHUMES[1].
1857. — TEXTE INÉDIT.




MADAGASCAR.

Coup d’œil géographique et historique sur Madagascar.

Bien que fréquentée depuis deux siècles, l’île de Madagascar est très-peu connue. Quelques voyageurs seulement sont parvenus à pénétrer dans l’intérieur du pays, et encore n’ont-ils pas eu le loisir de l’étudier tout à leur aise. Quant à moi, je n’ai malheureusement pas assez de connaissances pour pouvoir donner de ce pays une description scientifique. Je suis, comme je l’ai déjà dit plusieurs fois, tout au plus en état de décrire avec vérité ce que j’ai vu. Il ne sera donc pas, je crois, sans intérêt pour mes lecteurs, qu’avant de commencer le récit de mes aventures à Madagascar, je donne ici, d’après différents ouvrages publiés sur cette île, un aperçu géographique et historique.

L’île de Madagascar doit avoir déjà été connue des anciens. Marco Polo en fait mention au treizième siècle. Les Portugais la visitèrent en 1506, et la première nation d’Europe qui ait tenté d’y fonder un établissement fut la France, en 1642.

Située au sud-est de l’Afrique, dont elle n’est séparée que par le canal de Mozambique, large de soixante quinze milles, Madagascar s’étend du douzième au vingt-cinquième degré quarante-cinq minutes de latitude méridionale, et du quarantième degré quarante minutes au quarante-huitième degré cinq minutes de longitude orientale : c’est, après Bornéo et la Nouvelle-Guinée, la plus grande île du monde. Sa superficie est d’environ dix milles carrés géographiques. Sa population, évaluée bien diversement, varie, suivant les estimations, de un million et demi à six millions d’habitants.

L’île possède d’immenses forêts, de vastes plaines, vallées et gorges, beaucoup de rivières et de lacs, et de grandes chaînes de montagnes, dont les pics s’élèvent à trois et quatre mille mètres et même plus haut.

La végétation est extrêmement riche et le climat très-chaud. Ce dernier est excessivement malsain pour les Européens le long des côtes où il y a beaucoup de marais ; il l’est moins dans l’intérieur du pays. Les principaux produits sont : des baumes et des résines, du sucre, du tabac, de la soie, du riz, de l’indigo et des épices. Les forêts fournissent de superbes bois de construction, les arbres fruitiers produisent presque tous les fruits de la zone tropicale. Parmi les nombreuses espèces de palmiers, il faut surtout citer le beau palmier d’eau et le raffia. Le baobab, ce roi monstrueux des végétaux africains, croît, dit-on, sur la côte occidentale de l’île. Quant au règne animal, Madagascar possède aussi quelques espèces particulières parmi lesquelles on compte huit ou dix variétés du genre maki, le perroquet noir et beaucoup de bêtes à cornes, de chèvres, de brebis et de beaux oiseaux. Les bois et les savanes sont habités par des buffles et des sangliers, des chiens et des chats sauvages ; mais on n’y trouve aucune autre espèce d’animaux dangereux. Les serpents y sont inoffensifs, les autres reptiles très-rares, et comme animaux venimeux il n’y a que la scolopendre et une petite araignée noire, qui vit sous terre, et dont la piqûre passe pour mortelle, mais qu’on ne rencontre que rarement. L’île abonde aussi en métaux, surtout en fer et en charbon de terre. Ses richesses minérales sont encore peu explorées.

Quatre races différentes habitent cette grande terre. Au sud demeurent les Cafres, à l’ouest les Nègres, tandis qu’au nord domine la race arabe, et à l’est et dans l’intérieur la race malaie. Ces principales races se divisent en beaucoup de tribus ; celle des Hovas, appartenant à la race malaie, est la plus nombreuse et la plus civilisée de toute l’île, qu’ils ont presque entièrement conquise depuis le commencement de ce siècle.

La partie de l’île la moins connue est la côte sud-ouest, dont les habitants passent pour les gens les plus inhospitaliers et les ennemis les plus déclarés des Européens ; Tous ces peuples sont, comme la plupart des peuples primitifs, très-paresseux, curieux et très-superstitieux.

Les Français, comme nous l’avons déjà dit, ont tenté depuis 1542 de s’établir à Madagascar. Ils conquirent d’abord quelques districts, fondèrent çà et là des comptoirs, construisirent de petits forts, mais ils ne purent les conserver. Toutes leurs tentatives échouèrent, d’une part par la malignité du climat, d’autre part et surtout par les mêmes causes qui leur firent perdre, dans le siècle dernier, l’Inde et le Canada.

Sur leurs traces les Anglais essayèrent aussi, mais également sans succès, de fonder des établissements à Madagascar ; ils s’emparèrent des forts de Tamatave et Foulepointe, mais ils ne purent les conserver que peu de temps.

Cependant, dans l’intérieur du pays, l’empire des Hovas s’était considérablement agrandi. Dinampoiene, le chef hova de Tananarive, après des guerres heureuses contre des chefs moins puissants, réunit leurs États aux siens. Il passe pour avoir été un homme très-actif et très-intelligent, qui donna de bonnes lois à son peuple et lui défendit l’usage des liqueurs et du tabac. À sa mort, en 1810, son empire, déjà puissant, passa sous le sceptre de son fils Radama, qui n’avait alors que dix-huit ans. Il était, comme son père, intelligent, honnête et très-ambitieux ; il se fit l’ami des Européens et rechercha leur société pour étendre le cercle de ses connaissances.

Profitant de ces dispositions du prince, les Anglais surent bientôt gagner ses bonnes grâces. Il leur accorda toutes sortes de distinctions et poussa l’engouement pour eux jusqu’à porter quelquefois un uniforme anglais. Il reçut en dédommagement de l’argent et des présents d’une valeur de deux mille livres sterling, et le gouvernement anglais promit en outre de faire instruire dix jeunes gens de Madagascar en Angleterre et dix autres à Maurice, dans différents arts et différents métiers.

Radama observa exactement le traité, jusqu’au moment où le général anglais Hall arriva au gouvernement de Maurice. Ce fonctionnaire, croyant sans doute que les sauvages n’étaient pas des hommes, ne rougit pas de déclarer publiquement qu’un contrat conclu avec un sauvage n’avait pas la moindre valeur, et il ne se fit pas faute de l’enfreindre de toutes les manières. Il s’ensuivit naturellement que Radama rétablit la traite et se mit à favoriser les Français aux dépens des Anglais, qui longtemps tentèrent en vain de regagner leur influence. Ils s’étaient rendus si odieux, non-seulement à Radama, mais aussi au peuple, qu’on avait fini par appeler Anglais tout ce qui était regardé comme faux ou mensonger. Néanmoins, ils réussirent plus tard à renouveler le traité et à obtenir même d’autres concessions. Ainsi en 1825 Radama accorda aussi aux missionnaires anglais le droit de s’établir dans l’île, de construire des maisons, de faire le commerce, de cultiver la terre et de fonder des entreprises industrielles.

En poursuivant les plans ambitieux de son père, Radama était parvenu à étendre sa domination sur la plus grande partie de l’île et à devenir roi de Madagascar. Il réunissait sous son sceptre, outre le pays des Hovas, celui des Seklaves avec leur capitale Bambetok, sur la côte nord-ouest, sur la côte occidentale mozangaye et sur la côte nord, les pays des Antrawares et les Betimsavas. La côte sud-ouest seule et quelques cantons du sud-est avaient conservé leur indépendance.

L’influence dont les missionnaires jouirent auprès de ce roi, ils la durent en grande partie aux louanges et aux flatteries dont ils le comblèrent. Ils lui décernèrent de son vivant le titre de Grand, que l’histoire lui conservera peut-être en songeant à tout ce qu’il a fait pendant la courte durée de son règne. La conquête d’une grande partie de l’île, l’abolition de la peine de mort pour beaucoup de crimes, la défense de faire la traite avec l’étranger, la création d’une armée bien disciplinée, l’introduction de beaucoup de métiers européens, tout cela fut son œuvre. C’est sous son règne que furent instituées les premières écoles publiques et que l’on adopta les caractères latins pour la langue du pays. Toujours préoccupé de l’amélioration matérielle et intellectuelle de son empire, il n’y eut qu’une chose dont il ne voulut pas entendre parler, c’est de l’établissement de bonnes routes. Il croyait, comme la plupart des chefs de peuples à demi sauvages, que les mauvaises routes étaient les meilleurs remparts contre les Européens. Il mourut le 27 juillet 1828, à trente-six ans, de suites de débauches comme Alexandre, disent les uns, et de poison, affirment les autres. Sa mort mit non-seulement fin à l’influence des Anglais, mais aussi à celle de tout autre peuple européen. Sa première femme, Ranavalo, lui succéda sur le trône et ajouta à son nom le titre royal de manjaka.

Cette femme cruelle et sanguinaire commença son règne en faisant exécuter sept des plus proches parents du feu roi ; suivant les rapports du missionnaire M. Guillaume Ellis, on ne tua pas seulement tout ce qui appartenait à la famille de Radama, mais aussi les nobles placés près du trône, et que Ranavalo craignait d’y voir élever des prétentions.

Elle rompit sur-le-champ le traité conclu avec Radama par les Anglais. Sa haine contre ce dernier peuple était si grande qu’elle s’étendait à tout ce qui venait d’Angleterre et jusqu’aux animaux importés de ce pays. Tous les hommes d’origine vraiment anglaise furent tués ou du moins bannis de ses États. Les Français ne trouvèrent pas non plus grâce à ses yeux ; elle ne voulait pas du tout entendre parler de civilisation, et elle s’efforça d’en étouffer tous les germes. Elle chassa les missionnaires, défendit la propagation du christianisme et mit entrave à tous les rapports avec les Européens. Ses sujets, surtout ceux qui ne sont pas de la tribu des Hovas, dont elle est issue elle-même, sont traités par elle avec la plus grande rigueur et même avec cruauté. Pour les moindres fautes elle leur inflige les peines les plus dures, et chaque jour elle fait exécuter des sentences de mort. Depuis son avénement Ranavalo n’a cessé de régner par la terreur.


Présentation à la cour. — Le manasina. — Le palais de la reine. — Atrocités du gouvernement de la reine. — Exécutions. — Le tangouin. — Persécution des chrétiens. — Haine contre les Européens. — M. Lambert et le prince Rakoto.

Le 2 juin eut lieu notre présentation à la cour. Vers, quatre heures de l’après-midi nous nous fîmes porter au palais, au-dessus de la porte d’entrée duquel plane un grand aigle doré aux ailes déployées. Conformément à l’étiquette, nous franchîmes le seuil le pied droit en avant, et de même le seuil d’une seconde porte qui conduisait à une grande cour devant le palais. Là nous vîmes la reine assise sur le balcon du premier étage. On nous fit ranger dans la cour sur une ligne en face d’elle. Sous le balcon, des soldats faisaient quelques exercices dont le dernier était des plus burlesques ; il consistait à lever brusquement le pied droit comme s’ils avaient été piqués par la tarentule.

La reine, selon l’usage du pays, était enveloppée d’un large simbou de soie, et comme coiffure elle portait une énorme couronne d’or. Quoiqu’elle fût assise à l’ombre, on n’en tenait pas moins déployé au-dessus de sa tête un très-grand parasol en soie cramoisie, qui fait partie de la pompe royale. D’un teint assez foncé, d’une forte complexion, elle est, malgré ses soixante-quinze ans, et pour le malheur du pauvre pays, encore robuste et alerte. Autrefois elle était, dit-on, très-adonnée à la boisson ; mais elle a déjà depuis longtemps renoncé à ce vice. À la droite de la reine était son fils, le prince Rakoto, à la gauche son fils adoptif, le prince Ramboasalama ; derrière elle se tenaient debout ou assis quelques neveux, nièces et autres parents des deux sexes, ainsi que plusieurs grands du royaume. Le ministre qui nous avait conduits au palais adressa un petit discours à la reine, après quoi nous dûmes nous incliner trois fois et prononcer ces mots : Esaratsara tombokoë, ce qui signifie : « Nous te saluons de notre mieux ; » elle répondit : Esaratsara, ce qui veut, dire : « C’est très-bien. »

Nous nous tournâmes ensuite à gauche, pour faire les mêmes trois révérences au tombeau du roi Radama, placé de côté à quelques pas de là ; puis nous retournâmes à notre ancienne place devant le balcon, et fîmes de nouveau trois révérences. M. Lambert, à cette occasion, leva en l’air une pièce d’or de cinquante francs et la mit dans la main du ministre qui nous accompagnait. Ce don, que doit offrir tout étranger présenté pour la première fois à la cour, s’appelle manasina. Il n’est pas nécessaire que ce soit une pièce de cinquante francs : la reine se contente même d’un écu d’Espagne ou d’une pièce de cinq francs. Du reste, M. Lambert avait déjà donné une pièce de cinquante francs à l’occasion du sambas-sambas.

C’est de cette manière que la fière reine de Madagascar donne audience aux étrangers ; elle se croit beaucoup trop grande et trop élevée pour admettre des étrangers, dès la première fois en sa présence immédiate. Quand on a le bonheur de lui plaire particulièrement, on est introduit dans le palais, mais jamais dès la première audience.

Le palais de la reine est un grand édifice en bois, composé d’un rez-de-chaussée et de deux étages avec une toiture très-élevée. Les étages sont entourés de larges galeries. Tout l’édifice est entouré de colonnes en bois, de vingt-six mètres de haut, sur lesquelles repose le toit qui monte encore en forme de tente, à plus de treize mètres, et dont le centre est appuyé sur une colonne de trente-neuf mètres d’élévation. Toutes ces colonnes, sans en excepter celle du centre, sont d’un seul morceau, et quand on songe que les forêts dans lesquelles il y a des arbres assez gros pour fournir de pareilles colonnes sont éloignées de cinquante à soixante milles anglais de la ville ; que les routes, loin d’être frayées, sont presque impraticables ; et que le tout, amené sans l’assistance de bêtes de somme ou de machines, a été travaillé et mis en place avec les outils les plus simples, on doit considérer l’érection de ce palais comme une œuvre gigantesque, digne d’être assimilée aux merveilles du monde. Pour le transport de la plus haute colonne seule, on a occupé cinq mille hommes et il a fallu douze jours pour la dresser.

Tous ces travaux ont été exécutés par le peuple comme corvée, sans qu’il reçût ni salaire ni nourriture. On prétend que, pendant la construction du palais, quinze mille teuckes ou manœuvres ont succombé à la peine et aux privations ; mais cela inquiète fort peu la reine, et la moitié de la population peut périr, pourvu que ses ordres suprêmes s’accomplissent.

Ranavalo est incontestablement une des femmes les plus altières et les plus cruelles qui aient paru sur la terre, et son histoire n’est qu’un tissu d’horreurs et de scènes sanglantes. En moyenne, il périt à Madagascar, tous les ans, de vingt à trente mille personnes, soit par les exécutions et les empoisonnements, soit par les corvées et par les guerres. Si ce gouvernement dure encore longtemps, cette belle île se trouvera bientôt tout à fait dépeuplée ; dès aujourd’hui la population est de moitié moins nombreuse qu’elle l’était du temps du roi Radama, et des milliers de villages ont déjà disparu sans laisser la moindre trace de leur existence. « Du sang, toujours du sang, » telle est la devise de cette mégère couronnée qui croit avoir perdu sa journée si elle n’a pas signé au moins une demi-douzaine de sentences de mort.

Pour mieux faire connaître ce monstre dont la société des missions anglaises a, par charité, chaudement épousé les intérêts et que le missionnaire Ellis a osé défendre, je citerai quelques-unes de ses atrocités, dont une suffirait pour rendre à jamais odieux le nom de Ranavalo.

En 1831, à une époque où la discipline introduite dans l’armée, par le roi Radama, n’était pas encore tout à fait oubliée, la reine soumit une grande partie de la côte orientale dont la principale population se compose de Seklaves. Elle ordonna à tous les hommes du pays conquis de venir lui rendre hommage. Quand tous ces malheureux, au nombre de vingt-cinq mille, furent assemblés, on leur enjoignit de déposer les armes. Puis on les conduisit sur une grande place qu’on fit entourer de soldats. On les força de s’agenouiller en signe de soumission. À peine eurent-ils fait ce qu’on leur demandait que les soldats se précipitèrent sur ces malheureux et les massacrèrent tous. Quant aux femmes et aux enfants de ces pauvres victimes, on les vendit comme esclaves.

Tel est le sort réservé par la reine aux vaincus ; mais celui des sujets ne vaut guère mieux.

Malheur à ceux d’entre eux que poursuit une accusation de magie, de violation de tombe, ou de christianisme. Les supplices les plus abominables les attendent. En 1837, une seule dénonciation de ce genre engloba seize cents personnes. Sur ce nombre, quatre-vingt-seize furent brûlées ou précipitées du haut d’un grand rocher, situé dans la ville de Tananarive, et qui a déjà coûté la vie à des milliers d’hommes ; quelques-uns furent jetés dans une fosse et couverts d’eau bouillante ; d’autres exécutés avec la lance ou décapités ; à plusieurs on coupa les membres les uns après les autres ; mais on réserva au dernier la mort la plus affreuse. Il fut mis dans une natte où on ne lui laissa de libre que la tête, et son corps fut livré tout vivant à la pourriture !…

Dans une autre occasion, le même genre d’accusation amena en une seule fois deux cents personnes devant la cour criminelle de Tananarive ; condamnées au tangouin, cent quatre-vingts moururent.

Le tangouin est un poison qui donne son nom à une épreuve judiciaire qui se pratique de la manière suivante : le poison est tiré du noyau d’un fruit qui a la grosseur d’une pêche et vient sur l’arbre tanguina-veneniflora. Le condamné est prévenu par le lumpi-tanguine (c’est ainsi que s’appelle l’homme chargé d’administrer le poison) du jour où il aura à se présenter pour l’épreuve. Quarante-huit heures avant le jour fixé, il ne lui est permis de prendre que très-peu de nourriture, et dans les dernières vingt-quatre heures on ne lui en accorde plus du tout. Ses parents l’accompagnent chez l’empoisonneur, où il est forcé de se déshabiller et de jurer qu’il n’a eu recours à aucun sortilége. Le lampi-tanguine ratisse alors, à l’aide d’un couteau, autant de pondre du noyau vénéneux qu’il croit nécessaire. Avant de faire prendre le poison à l’accusé, il lui demande s’il veut avouer son crime ; mais celui-ci s’en garde bien, car il n’en serait pas moins forcé de prendre le poison. Le lampi-tanguine met le poison sur trois petits morceaux de peau d’environ deux centimètres de long et coupés sur le dos d’une poule grasse, puis il les roule ensemble et les fait avaler à l’accusé.

Autrefois presque tous ceux à qui on faisait prendre ce poison mouraient au milieu des convulsions et des douleurs les plus atroces. Mais, depuis environ dix ans, il est permis à ceux qui n’ont pas été condamnés au tangouin par la reine même, d’employer le remède suivant contre l’empoisonnement. Aussitôt que l’accusé a pris le poison, ses parents lui font boire de l’eau de riz en si grande quantité que souvent tout le corps s’enfle, ce qui provoque d’ordinaire de violents vomissements.

L’empoisonné est-il assez heureux pour vomir, non seulement le poison, mais aussi les trois petites peaux entières et intactes, il est déclaré innocent, et ses parents le ramènent chez lui en triomphe avec des chants et des cris d’allégresse. Mais si une seule des petites peaux n’est pas rendue ou bien si elle est endommagée, l’accusé ne sauve point sa vie ; en ce cas il est tué avec la lance ou d’une autre manière.

Un des nobles qui venaient souvent chez nous avait été condamné, il y a plusieurs années, à avaler le tangouin. Il vomit heureusement le poison et les trois petites peaux entières et intactes. Son frère courut en toute hâte chez la femme du noble lui annoncer cette bonne nouvelle, et la malheureuse en fut si saisie qu’elle tomba à terre sans connaissance. Tant de sentiment chez une femme de ce pays me parut bien extraordinaire, et j’eus de la peine à le croire. Mais j’appris alors que si son mari avait succombé, on l’aurait traitée de sorcière, et probablement aussi condamnée au tangouin. La vive émotion qu’elle éprouva fut donc plutôt causée par la joie d’échapper elle-même à la mort que par celle de voir son mari sauvé. Pendant mon séjour à Tananarive, une femme perdit tout à coup plusieurs de ses enfants. On l’accusa d’avoir eu recours à des sortiléges pour les faire mourir, et on la condamna à prendre le tangouin. La malheureuse vomit le poison et deux des petites peaux, mais la troisième n’ayant pas reparu, elle fut tuée sans miséricorde.

C’était pour mettre fin à ces atrocités que, dès 1855, M. Lambert avait arrêté avec le prince Rakoto un plan, dont il venait maintenant hâter l’exécution, au risque de sa vie et un peu aussi de la mienne, à moi, chétive, qui ne me doutais de rien.


Dîner chez M. Laborde. — Les dames de Madagascar et les modes de Paris. — La conjuration. — Son avortement. — Persécution. — Jugement.

Le 6 juin, M. Laborde donna un grand dîner en l’honneur du prince Rakoto dans son pavillon situé au pied de la colline.

Bien que le dîner ne fût annoncé que pour six heures, nous nous y fîmes porter dès trois heures. En route nous passâmes dans la ville haute près d’un endroit où se trouvent braqués dix-neuf grands canons de dix-huit dont les bouches sont dirigées sur la ville basse, sur les faubourgs et vers la vallée. Afin d’occuper le temps jusqu’au dîner, on nous gratifia de plusieurs divertissements indigènes, dont un des plus goûtés est une variété de ce genre de combat que les Parisiens nomment, je crois, la savate. Les lutteurs se portaient avec les pieds des coups si forts contre toutes les parties du corps que je croyais à tout moment que l’un ou l’autre devait avoir une côte ou une jambe cassée. Ce jeu délicat est, surtout pendant l’hiver, en grande faveur chez le peuple, auquel il tient lieu de chauffage. Les plus grands froids durent ici du mois de mai à la fin de juillet, et le thermomètre descend souvent jusqu’à quatre ou trois degrés, quelquefois même jusqu’à un seul degré au-dessus de zéro. Cependant tout reste vert, les feuilles ne tombent pas, et les campagnes paraissent aussi riantes et aussi florissantes que chez nous au milieu du printemps.

Après la lutte vinrent les danses et les exercices gymnastiques, on fit aussi de la musique. Le prince avait envoyé son orchestre, qui exécuta assez bien quelques jolis morceaux., Je trouvai moins de plaisir aux chants d’une troupe de jeunes filles du pays à qui un missionnaire français avait donné des leçons.

Elles savaient par cœur une grande quantité de chansons et ne criaient pas d’une manière aussi désagréable que les artistes que j’avais entendus jusqu’alors ; au contraire elles chantaient assez juste ; c’était cependant très-ennuyeux et je rendais toujours grâces au ciel quand arrivait la fin. Peu avant six heures le prince partit accompagné de son petit garçon, de sa bien-aimée Marie et d’une amie de cette dernière. Marie me plut moins encore en cette occasion que la première fois. La faute en était à son costume ; elle était tout à fait mise à l’européenne. Ces modes folles et exagérées que Paris envoie partout sont loin de me paraître toujours gracieuses et séduisantes chez nos femmes et nos filles, et elles ne vont vraiment bien qu’à celles qui sont assez belles pour que rien ne puisse les défigurer ; mais là où manquent la beauté et la grâce naturelles, nos modes deviennent absolument baroques et ridicules, et à plus forte raison chez de lourdes créatures aux noirs visages de guenons. Mme Marie peut être une excellente personne et je ne voudrais en rien lui être désagréable, mais je ne pus m’empêcher de me mordre les lèvres jusqu’au sang pour ne pas éclater tout haut a sa vue. Par-dessus une demi-douzaine, de jupons empesés très-roides, elle portait une robe de laine garnie jusqu’à la ceinture de larges falbalas et de grands nœuds de ruban, mais qui, au lieu d’être attachés par devant, l’égaient par derrière. Elle s’était mis sur les épaules un châle français qu’elle avait de la peine à faire tenir, et sa tête aux boucles cotonneuses et crépues supportait, tout en arrière et enfoncé sur la nuque, un tout petit chapeau rose.

Le dîner et la soirée se passèrent très gaiement ; sur les dix heures du soir, M. Laborde me dit tout bas de prétexter quelque malaise ; suite de quelques accès de fièvre qui venaient de m’éprouver, et de clore la soirée. Je lui répondis que ce droit ne m’appartenait pas, mais revenait au prince. Il insista cependant pour que je le fisse, en me disant qu’il avait pour cela des raisons importantes, qu’il me communiquerait plus tard. Je me conformai donc à sa volonté et donnai le signal du départ, qui s’opéra par le plus beau clair de lune, et aux sons d’une joyeuse musique.

Le prince Rakoto et M. Lambert m’appelèrent alors dans une des pièces voisines de mon logis, et le prince me déclara que c’était sur sa demande que M. Lambert était revenu à Madagascar pour l’aider, avec une partie de la noblesse et de l’armée, à écarter du trône la reine Ranavalo, sans lui ravir pourtant ni sa liberté, ni ses richesses, ni ses honneurs.

M. Lambert, de son côté, m’apprit que nous avions dîné dans le pavillon de M. Laborde parce qu’on pouvait plus tranquillement convenir de tout ; que le signal du départ devait venir de moi, pour faire croire que la petite fête avait été donnée à mon intention, et que nous avions passé par la ville, musique en tête, pour montrer qu’il ne s’était agi que de plaisir et d’amusement.

Il me montra dans la maison tout un petit arsenal de sabres, de poignards, de pistolets et de fusils pour armer les conjurés, ainsi que des sortes de plastrons en cuir assez solides pour résister aux coups de lance, et il termina en me disant que tous les préparatifs étaient faits, que le moment d’agir approchait et que je devais sans cesse m’y tenir préparée.

J’avoue que je fus saisie d’un sentiment tout particulier quand je me vis impliquée tout à coup dans un événement politique si considérable et que, dans le premier moment, les idées les plus diverses me passèrent par la tête. Je ne pouvais me dissimuler qu’en cas d’échec ma vie courait le même danger que celle de M. Lambert. Il ne me restait cependant qu’à faire contre fortune bon cœur, et à m’en remettre à Dieu qui m’avait déjà tirée de tant de situations dangereuses. J’exprimai les vœux les plus sincères au prince Rakoto et à M. Lambert pour le succès de leur entreprise et je me retirai ensuite dans ma chambre.

Il était plus de minuit quand je me mis au lit, où la fatigue et la fièvre combinées ne tardèrent pas à livrer mon sommeil à des rêves effrayants, qu’avec un peu de crédulité j’aurais pu prendre plus tard pour des avertissements très-réels.

Le plan imaginé par les conjurés était le suivant : le 20 juin, après une grande fête de nuit destinée à détourner les soupçons, tous les conjurés devaient se glisser secrètement, à deux heures du matin, dans le palais de la reine, dont les entrées occupées par le prince Raharo, le chef de l’armée, avec des officiers dévoués, seraient tenues ouvertes ; puis s’assembler dans la grande cour devant les appartements de la reine, et à un signal donné proclamer roi le prince Rakoto. Les nouveaux ministres, déjà nommés par le prince, auraient été alors déclarer à la reine que telle était la volonté des nobles, des soldats et du peuple, et en même temps le canon devait retentir du haut des remparts du palais pour annoncer au peuple le changement de gouvernement et sa délivrance de la tyrannie sanglante de la reine.

Malheureusement on ne put pas en venir à l’exécution ; le plan échoua par la lâcheté et la perfidie du chef de l’armée, du prince Raharo. Dans la nuit du 20 juin, il prétendit que, par suite d’obstacles imprévus, il ne lui avait pas été possible de faire occuper le palais uniquement par des officiers dévoués, qu’il ne pouvait donc pas tenir cette nuit les portes ouvertes, et qu’il fallait attendre une occasion plus favorable. En vain le prince lui adressa-t-il message sur message ; on ne put rien obtenir. Il fallut encore ajourner à une date indéterminée l’exécution d’un plan auquel se rattachaient la liberté ou la vie de tant d’existences et qui était devenu, pour ainsi dire, le secret de tout le monde. Dès le 22, la reine en était informée et, convaincue de l’impuissance des conjurés, elle ne songea plus qu’à se venger et à pallier en même temps la faute de son fils vis-à-vis du peuple.

Le 3 juillet la terreur courut dans toute la ville. Un grand kabar fut proclamé. Une pareille annonce remplit toujours le peuple d’angoisse et d’épouvante ; car il sait par une triste expérience qu’elle ne présage rien que persécutions et supplices. Les rues étaient pleines de cris et de hurlements ; on courait et on fuyait de toutes parts, comme si la ville avait été envahie par une armée ennemie, et vraiment on aurait pu le croire en voyant des troupes occuper toutes les issues de la ville, et les soldats arracher de force les pauvres gens de leurs maisons et de leurs cachettes et les pousser devant eux vers le bazar.

La communication royale était la suivante :

La reine avait déjà soupçonné depuis longtemps qu’il y avait encore beaucoup de chrétiens parmi son peuple. Elle en avait acquis la certitude de puis quelques jours, et elle avait appris, à sa grande indignation, que dans Tananarive seulement et dans ses environs vivaient plusieurs milliers de chrétiens. Chacun savait combien elle haïssait cette secte, et quelle défense sévère elle avait faite d’embrasser cette religion ; puisqu’on faisait si peu de cas de ses ordres, elle emploierait tous les moyens pour découvrir les coupables, et les punir avec la dernière rigueur. Tous ceux qui aideraient les chrétiens à fuir ou bien ne les en empêcheraient pas ou qui chercheraient à les cacher, seraient punis de mort ; au contraire, ceux qui trahiraient les chrétiens, qui les ramèneraient ou bien les empêcheraient de fuir, gagneraient la bienveillance particulière de la reine et en récompense ne seraient passibles, par la suite, que de peines très-légères s’ils commettaient quelque crime ou délit.

Nous apprîmes en même temps qu’un ordre de la reine défendait à qui que ce fût, sous peine de mort, de passer le seuil de notre maison. Ainsi nous étions désormais prisonniers et à la discrétion d’une femme qui n’avait jamais pardonné.

8 juillet. — Au dire de nos esclaves, il y a plus de huit cents soldats occupés de la recherche des chrétiens. Ils ne fouillent pas seulement toute la ville, ils furettent encore à vingt ou trente milles aux environs, mais sans faire heureusement rien de plus que des prisonniers. Les habitants se sauvent dans les montagnes et les bois, en si grand nombre que de petits détachements de soldats qui poursuivent les fugitifs et cherchent à les prendre sont mis en fuite par ces derniers.

9 juillet. — Nous recevons encore ce jour-là des nouvelles de la persécution contre les chrétiens. La reine a appris que jusqu’ici on n’a ramené que très-peu de prisonniers. Elle en a été excessivement irritée et s’est écriée, dans la plus grande fureur, qu’il fallait fouiller les entrailles de la terre et sonder les rivières et les lacs pour qu’il n’échappât pas au châtiment un seul de ces violateurs de ses lois. Ces grands éclats de paroles et les nouveaux ordres sévères donnés aux officiers et aux soldats chargés de la poursuite des chrétiens n’ont pas, Dieu merci, de grands résultats, et Sa Majesté sera hors d’elle-même quand elle apprendra que les habitants de villages entiers sont parvenus, par une fuite opportune, à se soustraire à sa colère. C’est ce qui arriva, il y a peu de jours, dans le village d’Aubohitra-Biby, à neuf milles de Tananarive ; quand les soldats arrivèrent, ils ne trouvèrent plus rien que des chaumières vides.

Un corps de troupes de quinze cents hommes a aussi été expédié aujourd’hui vers le district I-Baly, sur la côte orientale. Ce vaste district, habité par les Sakalaves qui subissent l’influence des établissements français de Mayotte et de Nossi-bé, n’est soumis qu’en partie à la reine Ranavalo. Dans un village de la partie indépendante vivent déjà, depuis trois ou quatre ans, cinq missionnaires catholiques qui y ont fondé une petite commune. La reine en est naturellement très-irritée, et d’autant plus que, dans sa prétention d’être souveraine de toute l’île, elle a établi la loi, il y a quelque temps, que tout blanc qui aborderait ou séjournerait à Madagascar, dans un endroit où il n’y aurait pas de poste de ses soldats hovas, devrait être mis à mort. En vertu de cette loi, elle veut maintenant faire arrêter et exécuter les missionnaires.

Quoique le prince Rakoto soit toujours lui-même en quelque sorte prisonnier et ne puisse pas nous visiter, il ne se passe presque pas de jour que nous ne recevions des nouvelles de lui et qu’il ne nous instruise des projets que la reine et ses ministres forment contre nous. Le prince, ainsi que M. Laborde, a des esclaves dévoués. Ceux-ci se rencontrent, comme par accident, au bazar ou en d’autres lieux, et se communiquent les messages respectifs. C’est ainsi que les nouvelles du dehors parviennent jusqu’à nous.

11 juillet. — Hier soir, une vieille femme a été dénoncée devant le tribunal comme chrétienne. On l’a saisie aussitôt, et ce matin (à peine ma plume peut-elle écrire quelle horrible torture on a fait subir à cette malheureuse !), ce matin on l’a traînée sur la place du Marché et on lui a scié l’épine dorsale.

12 juillet. — Ce matin, on a saisi malheureusement encore, dans un des villages voisins de la ville, six chrétiens cachés dans une chaumière. Les soldats avaient déjà fouillé la chaumière et étaient sur le point de la quitter, quand l’un d’eux entendit quelqu’un tousser. On se remit aussitôt à fouiller partout, et, dans un grand trou, qui était creusé dans la terre et recouvert de paille, on trouva ces malheureux. Ce qui m’étonna le plus dans cet épisode, c’est que les autres habitants du village qui n’étaient pas chrétiens ne trahirent point la retraite des infortunés, quoiqu’ils eussent certainement connaissance du dernier kabar qui menaçait de la peine de mort tous ceux qui recéleraient des chrétiens, les aideraient à fuir ou bien les empêcheraient d’être découverts. Je n’aurais vraiment pas cru chez ce peuple une telle générosité. Malheureusement elle reçut une triste récompense. L’officier qui commandait cette expédition n’eut aucun égard pour ce généreux procédé ; il s’en tint strictement à sa consigne, et non-seulement les six chrétiens, mais tous les habitants du village, y compris les femmes et les enfants, furent garrottés par ses ordres et traînés à la ville ; je crains qu’on ne fasse d’eux un affreux massacre. On prétend n’avoir encore jamais vu la reine dans des accès de fureur aussi continus que depuis ces huit ou dix jours. C’est triste pour nous, mais encore bien plus triste pour les pauvres chrétiens qu’elle fait persécuter avec plus de rage et d’acharnement qu’elle n’en avait encore montré depuis son avénement.

Presque tous les jours on tient des kabars dans les bazars de la ville et dans ceux des villages voisins pour engager le peuple à dénoncer les chrétiens et pour le prévenir que la reine à la certitude que tous les malheurs qui ont jamais frappé le pays et qui le frappent encore ne proviennent que de cette secte, et qu’elle ne se reposera point que le dernier des chrétiens ne soit anéanti.

Quel bonheur pour les infortunés si cruellement persécutés, que la liste de leur nom soit tombée entre les mains du prince Rakoto et qu’il l’ait détruite ! Si cela n’était pas arrivé, il y aurait eu des exécutions sans fin. Maintenant, on espère que, malgré la fureur de la reine, malgré ses prescriptions et ses ordres, il n’y aura pas plus de quarante à cinquante victimes. Beaucoup des grands du royaume et des fonctionnaires publics sont secrètement chrétiens et cherchent par tous les moyens à faciliter la fuite de leurs coreligionnaires. On nous a assuré que, parmi les deux cents chrétiens arrêtés il y a quelques jours, ainsi que parmi les habitants du village amenés hier à la ville, la plupart étaient parvenus à s’échapper.

16 juillet. — Nous apprenons à l’instant qu’il s’est tenu hier, dans le palais de la reine, un très-grand kabar, qui a duré plus de six heures et qui a été très-orageux. Ce kabar nous concernait, nous autres Européens. Il s’agissait de décider de notre sort. Selon le train ordinaire du monde, presque tous nos amis, du moment qu’ils virent notre cause perdue, nous abandonnèrent, et la plupart, pour écarter d’eux le soupçon d’avoir pris part à la conjuration, insistaient pour notre condamnation avec plus d’acharnement que nos ennemis mêmes. Que nous méritions la peine de mort, c’est un point sur lequel on fut bientôt d’accord ; le mode seul dont on nous expédierait dans l’autre monde fournit matière à de longs débats. Les uns votaient pour l’exécution publique sur la place du Marché ; les autres pour une attaque de nuit de notre maison ; d’autres encore pour l’invitation à un banquet, où l’on devait ou nous empoisonner ou, à un signal donné, nous massacrer.

La reine hésitait entre ces différentes propositions ; et, en tout cas, elle en aurait adopté et fait exécuter une, si le prince Rakoto n’eût pas été notre génie tutélaire. Il s’éleva avec force contre la condamnation à mort. Il engagea la reine à ne pas se laisser entraîner par la colère, et fit surtout valoir que les puissances européennes ne laisseraient certainement pas impuni le meurtre de six personnes aussi considérables que nous. Jamais, dit-on, le prince n’a exprimé son opinion d’une manière aussi vive et aussi ferme devant la reine. Nous reçûmes ces nouvelles, comme je l’ai déjà dit, en partie par des esclaves dévoués du prince, en partie par quelques rares amis qui, contre notre attente, nous étaient restés fidèles.

17 juillet. — Notre captivité durait depuis treize jours ; nous avions passé treize longs jours dans l’incertitude la plus pénible sur notre sort, nous attendant à chaque instant à une décision et tremblant jour et nuit au moindre bruit. Ce fut un temps affreux et terrible pour chacun de nous. Ce matin, j’étais assise à mon bureau ; je venais de déposer la plume, et je me demandais si, après le dernier kabar, la reine n’avait pas fini par prendre une décision. Tout à coup j’entendis un bruit extraordinaire dans la cour. J’allais sortir de ma chambre, dont les fenêtres donnaient sur le côté opposé, pour voir ce qu’il y avait, quand M. Laborde vint m’annoncer qu’on tenait un grand kabar dans la cour et qu’on nous appelait pour y assister.

Nous y allâmes, et nous trouvâmes plus de cent individus, tant juges que nobles et officiers, assis, en un large demi-cercle, les uns sur des siéges et des bancs, les autres par terre. Un détachement de soldats était posté derrière eux. Un des officiers nous reçut et nous assigna des places en face des juges. Ceux-ci étaient revêtus de longs simbous blancs ; leurs yeux fixèrent sur nous des regards sombres et farouches, et il régna quelque temps un silence de mort. J’avoue que j’eus un peu peur, et je murmurai tout bas à M. Laborde : « Je crois que notre dernière heure est arrivée. » Il me répondit : « Je suis préparé à tout. »

Enfin un des ministres ou juges se leva, et, d’une voix sépulcrale et avec une grande prolixité de paroles ampoulées, il tint à peu près ce discours :

« Le peuple avait appris que, partisans de la république, nous étions venus à Madagascar avec l’intention d’introduire cette forme de gouvernement, de renverser le trône de la souveraine bien-aimée, de donner au peuple les mêmes droits qu’à la noblesse, et d’abolir l’esclavage ; on savait, de plus, que nous avions tenu beaucoup de conciliabules avec les chrétiens, odieux à la reine comme au peuple, et que nous les avions engagés à rester fortement attachés à leurs croyances et à espérer un prochain secours. Ces menées révolutionnaires avaient tellement irrité le peuple contre nous, que, pour nous protéger contre sa fureur, la reine s’était vue forcée de nous traiter en prisonniers. Toute la population de Tananarive demandait notre mort ; mais la reine, qui n’avait encore jamais ôté la vie à un blanc quelconque, ne voulait pas non plus le faire dans cette circonstance, bien que les crimes commis par nous l’y autorisassent parfaitement ; dans sa clémence et sa générosité, elle avait résolu de borner tout notre châtiment à nous bannir pour toujours de ses États. M. Lambert, M. Marius, les deux autres Européens qui demeuraient chez M. Laborde et moi, nous devions quitter la ville dans l’espace d’une heure ; M. Laborde pouvait rester vingt-quatre heures de plus, et, eu égard à ses anciens services, emporter de sa propriété tous ses biens meubles, à l’exception des esclaves. Ceux-ci, comme ses possessions en maisons et en terres, retournaient à la reine, de la bonté de qui il les tenait. Le fils de M. Laborde, qui, par sa mère, était indigène, et qui, à cause de sa jeunesse, ne devait pas avoir pris part à la conjuration, était laissé libre, à son choix, de rester dans son pays ou de le quitter. La reine nous accordait, ainsi qu’à M. Laborde, autant de porteurs qu’il nous en faudrait pour le transport de nos personnes et des objets qui nous appartenaient, et, pour notre plus grande sûreté, elle nous ferait accompagner jusqu’au lieu de notre embarquement, à Tamatave, par une escorte militaire de cinquante soldats, vingt officiers et un commandant. M. Laborde aurait la même escorte ; mais il devait toujours rester au moins à une journée de marche derrière nous. »

Malgré l’état critique de notre situation, ce discours nous fit presque rire. Voila tout à coup le peuple malgache mis en scène. Ce pauvre peuple, qui languit sous un joug plus pesant que les serfs en Russie ou les esclaves dans les États-Unis du Sud, exerce tout à coup une influence sur la volonté de la reine ; il obtient le droit d’énoncer un désir et même des menaces ! L’orateur cependant avait de la peine à prononcer le mot peuple ; il se trompa souvent et dit à la place le mot reine.

Naturellement, on ne nous permit pas de proférer un seul mot pour notre défense et notre justification. D’ailleurs nous n’y pensâmes pas le moins du monde ; nous étions enchantés d’en être quittes à si bon marché, mais nous ne savions pas comment nous expliquer cette générosité inattendue de la part de la reine. Il est vrai que nous ne pouvions ni savoir ni pressentir tout ce qui nous était encore réservé.


Adieu à Tananarive. — Départ pour la côte. — Appréhensions, épreuves et souffrances. — La fièvre de Madagascar. — Retour à Tamatave et à Maurice. — Mort de Mme Pfeiffer.

Ce fut avec une joie réelle et bien grande que le 18 juillet je quittai une ville où j’avais tant souffert, et où chaque jour on n’entendait parler que d’empoisonnements et d’exécutions. Le matin même, quelques heures avant notre départ, dix chrétiens avaient encore péri dans les plus affreux supplices. Sur tout le trajet, de la prison à la place du Marché, les soldats n’avaient cessé de les frapper à coups de lance ; arrivés sur la place, ils subirent la lapidation. Ce ne fut qu’ensuite que leurs têtes furent tranchées et exposées sur des piques. Les malheureux expirèrent, comme de vrais martyrs, sans faiblesse et en chantant des hymnes.

En sortant de la ville, nous passâmes devant la place du Marché et nous eûmes pour adieu l’affreux spectacle de leurs têtes saignantes. À cette vue, j’eus involontairement la pensée qu’on ne pouvait pas trop se fier à la générosité d’une femme si astucieuse et si cruelle, et que le peuple avait peut-être reçu l’ordre secret de se jeter sur nous ou de nous tuer à coups de pierres. Cependant il n’en fut rien. Les habitants accoururent, il est vrai, en foule pour nous voir ; beaucoup nous accompagnèrent un bout de chemin par curiosité, mais personne ne se permit la moindre offense ni la moindre insulte.

Notre retour à Tamatave fut des plus pénibles. Jamais, dans aucun de mes nombreux voyages, je n’ai rien souffert de semblable. La reine n’avait pas osé nous faire exécuter publiquement, mais évidemment elle comptait, pour sa vengeance, sur les lenteurs calculées de la route de retour, sur la mauvaise saison et sur la fièvre dont elle nous savait atteints M. Lambert et moi. Il était excessivement dangereux pour nous de rester dans les bas-fonds et de respirer les exhalaisons pernicieuses des marais. La reine avait donné des ordres en conséquence, et au lieu de nous laisser faire le voyage en huit jours, comme on le fait d’ordinaire, on nous le fit prolonger près de deux mois (cinquante-trois jours). On nous condamnait à demeurer huit à quinze jours dans des contrées malsaines et dans les plus misérables huttes ouvertes à toutes les intempéries, et souvent, quand nous souffrions des plus violents accès de fièvre, on nous arrachait de notre grabat et on se remettait en route, sans s’inquiéter le moins du monde si le temps était beau ou s’il pleuvait.

Durant cinquante-trois jours, je ne quittai pas une seule fois mes habits, car malgré mes prières réitérées, le commandant refusa de m’assigner un endroit séparé où j’eusse pu changer de vêtements. Je ne saurais vraiment exprimer tout ce que je souffris, surtout pendant les trois dernières semaines, où je pouvais à peine me lever de ma couche et me traîner quelques pas.

La fièvre de Madagascar est une des plus horribles maladies qui existent, et suivant moi elle est beaucoup plus à craindre encore que la fièvre jaune ou le choléra. Dans ces deux maladies on éprouve, il est vrai, parfois aussi de très-grandes douleurs, mais en peu de jours on est mort ou guéri, tandis que cette épouvantable fièvre vous fait horriblement souffrir pendant de longs mois. On sent de vives douleurs dans l’estomac et dans tout le bas-ventre. On a de fréquents vomissements, on perd tout appétit et on devient peu à peu si faible qu’on peut à peine mouvoir les mains et les pieds. À la fin on tombe dans une apathie complète, à laquelle, malgré toutes les peines et tous les efforts, on ne peut s’arracher. Moi qui depuis mon enfance étais habituée à l’activité et au mouvement, je restais maintenant des journées entières étendue sur ma couche, plongée dans le marasme et m’apercevant à peine de ce qui se passait autour de moi. Et cette apathie n’est pas seulement propre aux gens de mon âge, mais à tous ceux qui sont attaqués par la fièvre, sans en excepter les hommes les plus vigoureux et dans la fleur de l’âge, et elle continue, ainsi que le mal d’estomac et de foie, longtemps encore après que la fièvre même a cessé.

La reine Ranavalo dit avec raison que les fièvres et les mauvaises routes sont ses meilleures défenses contre les Européens. On en finirait cependant bientôt avec le fléau, si le pays était cultivé et peuplé. Combien le climat de Batavia, dans l’île de Java, n’était-il pas malsain ! On nommait cette ville le tombeau des Européens ; mais depuis qu’on a établi des canaux, qu’on a desséché les marais des environs et qu’on a pris plus de soin de la salubrité publique, les fièvres sont devenues beaucoup plus rares et bien moins dangereuses.

Un supplice non moins gênant que nous eûmes à subir dans ce voyage était l’extrême rigueur de la surveillance. Le jour, il y avait constamment six soldats, les armes croisées, devant la porte de notre chaumière, et autant devant la fenêtre, s’il y en avait une ; la nuit, un poste de trois à cinq hommes couchait dans la chaumière, quand même il s’y trouvait à peine la place nécessaire pour nous, et que nous étions obligés de nous serrer tout à fait les uns contre les autres. Quand nous nous promenions de long en large devant la chaumière, ou bien quand nous nous éloignions seulement de quelques pas, les satellites étaient de suite derrière nous, comme s’ils eussent craint de nous voir prendre la fuite. Mais nous eussions eu toute notre force et toute notre santé, que la pensée de fuir ne nous serait jamais venue : car, étrangers comme nous l’étions, que serions-nous devenus sans guide et sans vivres dans ces bois, ces marais impraticables ? Les officiers entraient aussi à chaque instant dans notre hutte pour voir ce dont nous nous occupions. On nous faisait pleinement sentir ce que c’est d’être prisonniers et escortés par des soldats !

Dans le village d’Eranomaro, nous fîmes la rencontre d’un médecin français de l’île Bourbon qui, par un contrat passé avec la reine et avec plusieurs grands du royaume, vient tous les deux ans à Tananarive pour apporter les médicaments nécessaires. Nous voulûmes, M. Lambert et moi, consulter ce monsieur et lui demander des remèdes ; moi surtout j’aurais eu besoin de son secours, car j’étais infiniment plus malade que M. Lambert, dont les accès de fièvre ne revenaient que tous les quinze jours, tandis que les miens alternaient de trois à quatre jours. Mais le commandant ne me permit ni de faire visite au médecin ni de l’inviter à venir nous voir. Il prétexta que la reine lui avait ordonné expressément de ne nous laisser, pendant tout le voyage, communiquer avec personne, ni surtout avec un Européen. Cette rigueur, comme nous l’apprîmes plus tard, ne s’appliquait qu’à nous. On voulait exprès nous priver de tout secours. M. Laborde, qui était toujours de quelques journées en arrière de nous, fut traité avec plus de douceur, et put, quand il rencontra le médecin, passer toute la soirée dans sa société.

Quoique le voyage de Tananarive à Tamatave durât assez longtemps, je n’eus cependant, tant à cause de mon état maladif que de la rigoureuse surveillance dont nous étions l’objet, que peu d’occasions de remarquer les coutumes et les usages du pays. Autant que j’ai pu l’observer en général, les habitants de Madagascar ont de bien mauvaises qualités : ils sont extrêmement paresseux, fort adonnés à la boisson, très-bavards et sans aucun sentiment.

Il a déjà été question de l’effronterie et de l’impudence du peuple de Madagascar, et j’ai été témoin de scènes, pendant ce voyage, que la pudeur ne saurait me permettre de raconter à mes lecteurs. Comme, cette fois, on nous regardait comme des prisonniers d’État, on avait beaucoup moins d’égards pour nous qu’on n’en avait eu lors de notre premier passage, et les misérables, ne croyant plus avoir besoin de se gêner avec nous, se montrèrent sans contrainte dans toute la laideur de leur naturel. On ne savait réellement pas de quel côté tourner ses regards, et mes compagnons d’infortune me félicitaient de ne pas savoir la langue du pays.

Le 13 septembre, enfin, nous arrivâmes à Tamatave. Malgré la fièvre, nous n’avions ainsi, ni M. Lambert ni moi, donné à la reine Ranavalo le plaisir de nous voir mourir. Mais c’est vraiment un miracle si nous en sommes revenus la vie sauve ; pour ma part, je ne me serais jamais figuré que mon corps affaibli, épuisé, eût pu résister à ce long séjour forcé, dans les pays les plus insalubres, aux durs traitements et aux privations sans nombre et sans fin.

Nous n’eûmes cette fois, ni M. Lambert ni moi, la permission de descendre chez Mlle Julie. On nous mena dans une petite chaumière et on nous garda à vue avec la même sévérité et la même rigueur qu’on avait déployées envers nous pendant tout le voyage. Le commandant de l’escorte nous apprit que nous aurions à nous embarquer sur le premier vaisseau partant pour Maurice, qu’il avait l’ordre de ne nous laisser communiquer avec personne à Tamatave, et de nous escorter avec ses soldats jusqu’au vaisseau.

Je dois dire, à l’honneur du commandant et des officiers, qu’ils ont rempli jusqu’au bout leur consigne à la lettre, et s’il vient jamais à l’idée de Sa Majesté de Madagascar d’instituer un ordre de décoration (ce qui arrivera sans doute avec le temps), ils méritent tous d’être nommés grand-croix. Sans doute cette opinion ne sera pas celle de la reine Ranavalo, et, au lieu d’éloges et de récompenses, les pauvres gens pourront bien recevoir un accueil peu favorable, quand ils apporteront la nouvelle que M. Lambert et moi nous avons quitté vivants Madagascar.

Nous fûmes assez heureux pour ne rester que trois jours à Tamatave. Le 16 septembre, un vaisseau partait par hasard pour Maurice, et il fallut nous séparer de cette aimable société et de ce charmant pays. Il est vrai qu’au moment de la séparation je n’ai point versé de larmes, au contraire, je me sentis le cœur plus léger en mettant le pied à bord du vaisseau, et c’est avec un plaisir indicible que je vis le canot ramener le commandant avec ses soldats vers la côte ; mais je ne me repens cependant pas d’avoir entrepris ce voyage, surtout si je dois avoir le bonheur de recouvrer la santé.

J’ai vu et appris à Madagascar plus de choses curieuses et extraordinaires qu’en aucun pays, et quoiqu’il y ait certainement peu de bien à dire du peuple de cette île, il faut songer qu’avec un gouvernement aussi déraisonnable et aussi barbare que l’est celui de la reine Ranavalo, avec l’absence complète de moralité et de religion, il ne saurait en être autrement.

Si Madagascar obtient un jour un gouvernement régulier et moral, si elle est visitée par des missionnaires qui, au lieu de se mêler d’intrigues, appliquent toutes leurs facultés et tous leurs efforts à inculquer au peuple le véritable esprit du christianisme, il pourra, j’espère, s’y élever tôt ou tard un royaume heureux et florissant.


Ici s’arrête le journal de Mme Ida Pfeiffer. Malheureusement elle se faisait illusion sur son état. Les accès de la fièvre ataxique des tropiques peuvent être plus ou moins longtemps sans revenir, mais leur germe morbide n’en subsiste pas moins dans l’organisme, et Ida Pfeiffer ne devait jamais recouvrer la santé. Le mal qu’elle portait en elle lui fit sentir de nouvelles atteintes à Maurice où elle retourna, et pendant le cours de la longue traversée qui la ramena en Europe, et enfin à Vienne, où elle rentra le 15 septembre 1858.

Les médecins les plus distingués furent appelés en consultation. Leur avis unanime fut que Mme Ida Pfeiffer avait un cancer au foie, causé sans doute par la fièvre de Madagascar, et que sa maladie était incurable.

L’air natal parut faire du bien à la malade. Pendant la première semaine les douleurs furent moins vives, et elle s’abandonna à de nouvelles espérances. Elle parla même de faire quelques petits voyages, et d’aller visiter ses autres parents à Gratz, Trieste et ailleurs. Mais cette inquiétude d’esprit n’était guère que l’effet de son état de maladie. Ses forces diminuèrent de plus en plus ; elle commença à éprouver de violentes douleurs, et elle eut souvent le délire.

Des potions opiacées calmèrent ses souffrances et firent cesser ces crises, mais ces palliatifs d’un mal incurable furent tout ce que l’art put obtenir. Dans la nuit du 27 au 28 octobre, la malade expira doucement et sans douleur apparente. Ses funérailles furent célébrées le 30 octobre, et beaucoup de hautes notabilités littéraires et scientifiques, et d’autres personnages distingués, se joignirent à ses nombreux parents et amis pour lui rendre les derniers honneurs. Repos soit à sa cendre !

Traduit par W. de Suckau.




Les derniers vœux de Mme Ida Pfeiffer en faveur de Madagascar semblent sur le point de se réaliser. Les plus récentes nouvelles venues de cette île nous ont appris que, le 18 août dernier, la reine Ranavalo avait enfin trouvé le terme de son odieuse existence, et que le prince Rakoto, sorti vainqueur, grâce au dévouement de ses fidèles, d’une lutte armée avec le prince Ramboasalama, représentant de la vieille barbarie malgache, avait été proclamé roi sous le nom de Rakotond-Radama. Il peut donc, dès aujourd’hui et sans obstacles, donner suite à ses projets de réforme, et ouvrir sa belle patrie au souffle vivifiant de la civilisation européenne.



  1. Suite. — Voy. p. 289, 305 et 321.