Wahlberg le tueur d’éléphans

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ESSAIS ET NOTICES.




WAHLBERG LE TUEUR D'ELEPHANS.


La Suède a perdu récemment un des voyageurs les plus hardis, les plus dévoués au service de la science qu’elle ait jamais comptés parmi ses enfans. Mort à quarante-six ans, tué cruellement dans une de ces chasses à l’éléphant où il s’était rendu célèbre, Wahlberg promettait de devenir un des plus illustres naturalistes d’un pays qui en a beaucoup produit. Il mérite une place dans la phalange de ces courageux élèves de Linné que leur maître envoyait explorer le monde, et qui ont fait tant de conquêtes sur le domaine de la nature. Il a continué et agrandi les travaux commencés en Afrique par Sparman et Thunberg. Tout un musée spécial pour les productions de l’Afrique du sud témoigne aujourd’hui à Stockholm de ses intelligens travaux et de ses succès. Il n’aura pas peu contribué à la solution du grand problème de la connaissance de l’Afrique intérieure. Voilà un vrai pionnier de la civilisation, qui a rempli son rôle avec une mâle énergie, et qui a succombé avant l’âge, à son poste, en présence de l’ennemi.

J.-A. Wahlberg, mort en Afrique le 6 mars 1856, était né près de Gothenbourg, en Suède, le 9 octobre 1810, d’une famille de négocians. Orphelin à onze ans, il acheva studieusement ses classes, d’abord au gymnase, puis à l’université d’Upsal, et il fut reçu ingénieur. Déjà cependant un attrait particulier lui avait révélé sa vocation : épris des charmes et même des dangers de la nature du Nord, il avait tenté des excursions nombreuses dans les alpes norvégiennes, dans les vastes solitudes de Laponie et de Finmark, et dans les îles qui entourent la péninsule suédo-norvégienne. Le sol même de la patrie avait offert les premières amorces à cette curiosité, à cette audace du naturaliste et du chasseur qui devait être la passion dominante de sa vie. Toutefois il fut avant tout l’homme de la science. Loin de se laisser aveuglément entraîner à l’enivrement que lui causait un commerce intime avec cette nature dont il était épris, loin de se perdre, sous l’empire d’une imagination surexcitée, dans le plaisir haletant des chasses ou dans la dispersion animée des voyages, il eut cette constante pensée d’être utile à la science, et, comme ce bon général d’armée de qui les lumières, contrairement aux autres hommes, croissaient avec le péril, nous le verrons affronter les plus grands dangers et des difficultés inouïes dans le seul espoir de satisfaire aux exigences les plus précises de la science ; nous le verrons accomplir, en présence même des obstacles et des périls, les travaux les plus patiens.

En 1837, M. Letterstedt, consul de Suède au Cap, vint à Stockholm, et sollicita l’envoi d’un naturaliste suédois dans l’Afrique australe, encore si peu connue. Wahlberg, à qui s’offraient dans la patrie toutes les sûretés d’une carrière déjà heureusement ouverte et les plaisirs de l’étude au milieu même des joies de la famille (sa sœur avait épousé en 1835 l’excellent professeur Anders Retzius), Wahlberg s’offrit avec enthousiasme et fut agréé. Son but constant fut désormais de doter la Suède d’un musée spécial d’objets d’histoire naturelle et d’ethnographie pour toute l’Afrique australe, tel que pas un pays au monde ne pût en offrir un qui fût comparable, et, bien que la mort l’ait trop promptement interrompu, il y a réussi.

L’Académie des sciences de Stockholm contribuait, par une somme de 3,500 francs environ, aux frais d’une telle mission. Ce fut le seul secours que reçut le jeune Wahlberg, qui dut consacrer sa fortune particulière aux dépenses considérables de son entreprise. Arrivé au Cap le 2 février 1839, il s’occupa d’abord de recueillir les renseignemens nécessaires sur les peuplades voisines et sur tout le pays qu’il se proposait de parcourir. Après un court séjour à Port-Élisabeth, dans la baie d’Algoa, au point précis que n’osa franchir Barthélémy Diaz en 1486, il s’embarqua et arriva à Port-Natal le 19 juin 1839. La terré de Natal, ainsi nommée parce qu’elle fut découverte par Vasco de Gama en 1498 le jour de Noël ou de la Nativité, s’étend, au nord-est de la colonie du Cap, sur la côte orientale de l’Afrique australe. La ville même de Port-Natal, fondée en 1824 par les Anglais à l’embouchure du fleuve Natal, allait être pour Wahlberg, pendant la difficile et brillante campagne de cinq années (1839-1844) qui s’ouvrait devant lui, son point de départ, son lieu de repère, de retraite et de repos.

Aux environs de Port-Natal, et dès le début de sa carrière nouvelle, Wahlberg fit la rencontre d’un naturaliste français, M. Adulphe Delegorgue, de Douai, mort à, Paris en 1847, qui fut pour lui un ami dévoué, et qui nous a laissé [1] de précieux témoignages sur le naturaliste suédois. « Aimable et sûr, dit-il, tout de feu pour les découvertes, d’un zèle infatigable, ne renonçant jamais à son but avant de l’avoir atteint, né avec d’admirables qualités dont, loin de se vanter, il avait à peine conscience, Wahlberg m’inspira, quand je le pus connaître, non pas seulement de l’amitié, mais, du respect. »

Après deux années à peine, consacrées à réunir des collections présentant un tableau complet de la flore et de la faune de toute la contrée voisine de Port Natal, Wahlberg partit, le 7 octobre 1841, pour son premier grand voyage de découverte à l’intérieur. Voici quels étaient son cortège et son équipement. Il avait pour compagnon un jeune paysan ou boer (on appelle boers, c’est-à-dire paysans ou cultivateurs, les descendans des anciens colons hollandais du Cap, qui ont cédé devant l’occupation anglaise, se sont retirés à quelque distance de la colonie, et ont formé de nouvelles colonies d’agriculteurs). Ce Hollandais, nommé Wilhem Nel, fut fort utile à Wahlberg par sa fidélité, son intrépidité et son sang-froid. Le hardi voyageur emmenait encore un Caffre nommé Ia, âgé de vingt ans, un autre âgé de treize ans, et, pour traîner tout l’équipage, un chariot attelé de douze bœufs. Il faut dire ici quelques mots de ce singulier mode de locomotion, universellement adopté dans les contrées sud-africaines, et le seul pratiqué dans les longues traites. On emploie des chariots en bois, à quatre roues bien ferrées, avec une caisse d’un mètre de large sur cinq ou six de long, le train de derrière restant fixe, mais celui de devant pivotant sur une forte cheville. Toutes les pièces sont maintenues simplement par des chevilles de bois et par des lanières de cuir ; en effet, les chutes et les chocs étant extrêmement fréquens à cause des effrayantes inégalités du sol, les crampons et les écrous en fer mettraient en pièces les parties principales, se briseraient eux-mêmes, et le voyageur, qui trouve partout du bois et du cuir, ne saurait, sans une forge et tout un lourd appareil, comment les réparer. D’ailleurs la nécessité de démonter souvent l’édifice pour le passage de rivières, de ravins ou de gorges difficiles, donne encore un avantage à cette construction facile et commode. Au-dessus de la caisse s’arrondissent quinze cerceaux réunis par des bambous servant de traverses et revêtus d’une forte toile imperméable. Aux parois sont suspendus les principaux ustensiles, boîtes à feu, vaisselle et provisions légères, sucre, café, etc. Par derrière, on voit pendre les pots en fer, les marmites, les casseroles, une petite provision de bois sec. Le lit, c’est-à-dire un cadre de bois sur lequel sont tendues, en se croisant, plusieurs courroies, et qu’on recouvre de peaux de moutons ou de paillasses bourrées de plumes, est un objet de luxe que les riches boers se permettent seuls, et qui n’est pas fait pour les naturalistes. Ceux-ci réservent la meilleure place pour l’esprit-de-vin, les flacons, les scalpels, la poudre et les fusils. Outre le fusil ordinaire, il leur faut, dans ce pays des grandes chasses à l’hippopotame, au rhinocéros et à l’éléphant, un fusil d’un grand calibre que le chasseur appuie d’ordinaire, pour le tirer, sur l’épaule d’un servant, mais que Wahlberg, vigoureux autant qu’adroit, savait manier et tirer seul. Nous aurons décrit tout le chariot avec son entier appareil, si nous mentionnons encore, suspendus sous la caisse même, le sabot de fer ou de bois, indispensable dans les longues descentes, et surtout le pot à goudron, puisqu’il y aurait grand péril d’incendie à laisser passer deux jours sans graisser les boîtes des roues, et qu’un incendie dans les parties résineuses des forêts serait comme on pense, un épouvantable danger. Mais quel attelage pourra déplacer, ni trop lentement ni trop vite, cette grande machine, chargée quelquefois de trois et quatre mille livres, à travers un pays sans routes, au milieu des montagnes et des rocs, sur des cascades de pierres, dans des rivières aux sables mouvans ? — On emploie pour cet usage les bœufs à longues cornes divergentes qui abondent dans le pays. Il en faut pour un chariot ordinairement dix-huit, quelquefois vingt-quatre. Chaque paire est distribuée des deux côtés d’une longue lanière attachée à l’extrémité du timon. Les deux timoniers doivent être les deux bêtes les plus intelligentes de l’attelage ; il faut qu’ils sachent contre-tenir dans les descentes trop rapides. Le conducteur dirige du chariot même où il est assis, et son adressa consiste à avertir énergiquement, avec le long fouet dont il est armé, chacun des bœufs de son attelage.

Nous ne saurions avoir le dessein de retracer ici tout l’itinéraire de Wahlberg. Qu’il nous suffise de dire qu’il parcourut tout le pays au nord de la colonie du Cap et à l’ouest de Port-Natal jusqu’au lac N’Gami, cette conquête toute moderne de la science géographique, dont il approcha dans sa première campagne et qu’il atteignit dans la seconde, pendant ses deux dernières années, 1854 et 1855 [2]. Les dangers qu’il affronta pour arriver au but qu’il s’était proposé, son énergie, son dévouement constant à la science, voilà ce qu’il nous importe de montrer. Rappeler ces beaux exemples, c’est faire le plus digne éloge de qui les a donnés. Il s’agissait pour Wahlberg d’ajouter dans ses collections, à la flore et aux insectes du pays presque inconnu dans lequel il pénétrait, de beaux exemplaires des individus composant la faune sud-africaine. L’antilope n’est point féroce ni dangereuse ; Wahlberg raconte cependant qu’il dut continuer pendant douze jours consécutifs une chasse des plus fatigantes pour atteindre l’antilope noire, la seule espèce dont il voulût avoir un spécimen. Lorsqu’enfin sa balle, après une si active recherche, eut frappé la proie qu’il avait si longtemps convoitée, mourant de soif, il se précipita sur les mamelles de l’animal expirant, et y chercha un adoucissement aux cruelles tortures qu’il endurait.

C’étaient là des difficultés et des peines ordinaires. Écoutons-le raconter dans sa correspondance, dont nous avons entre les mains quelques extraits, les incidens plus dramatiques de la chasse au rhinocéros par exemple. Wahlberg apprit dès ses débuts, au prix d’un imminent péril, de quel singulier protecteur la nature a doué cet énorme animal. Le bufaga, sorte de petit héron blanc, se perche, au milieu des épais fourrés de l’Afrique, sur le dos du buffle ou du rhinocéros, et se nourrit des tiques qu’il rencontre sur le corps de ces quadrupèdes. Le rhinocéros peut marcher et paître, ses mouvemens ne gênent en rien le bufaga, dont il ne s’effraie pas non plus ; mais quand le rhinocéros, debout dans les marais, sous la chaleur étouffante du midi africain et tropical, rumine, demi-endormi, sa nourriture, c’est alors surtout que le bufaga lui devient un ami précieux. Il veille en effet pour lui, et s’il voit approcher la hyène, ou le serpent, ou le chasseur, il avertit immédiatement le rhinocéros en s’envolant avec un grand fracas et des cris perçans. « Le rhinocéros d’Afrique, dit Wahlberg dans une de ses lettres, est fort irritable et prend aussitôt l’offensive. Me trouvant un jour en présence d’un de ces animaux, je vis tout à coup le bufaga s’envoler de la sorte, et au même instant mon ennemi se précipiter sur moi. Comme je n’avais que mon fusil ordinaire, chargé à petit plomb, je pris la fuite au plus vite. Par bonheur, au moment où je sentais déjà sur mon dos la forte et chaude haleine du redoutable animal, nous rencontrâmes un arbre énorme renversé en travers du chemin ; je sautai par-dessus : le rhinocéros étonné s’arrêta court, soufflant avec bruit, jetant sa tête à droite et à gauche, puis se retourna brusquement et s’éloigna. »

Un jour, dans une expédition qu’il faisait jusqu’à une assez grande distance de son campement, c’est-à-dire de l’endroit où il laissait son chariot avec quelques hommes de garde, Wahlberg est abandonné par ses guides, qui lui emportent même ses provisions et son fusil… « Le soir approchait, écrit-il dans ses lettres ; je me trouvai absolument seul, entouré bientôt des ténèbres, et sans autre arme que mon bâton, au milieu des bêtes féroces dont j’entendais commencer les rugissemens. J’avais perdu toutes traces du chemin que j’avais déjà parcouru ; j’avais faim et soif. J’essayai à plusieurs reprises d’allumer du feu en faisant jaillir de deux pierres quelques étincelles sur un linge couvert d’un peu de poudre ; je n’y pus réussir. Je me déterminai à me coucher, là où j’étais, sans souper, sans lumière, si ce n’est celle de fréquens éclairs qui sillonnaient un ciel chargé d’orage. Un peu de gazon amassé par terre composait ma pauvre couche. Je l’entourai de branches de jeunes acacias, nourriture ordinaire du rhinocéros noir, et dont la contrée m’offrait de gros buissons. Comme ces acacias sont armés de cruelles épines, ils me faisaient une sorte de rempart… Je ne tardai cependant pas à être fort inquiet. Les rugissemens se multipliaient et s’approchaient de ma retraite. Je distinguais facilement déjà ceux du lion, ceux de la hyène, qui me paraissaient affamés. Bientôt je fus visité par quelques chacals. Les hyènes, dont j’apercevais à travers la demi-obscurité les yeux ardens, devinrent trop familières, et je dus plus d’une fois m’élancer de ma couche pour les effrayer. Tout près de moi enfin un lion attaqua un rhinocéros. Le combat fut court et la victoire bientôt décidée en faveur du roi des forêts. Les rugissemens du vainqueur, les gémissemens et le râle du vaincu sous les griffes et les dents cruelles qui le dépeçaient, tout cela fut, je vous assure, un effrayant spectacle et un terrible concert. — C’est toutefois ce qui devint l’occasion de mon salut. D’abord, tant que le lion resta sur le champ de bataille, sa présence tint à distance respectueuse les hôtes de la forêt ; puis, le lendemain matin, comme je descendais vers un petit vallon où j’avais sourdement entendu pendant la nuit un ramage de grenouilles que ma soif ardente me rendait mélodieux, je rencontrai une troupe de Cafres Basutos qui, marchant selon leur habitude à la piste des oiseaux de proie, venaient leur disputer les restes du butin à moitié dévoré par le lion. Ces Cafres m’indiquèrent le chemin qui conduisait à leur kraal ou village, et de là je pus rejoindre mon campement [3]. »

Mais ce fut surtout par ses chasses spéciales que Wahlberg acquit une grande réputation auprès des naturels, qui le placent aujourd’hui au rang de leurs plus célèbres chasseurs d’éléphans, à côté des Christian Muller, des Jean Delange, des Gert Roedolph, etc. Il faut se rappeler que la chasse à l’éléphant est bien souvent, pour le naturaliste en Afrique, le seul moyen de se procurer de nouvelles ressources, à cause de la valeur de l’ivoire, qu’on trouve toujours à échanger avantageusement dans les villes de la côte, ou même dans les résidences des rois ou chefs de tribus cafres. Lors donc que Wahlberg a perdu à la suite d’une épizootie, par exemple, la plupart de ses bœufs, ou lorsqu’il a besoin d’acheter des guides ou des serviteurs, il chassa pendant quelques jours l’éléphant, et revient avec un chargement d’ivoire, pour lequel il obtient ou des hommes, ou des bœufs, ou de l’argent. La chasse à l’éléphant offre à la vérité de grands dangers. Tout éléphant blessé devient redoutable. Quelques-uns attaquent de préférence ceux de l’espèce qui est privée de défenses, ou bien ils tâchent de surprendre l’animal au moment où il déguste le makano des Cafres Amazulus et l’om-kouschloudne, fruits sauvages qu’il abat de sa trompe et laisse à dessein quelques jours sur le sol, parce qu’en fermentant sous le soleil, ils acquièrent une propriété enivrante qui est du goût de l’éléphant. Voici comment, suivant le récit de Delegorgue, se fait d’ordinaire dans le sud de l’Afrique cette chasse aux éléphans. Trois chasseurs s’étendent à plat-ventre à la suite l’un de l’autre, simulant le mieux qu’il leur est possible, s’ils sont aperçus de l’éléphant, un serpent qui se glisse à travers les herbes. On rampe sur les genoux et les coudes jusqu’à une trentaine de pas du but. Arrivés là, tous se dressent de concert, et trois balles essaient ensemble d’atteindre la partie concave qui se trouve au-dessus de l’œil de l’animal. Toutefois l’éléphant n’est pas toujours facile à entourer et à cerner ; ces animaux marchent souvent en troupes de cinquante, de cent, de deux cents individus. Un d’eux avertit de l’approche du chasseur, et aussitôt, comme sur un mot d’ordre fort bien compris, la troupe s’ébranle, les défenses s’entrechoquent, les taillis et les arbustes sont piétinés comme herbe menue, et la troupe disparaît. Dans ces derniers temps, quelques chasseurs d’éléphans ne combattaient qu’à cheval et avec d’excellentes montures. Wahlberg ne voulut jamais accepter ce système. Très agile et très hardi, il combattait à pied, assurant qu’on avait ainsi le tir moins incertain et même la retraite plus facile. Il tua de la sorte, dit-on, jusqu’à quatre cents éléphans, et les naturels, frappés d’admiration et de respect, disaient : « Le Grand-Esprit a donné un grand cœur au tueur d’éléphans (ils le nommaient ainsi). Il est petit de taille, mais son cœur est plus grand que celui du plus grand homme. »

Nous l’avons dit, nul entraînement, n’était capable de faire oublier à Wahlberg les intérêts de la science. « Le 13 septembre 1844, écrit-il, nous campâmes à Lepenula, sur les bords du fleuve Umslabezi, dans un pays rempli de pintades, de singes, de crocodiles et d’éléphans. Je tuai, le lendemain 14, un admirable éléphant, grand, vigoureux et dans la force de l’âge. Bien que je n’eusse avec moi que quatre nègres, je résolus d’en préparer le squelette. Ce n’était pas une petite affaire. Nous établîmes notre campement au milieu des acacias épineux, tout près du cadavre ; nous élevâmes en cet endroit même une hutte de branches et de feuilles que je recouvris le lendemain de la peau de l’éléphant. Nous nous mîmes seulement alors au véritable travail. Au bout de deux journées, la bête était dépecés, toutes les chairs épaisses coupées, et j’envoyai à mon principal campement chercher un chariot. Pendant les huit jours qui s’écoulèrent avant que le chariot arrivât, j’achevai avec trois hommes le pénible travail, et nous frayâmes ensuite un chemin pour la voiture. Les hyènes à la vérité nous fatiguaient beaucoup, attirées en grand nombre par l’infection qui commençait à s’étendre. J’en blessai et j’en tuai plusieurs. Il me venait aussi des lions, surtout pendant la nuit. J’avais enfermé le squelette dans la hutte, et les bêtes féroces venaient rôder autour. Les feux que nous tenions presque continuellement allumés les éloignaient finalement, et elles se contentaient de dévorer quelques morceaux des chairs éparses. » Ce squelette d’éléphant ainsi préparé se voit aujourd’hui à Stockholm, dans le musée de l’institut Carolin [4]. Peu d’entre ceux qui l’examinent avec étonnement, ou même qui l’étudient, savent combien de peines il en a coûté pour doter les collections suédoises de ce seul individu. Il a fallu deux jours pour enlever les grosses, chairs, huit jours pour préparer tout le squelette ; il a fallu construire une hutte pour l’y enfermer ; il a fallu livrer maint combat pour défendre ce trophée contre les bêtes féroces ; il a fallu six jours pour amener un chariot, six jours pour emporter le squelette, à travers un chemin qu’on frayait à coups de hache, jusqu’au campement, un voyage de deux mois ensuite pour le porter, sur les épaules, jusqu’à Port-Natal, d’où on l’embarqua, presque tout cela exécuté avec trois ou quatre nègres paresseux, et souvent perfides. Il est facile de deviner ce qu’il fallait, pour vaincre tant d’obstacles, de ferme et inébranlable volonté et de dévouement patient à la science.

Wahlberg s’imposait aussi quelquefois de bien longs travaux par le choix rigoureux des individus dont il tenait à enrichir ses collections. Voulant, par exemple y faire figurer surtout la variété de rhinocéros appelée par les naturalistes keithloa, il se mit en campagne pour cette recherche. La campagne dura sept mois. Nous l’avons vu déjà poursuivre douze jours de suite l’antilope noire.

Nous n’avons rien dit de ses chasses au buffle, à la girafe, à l’hippopotame. Bientôt, nous l’espérons, on publiera le livre qu’il avait commencé à rédiger et les relations données par lui de ses différens voyages. Les hommes de science y pourront apprécier quels services il a rendus. Qu’il nous suffise de les résumer ici a l’aide de quelques chiffres épars dans les documens qui nous sont communiqués. On compte dans les collections dont il a doté la Suède : 533 mammifères, dont beaucoup d’une énorme dimension ; 2,527 oiseaux, 400 espèces en tout, plusieurs tout à fait nouvelles ; 480 amphibies, crocodiles, etc. ; 5,000 espèces d’insectes, un grand nombre de poissons, un nombre infini de plantes, etc., tout cela d’un choix et d’une préparation sévères, tout cela se rapportant à une seule contrée, sans aucun mélange de productions hétérogènes. Que de matériaux et que de secours nouveaux pour plusieurs sciences à la fois ! Déjà le professeur Kreuss, de Stuttgart, et le professeur Lovén ont décrit les crustacés recueillis par Wahlberg ; le professeur Boheman publie sur les insectes l’ouvrage intitulé Insecta cafraria. Le savant et vénérable M. Fries, d’Upsal, s’est réservé de décrire les plantes, avec la collaboration de M. Wikstrœm ; le professeur Sundevall s’est occupé des mammifères et des oiseaux, et M. Müller, de Berlin, des étoiles de mer. Un seul explorateur, hardi et dévoué, a suffi, par ses travaux de moins de dix années, à procurer aux maîtres même de la science tant de sujets d’études à peu près entièrement nouvelles.

Wahlberg était revenu prendre quelque repos dans sa patrie en 1845. Il entreprit un nouveau voyage dans l’Afrique australe en 1854 et 1855. Il écrit à la date du 21 novembre de cette dernière année, des bords du lac N’Gami : « Je viens de faire une excursion de chasse vers le fleuve Doughe (ou Tioughe), affluent du N’Gami, au nord-ouest. Cette excursion a duré quatre mois, de juillet à octobre. J’ai tué douze éléphans, mon Cafre en a tué trois. J’ai donc en ivoire une valeur d’environ 10,000 francs. Je vais partir pour le nord-ouest, de concert avec M. Green, jeune voyageur anglais. Je veux chasser le rhinocéros, mais surtout l’éléphant, afin de couvrir mes dépenses de voyages… Je viens d’acheter un bon fusil anglais et dix bœufs pour deux cents livres d’ivoire… » Telles sont les dernières nouvelles qu’on ait reçues directement de Wahlberg. Il partit le 22 novembre pour sa chasse nouvelle avec M. Green, un autre commerçant anglais, M. Ch. Cathcart Castry, et une escorte. On n’arriva au lieu désigné qu’au commencement de février 1856. Le 28 de ce mois, Wahlberg s’éloigna des chariots, accompagné d’un fidèle serviteur, nommé Kooleman, et de trois ou quatre naturels. Dix jours se passèrent sans que MM. Green et Castry, qui chassaient de leur côté, mais à de petites distances, entendissent parler de lui. Le 11 mars enfin, ses gens revinrent au campement, mais sans lui, et rapportèrent que, dès leur départ, ayant dépisté un éléphant, ils s’étaient mis à sa poursuite ; ils en avaient bientôt découvert d’autres ; Wahlberg en tuait à peu près un par jour. Les repas étaient abondamment fournis soit de chair d’hippopotame, soit de trompes et de pieds d’éléphans, mets fort délicats. Tout promettait une heureuse et riche expédition ; « mais le 6 au soir, Wahlberg ayant voulu abattre un jeune éléphant que nous avions cerné dans une petite plaine bornée par un marais, nous lui tirâmes, sur son ordre, quelques coups de fusil qui le rendirent furieux, et tout à coup, s’élançant sur Wahlberg avant qu’il eût pu faire feu, il le renversa, brisa en deux le fusil, comme s’il eût compris ce qu’était cette arme, et, en poussant un cri horrible, il écrasa son malheureux adversaire et prit la fuite. Quand nous approchâmes, le cadavre n’était pas reconnaissable. Nous creusâmes une tombe au pied d’un grand arbre ; nous y élevâmes une croix sur un tertre couvert de gazon, et nous revînmes désolés… » Dans ces derniers voyages, en 1854 et 1855, Wahlberg avait tué trente-six éléphans. Celui-ci avait, cela est sûr, beaucoup de ses frères à venger.


A. GEFFROY.




UNE NOUVELLE REFUTATION DE KANT.

Voici une étude sur Kant [5] qui, même après les travaux de M. Cousin et de M. de Rémusat, de M. Wilm et de M. Barni, mérite de fixer l’attention des penseurs. Elle se recommande surtout par l’élévation des sentimens qui l’ont dictée ; l’auteur, M. Maurial, professeur à la Faculté des lettres de Rennes, a compris que l’absence de principes était un des plus tristes fléaux de ce temps-ci, et il s’attaque à l’illustre philosophe de Kœnigsberg comme au plus grand, au plus profond, au plus dangereux représentant du scepticisme. Jusqu’ici on s’est plus appliqué à comprendre le système de Kant qu’à le réfuter. Je ne veux pas dire assurément que M. Cousin et M. de Rémusat, M. Wilm et M. Barni, n’aient pas adressé à la philosophie critique de très sérieuses objections : on ne peut nier toutefois que leur principal objet n’ait été de faire connaître à la France la signification véritable et la portée de cette philosophie. La pensée de Kant est si subtile, sa dialectique si hardie, l’enchaînement de ses formules si serré, sa langue si abstraite et si bizarrement scholastique, qu’il a fallu bien des efforts pour en pénétrer le sens. Les Allemands eux-mêmes n’ont pas la prétention d’avoir complètement réussi dans cette tâche ; il y a encore maintes parties du système dont l’interprétation donne lieu à de vifs débats chez nos voisins. M. Erdmann n’expose pas le système de Kant comme M. Kuno Fischer ; M. Fischer n’admet pas toutes les explications de M. Rosenkranz. Comment s’étonner du long travail qu’a exigé la traduction de Kant en français ? Traduire Kant en français, ce n’est pas seulement trouver dans notre idiome l’équivalent de ses formules, c’est saisir sa pensée, la dégager de son enveloppe, la rendre claire et intelligible pour tous là où il s’est contenté de se comprendre lui-même. Grâce à quelques esprits persévérans, ce travail est en bonne voie chez nous ; je crois pouvoir dire cependant qu’il est loin d’être terminé, et il est tout naturel qu’avant de discuter une telle doctrine, on essaie de l’embrasser tout entière. L’intérêt du travail de M. Maurial, c’est qu’il donne à la fois et une exposition nouvelle de Kant et une réfutation de ses principes.

On sait quelle est l’opinion généralement admise sur le système de Kant : c’est un scepticisme, mais un scepticisme d’une nature toute particulière, ou plutôt il faut y distinguer deux choses fort différentes, l’inspiration de l’auteur et le résultat auquel il est conduit. Si l’on n’examine que l’intention de l’auteur, c’est-à-dire l’inspiration philosophique et morale qui a soutenu ses recherches, on ne peut méconnaître les services que le sage de Kœnigsberg a rendus à la pensée humaine ; il a proclamé plus haut que personne le droit


  1. Voyage, dans l’Afrique australe, notamment dans le territoire de Natal, dans celui des Cafres, etc., Paris, A René, 1847, 2 vol. in-8°.
  2. Voyez le Lac N’Gami, Voyage de découvertes dans le sud-ouest de l’Afrique, par Ch. J. Anderson, 2 vol. in-8°, en anglais.
  3. C’est de cette nuit redoutable, modestement racontée par Wahlberg, que Delegorgue a dit dans son Voyage : « Quelque ardemment que je l’aie désiré, je n’ai jamais été témoin oculaire d’une lutte entre deux bêtes féroces. Un homme, un seul peut-être, a vu et entendu pareille scène. Abandonné des siens, sans armes, ne connaissant plus sa route, couché pendant toute une nuit au milieu des épines, tourmenté de la soif et de la faim, assiégé de mille craintes pour le moment présent et pour le lendemain, flairé par les hyènes et les rhinocéros, n’ayant pas même un arbre pour s’y réfugier contre eux, oui, Wahlberg, à vingt pas de distance, a vu un pareil combat ; il est peut-être le seul naturaliste qui pourra décrire la sauvage attaque, la défense désespérée… et ses propres angoisses parmi de tels dangers. »
  4. L’institut royal Carolin, école de médecine et de chirurgie fondée à Stockholm en dehors de l’institution universitaire, doit sa première origine à un Français, Grégoire-François Du Rietz. Né en 1607 à Arras, d’une ancienne famille noble des Flandres, Du Rietz fut reçu docteur à Salamanque. Devenu ensuite professeur de la Faculté de Paris, conseiller et médecin de Louis XIII, il fut envoyé comme médecin consultant à Gustave Adolphe en Allemagne, puis engagé en 1642 par l’envoyé de Suède à Paris, Jean Skytte, au service de la reine Christine. Skytte, dans la lettre où il le recommande à la veine, le dit : In omnibus medicis facultatibus ad miraculum usgue versatus, — acutissimus philosophus, — exemplari facundia cumulatissimus, — rerum melallicarum scientia nemini postponendus, etc. À son arrivée en Suède, il trouva l’enseignement médical de l’université d’Upsal si mauvais, qu’il demanda et obtint du chancelier la permission de fonder un enseignement à Stokholm, où du reste la médecine n’était exercée que par les chirurgiens-barbiers, formant une corporation alors même en décadence. Le collège de médecins organisé en 1663 par Du Rietz reçut des l’origine le droit de conférer des grades après avoir donné l’enseignement. Aujourd’hui c’est la principale école de médecine en Suède. Il y a dix professeurs titulaires et cinq professants adjoints. Les plus grands médecins de la Suède y ont enseigné et y enseignent encore, Bromel, Martin, Bergius, Berzelius, et aujourd’hui même les professeurs Huss, Mosander, Malmsten, Saatesson et And. Retzius.
  5. Le Scepticisme combattu dans ses principes. Analyse et discussion des Principes du Scepticisme de Kant, par M. Emile Maurial, Paris 1857.