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Walden ou la vie dans les bois/Fabulet/11

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Traduction par Louis Fabulet.
Éditions de la Nouvelle revue française (p. 176-185).

CONSIDÉRATIONS PLUS HAUTES


Comme je rentrais par les bois avec ma brochette de poisson, traînant ma ligne, la nuit tout à fait venue, j’aperçus la lueur d’une marmotte qui traversait furtivement mon sentier, et, parcouru d’un tressaillement singulier de sauvage délice, fus sur le point de m’en saisir pour la dévorer crue ; non qu’alors j’eusse faim, mais à cause de ce qu’elle représentait de sauvagerie. Une fois ou deux, d’ailleurs, au cours de mon séjour à l’étang, je me surpris errant de par les bois, tel un limier crevant de faim, dans un étrange état d’abandon, en quête d’une venaison quelconque à dévorer, et nul morceau ne m’eût paru trop sauvage. Les scènes les plus barbares étaient devenues inconcevablement familières. Je trouvai en moi, et trouve encore, l’instinct d’une vie plus élevée, ou, comme on dit, spirituelle, à l’exemple de la plupart des hommes, puis un autre, de vie sauvage, pleine de vigueur primitive, tous deux objets de ma vénération. J’aime ce qui est sauvage non moins que ce qui est bien. La part de sauvagerie et de hasard qui résident encore aujourd’hui dans la pêche me la recommandent. J’aime parfois à mettre une poigne vigoureuse sur la vie et à passer ma journée plutôt comme font les animaux. Peut-être ai-je dû à cette occupation et à la chasse, dès ma plus tendre jeunesse, mon étroite intimité avec la Nature. Elles nous initient de bonne heure et nous attachent à des scènes avec lesquelles, autrement, nous ferions peu connaissance à cet âge. Les pêcheurs, chasseurs, bûcherons, et autres, qui passent leur vie dans les champs et les bois, en un certain sens partie intégrante de la Nature eux-mêmes, se trouvent souvent en meilleure disposition pour l’observer, dans l’intervalle de leurs occupations, que fût-ce les philosophes ou les poètes, qui l’approchent dans l’expectative. Elle n’a pas peur de se montrer à eux. Le voyageur sur la prairie est naturellement un chasseur, aux sources du Missouri et de la Colombie un trappeur, et aux Chutes de Sainte-Marie un pêcheur. Celui qui n’est que voyageur, n’apprenant les choses que de seconde main et qu’à demi, n’est qu’une pauvre autorité. Notre intérêt est au comble lorsque la science raconte ce que ces hommes connaissent déjà, soit par la pratique, soit d’instinct, pour ce que cela seul est une véritable humanité, ou relation de l’humaine expérience.

Ils se trompent, ceux qui affirment que le Yankee a peu d’amusements, du qu’il n’a pas autant de jours de fête publics qu’on en a en Angleterre, et qu’hommes et jeunes garçons ne jouent pas à autant de jeux qu’on y joue là-bas, pour ce qu’ici les plaisirs plus primitifs mais plus solitaires de la chasse, de la pêche, et autres semblables, n’ont pas cédé la place aux premiers. Il n’est guère de jeune garçon de la Nouvelle-Angleterre parmi mes contemporains, qui n’ait épaulé une carabine entre l’âge de dix et quatorze ans, et ses terrains de chasse et de pêche furent non point limités comme les réserves d’un grand seigneur anglais, mais sans plus de bornes même que ceux d’un sauvage. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’il ne soit pas plus souvent resté à jouer sur le pré communal. Mais voici qu’un changement se fait sentir, dû non pas à plus d’humanité, mais à plus de rareté du gibier, car peut-être le chasseur est-il le plus grand ami des animaux chassés, sans excepter la « Humane Society »[1].

En outre, une fois à l’étang, il m’arrivait de vouloir ajouter du poisson à mon menu pour varier. C’est à vrai dire grâce au genre de nécessité qui poussa les premiers pêcheurs que moi-même je me suis livré à la pêche. Quelque sentiment d’humanité auquel j’aie pu faire appel contre cela, toujours il fut factice, et concerna ma philosophie plus que mes sentiments. Je ne parle ici que de la pêche, car il y avait longtemps que je sentais différemment à l’égard de la chasse aux oiseaux, et j’avais vendu ma carabine avant de gagner les bois. Non pas que je sois moins humain que d’autres, mais je ne m’apercevais pas que mes sentiments en fussent particulièrement affectés. Je ne m’apitoyais ni sur les poissons ni sur les vers. C’était affaire d’habitude. Pour ce qui est de la chasse aux oiseaux, pendant les dernières années que je portai une carabine, j’eus pour excuse que j’étudiais l’ornithologie, et recherchais les seuls oiseaux nouveaux ou rares. Mais j’incline maintenant à penser, je le confesse, qu’il est une plus belle manière que celle-ci d’étudier l’ornithologie. Elle requiert une attention tellement plus scrupuleuse des mœurs des oiseaux, que, fût-ce pour cet unique motif, je m’empressai de négliger la carabine. Toutefois, en dépit de l’objection relative au sentiment d’humanité, je me vois contraint à douter si jamais exercices d’une valeur égale à ceux-là pourront jamais leur être substitués ; et chaque fois qu’un de mes amis m’a demandé avec inquiétude, au sujet de ses garçons, si on devait les laisser chasser, j’ai répondu oui, – me rappelant que ce fut l’un des meilleurs côtés de mon éducation, – faites-en des chasseurs, encore que simples amateurs de sport pour commencer, si possible, de puissants chasseurs[2] pour finir, au point qu’ils ne trouvent plus de gibier assez gros pour eux en cette solitude ou toute autre du règne végétal, – des chasseurs aussi bien que des pêcheurs d’hommes. Jusqu’ici je suis de l’opinion de la nonne de Chaucer, qui

______« yave not of the text a pulled hen
That saith that hunters ben not holy men. »[3]

Il est une période dans l’histoire de l’individu aussi bien que de la race, où les chasseurs sont l’« élite », comme les appelaient les Algonquins. Nous ne pouvons que plaindre le jeune garçon qui n’a jamais tiré un coup de fusil ; il n’en est pas plus humain, c’est son éducation qui a été tristement négligée. Telle fut ma réponse pour ce qui est de ces jeunes gens que telle question préoccupait, sûr qu’ils ne tarderaient pas à être au-dessus d’elle. Nul être humain passé l’âge insouciant de la jeunesse, ne tuera de gaieté de cœur la créature, quelle qu’elle soit, qui tient sa vie du même droit que lui. Le lièvre aux abois crie comme un enfant. Je vous préviens, ô mères, que mes sympathies ne font pas toujours les distinctions philanthropiques d’usage.

Telle est le plus souvent la présentation du jeune homme à la forêt, et tel ce qu’il porte en lui de plus originel. Il y va d’abord en chasseur et en pêcheur, jusqu’au jour où, s’il détient les semences d’une vie meilleure, il distingue ses propres fins, comme poète ou naturaliste peut-être, et laisse là le fusil aussi bien que la canne à pêche. La masse des hommes est encore et toujours jeune à cet égard. En certains pays ce n’est spectacle rare qu’un curé chasseur. Tel pourrait faire un bon chien de berger, qui est loin de se montrer le Bon Berger. J’ai été surpris de reconnaître que, à part le fendage du bois, le découpage de la glace, ou autre affaire de ce genre, la seule occupation évidente qui jamais à ma connaissance ait retenu toute une demi-journée à l’Étang de Walden l’un quelconque de mes concitoyens, pères ou enfants de la ville, à part une seule exception, était la pêche. En général ils ne s’estimaient fortunés, ou bien payés de leur temps, qu’ils n’eussent pris quelque longue brochette de poisson, malgré l’occasion pour eux d’avoir eu tout le temps Walden sous les yeux. Mille fois pourraient-ils y aller avant que le sédiment de pêche coulant au fond laisse pure leur intention ; mais nul doute que tel procédé de clarification ne cesse un instant de poursuivre son œuvre. Le gouverneur et son conseil gardent un vague souvenir de l’étang, car ils allèrent y pêcher lorsqu’ils étaient enfants ; mais ils sont maintenant trop vieux et trop importants pour aller à la pêche, aussi en est-ce fini pour eux de le connaître. Encore s’attendent-ils cependant à aller au ciel – un jour. Si la législature songe à lui, c’est avant tout pour réglementer le nombre des hameçons dont on doit s’y servir ; mais ils ne connaissent rien à l’hameçon des hameçons grâce auquel il s’agit de pêcher l’étang lui-même, en empalant la législature pour appât. Ainsi, il n’est pas jusque dans les sociétés civilisées, où l’homme embryonnaire ne passe par l’étape de développement de chasseur.

Je me suis aperçu à plusieurs reprises, ces dernières années, que je ne sais pêcher sans descendre un peu au regard du respect de soi-même. J’en ai fait et refait l’expérience. J’y montre de l’adresse, et, comme beaucoup de mes confrères, un certain instinct, qui se réveille de temps en temps, mais toujours la chose une fois faite je sens qu’il eût été mieux de ne point pêcher. Je crois ne pas me tromper. C’est une faible intimation, encore que telles se montrent les premières lueurs du matin. Il y a incontestablement en moi cet instinct qui appartient aux ordres inférieurs de la création ; toutefois chaque année me trouve-t-elle de moins en moins pêcheur, quoique sans plus d’humanité, voire même de sagesse ; pour le moment je ne suis pas pêcheur du tout. Mais je comprends que si je devais habiter un désert je me verrais de nouveau tenté de devenir pêcheur et chasseur pour tout de bon. D’ailleurs il y a quelque chose d’essentiellement malpropre dans cette nourriture comme dans toute chair, et je commençais à voir où commence le ménage, et d’où vient l’effort, qui coûte tant, pour montrer un aspect propre et convenable chaque jour, pour tenir la maison agréable et exempte de toutes odeurs, tous spectacles fâcheux. Ayant été mon propre boucher, laveur de vaisselle, cuisinier, aussi bien que le monsieur pour qui les mets étaient servis, je peux parler par expérience, expérience particulièrement complète. L’objection pratique à la nourriture animale dans mon cas était sa malpropreté ; en outre, lorsque j’avais pris, vidé, fait cuire et mangé mon poisson, il ne me semblait pas qu’il m’eût essentiellement nourri. Insignifiant et inutile, cela coûtait plus que cela ne valait. Un peu de pain ou quelques pommes de terre eussent rempli le même office, avec moins de peine et de saleté. Comme nombre de mes contemporains, j’avais, au cours de maintes années, rarement usé de nourriture animale, ou de thé, ou de café, etc. ; non pas tant à cause des effets nocifs que je leur attribuais, que parce qu’ils n’avaient rien d’agréable à mon imagination. La répugnance à la nourriture animale est non pas l’effet de l’expérience, mais un instinct. Il semblait plus beau de vivre de peu et faire mauvaise chère à beaucoup d’égards ; et quoique je ne m’y sois jamais résolu, j’allai assez loin dans cette voie pour contenter mon imagination. Je crois que l’homme qui s’est toujours appliqué à maintenir en la meilleure condition ses facultés élevées ou poétiques, a de tous temps été particulièrement enclin à s’abstenir de nourriture animale, comme de beaucoup de nourriture d’aucune sorte. C’est un fait significatif, reconnu par les entomologistes – je le trouve dans Kirby et Spence, – que « certains insectes en leur condition parfaite, quoique pourvus d’organes de nutrition, n’en font point usage » ; et ils établissent comme « une règle générale, que presque tous les insectes en cet état mangent beaucoup moins qu’en celui de larves. La chenille vorace une fois transformée en papillon… et la larve gloutonne une fois devenue mouche », se contentent d’une goutte ou deux, soit de miel, soit de quelque autre liquide sucré. L’abdomen sous les ailes du papillon représente encore la larve. C’est le morceau de roi qui tente sa Parque insectivore. Le gros mangeur est un homme à l’état de larve ; et il existe des nations entières dans cette condition, nations sans goût ni imagination, que trahissent leurs vastes abdomens.

Il est malaisé de se procurer comme d’apprêter une nourriture assez simple et assez propre pour ne pas offenser l’imagination ; mais cette dernière, je crois, est à nourrir, lorsqu’on nourrit le corps ; l’un et l’autre devraient s’asseoir à la même table. Encore peut-être ceci se peut-il faire. Les fruits mangés sobrement n’ont pas à nous rendre honteux de notre appétit, plus qu’ils n’interrompent les plus dignes poursuites. Mais additionnez d’un condiment d’extra votre plat, qu’il vous empoisonnera. Vivre de riche cuisine ! le jeu n’en vaut pas la chandelle. Il n’est guère d’hommes qui ne rougiraient de honte s’ils étaient surpris préparant de leurs mains tel dîner, soit de nourriture animale, soit de nourriture végétale, que chaque jour autrui prépare pour eux. Tant qu’il n’en sera autrement, cependant, nous ne sommes pas civilisés, et tout messieurs et dames que nous soyons, ne sommes ni de vrais hommes ni de vraies femmes. Voilà qui certainement inspire la nature du changement à opérer. Il peut être vain de demander pourquoi l’imagination ne se réconciliera ni avec la chair ni avec la graisse. Je suis satisfait qu’elle ne le fasse point. N’est-ce pas un blâme à ce que l’homme est un animal carnivore ? Certes, il peut vivre, et vit, dans une vaste mesure, en faisant des autres animaux sa proie ; mais c’est une triste méthode, – comme peut s’en apercevoir quiconque ira prendre des lapins au piège ou égorger des agneaux, – et pour bienfaiteur de sa race on peut tenir qui instruira l’homme dans le contentement d’un régime plus innocent et plus sain. Quelle que puisse être ma propre manière d’agir, je ne doute pas que la race humaine, en son graduel développement, n’ait entre autres destinées celle de renoncer à manger des animaux, aussi sûrement que les tribus sauvages ont renoncé à s’entre-manger dès qu’elles sont entrées en contact avec de plus civilisées.

Prête-t-on l’oreille aux plus timides mais constantes inspirations de son génie, qui certainement sont sincères, qu’on ne voit à quels extrêmes, sinon à quelle démence, il peut vous conduire ; cependant au fur et à mesure que vous devenez plus résolu comme plus fidèle à vous-même, c’est cette direction que suit votre chemin. Si timide que soit l’objection certaine que sent un homme sain, elle finira par prévaloir sur les arguments et coutumes du genre humain. Nul homme jamais ne suivit son génie, qui se soit vu induit en erreur. En pût-il résulter quelque faiblesse physique qu’aux yeux de personne les conséquences n’en purent passer pour regrettables, car celles-ci furent une vie de conformité à des principes plus élevés. Si le jour et la nuit sont tels que vous les saluez avec joie, et si la vie exhale la suavité des fleurs et des odorantes herbes, est plus élastique, plus étincelante, plus immortelle, – c’est là votre succès. Toute la nature vient vous féliciter, et tout moment est motif à vous bénir vous-même. Les plus grands gains, les plus grandes valeurs, sont ceux que l’on apprécie le moins. Nous en venons facilement à douter de leur existence. Nous ne tardons à les oublier. Ils sont la plus haute réalité. Peut-être les faits les plus ébahissants et les plus réels ne se voient-ils jamais communiqués d’homme à homme. La véritable moisson de ma vie quotidienne est en quelque sorte aussi intangible, aussi indescriptible, que les teintes du matin et du soir. C’est une petite poussière d’étoile entrevue, un segment de l’arc-en-ciel que j’ai étreint.

Toutefois, pour ma part, je ne me montrai jamais particulièrement difficile ; il m’arrivait de pouvoir manger un rat frit avec un certain ragoût, s’il était nécessaire. Je suis content d’avoir bu de l’eau si longtemps, pour la même raison que je préfère le ciel naturel au paradis d’un mangeur d’opium. Je resterais volontiers toujours sobre ; et c’est à l’infini qu’il y a des degrés d’ivresse. Je prends l’eau pour le seul breuvage digne d’un sage ; le vin n’est pas aussi noble liqueur ; et allez donc ruiner les espérances d’un matin avec une tasse de café chaud, ou d’un soir avec une tasse de thé ! Ah, combien bas je tombe lorsqu’il m’arrive d’être tenté par eux ! Il n’est pas jusqu’à la musique qui ne puisse enivrer. Ce sont telles causes apparemment légères qui détruisirent et la Grèce et Rome, et détruiront l’Angleterre et l’Amérique. En fait d’ébriété, qui ne préfère s’enivrer de l’air qu’il respire ? J’ai découvert que la plus sérieuse objection grossière aux travaux continus était qu’ils me forçaient à manger et boire grossièrement de même. Mais je dois dire que sous ce rapport je me trouve à présent quelque peu moins difficile. J’apporte moins de religion à la table, n’y demande pas de bénédicité ; non pas que je sois plus sage que je n’étais, mais, je suis obligé de le confesser, parce que, tout regrettable que cela puisse être, je suis devenu avec les années plus rude et plus indifférent. Peut-être ces questions ne se traitent-elles que dans la jeunesse, comme, en général, on le croit de la poésie. Mon action n’est « nulle part », mon opinion est ici. Malgré quoi je suis loin de me regarder comme l’un de ces privilégiés auxquels le vieux Ved fait allusion lorsqu’il dit que « celui qui a une foi sincère en l’Être Suprême Omniprésent peut manger de tout », c’est-à-dire, n’est pas tenu de s’enquérir de la nature de ses aliments, ou de la qualité de celui qui les prépare ; et même en leur cas faut-il observer, comme un commentateur hindou en a fait la remarque, que le Védant limite ce privilège au « temps de détresse ».

Qui n’a pas tiré parfois de sa nourriture une inexprimable satisfaction dans laquelle l’appétit n’entrait pour rien ? J’ai frémi à la pensée que je devais une perception mentale au sens communément grossier du goût, que j’avais été inspiré par la voie du palais, que quelques baies mangées par moi sur un versant de colline avaient nourri mon génie. « L’âme n’étant pas maîtresse d’elle-même », déclare Thseng-tseu, « l’on regarde, et l’on ne voit pas ; l’on écoute, et l’on n’entend pas ; l’on mange, et l’on ignore la saveur du manger. » Celui qui distingue la vraie saveur de ses aliments ne peut jamais être un glouton ; celui qui ne la distingue pas ne peut être autre chose. Un puritain peut aller à sa croûte de pain bis avec un aussi grossier appétit que jamais un alderman à sa soupe à la tortue. Non que la nourriture qui entre dans la bouche souille l’homme, mais l’appétit avec lequel on la mange. Ce n’est ni la qualité ni la quantité, mais la dévotion aux saveurs sensuelles ; lorsque ce qui est mangé n’est pas une viande appelée à soutenir notre animal, ou à inspirer notre vie spirituelle, mais un aliment pour les vers qui nous possèdent. Si le chasseur montre du goût pour la tortue de vase, le rat musqué et autres friands gibiers de ce genre, la belle dame se permet d’aimer la gelée faite d’un pied de veau, ou les sardines d’au-delà des mers, et les voilà quittes. Lui s’en va au réservoir du moulin, elle à son pot de confitures. Le miracle c’est qu’ils puissent, que vous et moi puissions, vivre de cette sale existence gluante, manger et boire.

Notre existence entière est d’une moralité frappante. Jamais un instant de trêve entre la vertu et le vice. La bonté est le seul placement qui ne cause jamais de déboires. Dans la musique de la harpe qui vibre autour du monde c’est l’insistance à cet égard qui nous pénètre. La harpe est le solliciteur voyageant pour la Compagnie d’Assurances de l’Univers, qui recommande ses lois, et notre petite bonté est toute la prime que nous payons. Si le jeune homme à la fin devient indifférent, les lois de l’univers ne sont pas indifférentes, mais sont à jamais du côté des plus sensitifs. Écoutez le reproche dans le moindre zéphyr, car sûrement il est là, et bien infortuné qui ne l’entend pas. Nous ne saurions toucher une corde ni mouvoir un registre sans que la morale enchanteresse nous transperce. Maint bruit fastidieux, vous en éloignez-vous, se fait musique, fière et suave satire sur la médiocrité de nos existences.

Nous sommes conscients d’un animal en nous, qui se réveille en proportion de ce que notre nature plus élevée sommeille. Il est reptile et sensuel, et sans doute ne se peut complètement bannir : semblable aux vers qui, même en la vie et santé, occupent nos corps. S’il est possible que nous arrivions à nous en éloigner, nous ne saurions changer sa nature. Je crains qu’il ne jouisse d’une certaine santé bien à lui ; que nous puissions nous bien porter sans cependant être purs. L’autre jour je ramassai la mâchoire inférieure d’un sanglier, pourvue de dents et de défenses aussi blanches que solides, qui parlait d’une santé comme d’une force animales distinctes de la santé et force spirituelles. Cet être réussit par d’autres moyens que la tempérance et la pureté. « Ce en quoi les hommes diffèrent de la brute », dit Mencius, « est quelque chose de fort insignifiant ; le commun troupeau ne tarde pas à le perdre ; les hommes supérieurs le conservent jalousement. » Qui sait le genre de vie qui résulterait pour nous du fait d’avoir atteint à la pureté ? Si je savais un homme assez sage pour m’enseigner la pureté, j’irais sur l’heure à sa recherche. « L’empire sur nos passions, et sur les sens extérieurs du corps, ainsi que les bonnes actions, sont déclarés par le Ved indispensables dans le rapprochement de l’âme vers Dieu. » Encore l’esprit peut-il avec le temps pénétrer et diriger chaque membre et fonction du corps, pour transformer en pureté et dévotion ce qui, en règle, est la plus grossière sensualité. L’énergie générative, qui, lorsque nous nous relâchons, nous dissipe et nous rend immondes, lorsque nous sommes continents nous fortifie et nous inspire. La chasteté est la fleuraison de l’homme ; et ce qui a nom Génie, Héroïsme, Sainteté, et le reste, n’est que les fruits variés qui s’ensuivent. Ouvert le canal de la pureté l’homme aussitôt s’épanche vers Dieu. Tour à tour notre pureté nous inspire et notre impureté nous abat. Béni l’homme assuré que l’animal en lui meurt et à mesure des jours, et que le divin s’établit. Peut-être n’en est-il d’autre que celui qui trouve dans la nature inférieure et bestiale à laquelle il est allié une cause de honte. Je crains que nous ne soyons dieux ou demi-dieux qu’en tant que faunes et satyres, le divin allié aux bêtes, les créatures de désir, et que, jusqu’à un certain point, notre vie même ne fasse notre malheur.

« How happy’s he who hath due place assigned
To his beasts and disafforested his mind !

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Can use his horse, goat, wolf, and every beast.

And is not ass himself to all the rest !
Else man not only is the herd of swine,
But he’s those devils too which did incline
Them to a headlong rage, and made them worse. »[4]

Toute sensualité est une, malgré les nombreuses formes qu’elle prend ; toute pureté est une. Il en va de même qu’on mange, boive, coïte ou dorme avec sensualité. Il ne s’agit là que d’un seul appétit, et il nous suffit de voir quelqu’un faire l’une ou l’autre de ces choses pour deviner le sensualiste que c’est. L’impur ne peut se tenir debout ni assis avec pureté. Attaque-t-on le reptile à une ouverture de son terrier, qu’il se montre à une autre. Si vous voulez être chaste, il vous faut être tempérant. Qu’est-ce que la chasteté ? Comment un homme saura-t-il s’il est chaste ? Il ne le saura pas. Nous avons entendu parler de cette vertu, mais nous ne savons pas ce que c’est. Nous parlons suivant la rumeur entendue. De l’activité naissent sagesse et pureté ; de la fainéantise ignorance et sensualité. Chez l’homme instruit la sensualité est une habitude indolente d’esprit. Une personne impure est universellement une fainéante, une qui s’assoit près du poêle, que le soleil éclaire couchée, qui se repose sans être fatiguée. Si vous voulez éviter l’impureté, et tous les péchés, travaillez avec ardeur, quand ce serait à nettoyer une écurie. La nature est dure à dompter, mais il faut la dompter. À quoi bon être chrétien, si vous n’êtes pas plus pur que le païen, si vous ne pratiquez pas plus de renoncement, si vous n’êtes pas plus religieux ? Je sais maints systèmes de religion pris pour païens, dont les préceptes remplissent le lecteur de honte, et l’incitent à de nouveaux efforts, quand ce ne serait qu’au simple accomplissement de rites.

J’hésite à dire ces choses, non point à cause du sujet – je ne me soucie guère du plus ou moins d’honnêteté de mes mots –, mais parce que je n’en peux parler sans déceler mon impureté. Nous discourons librement sans vergogne d’une certaine forme de sensualité, et gardons le silence sur une autre. Nous sommes si dégradés que nous ne pouvons parler simplement des fonctions nécessaires de la nature humaine. Aux temps plus primitifs, en certains pays, il n’était pas de fonction qui ne reçût de la parole un traitement respectueux et ne fût régie par la loi. Rien n’était grossier au regard du législateur hindou, quelque offensante que soit la chose pour le goût moderne. Il enseigne la façon de manger, boire, coïter, évacuer l’excrément et l’urine, etc., relevant ce qui est bas, sans s’excuser faussement en traitant ces choses de bagatelles.

Tout homme est le bâtisseur d’un temple, appelé son corps, au dieu qu’il révère, suivant un style purement à lui, et il ne peut s’en tirer en se contentant de marteler du marbre. Nous sommes tous sculpteurs et peintres, et nos matériaux sont notre chair, notre sang, nos os. Toute pensée élevée commence sur-le-champ à affiner les traits d’un homme, toute vilenie ou sensualité, à les abrutir.

John le Fermier était à sa porte un soir de septembre, après une dure journée de labeur, l’esprit encore plus ou moins occupé de son travail. S’étant baigné, il s’assit afin de recréer en lui l’homme intellectuel. Le soir en était un plutôt frais, et quelques-uns des voisins de notre homme appréhendaient la gelée. Peu de temps s’était écoulé depuis qu’il suivait le cours de ses pensées lorsqu’il entendit jouer de la flûte, bruit qui s’harmonisa avec son humeur. Encore pensa-t-il à son travail ; mais le refrain de sa pensée était que quoique celui-ci continuât de rouler dans sa tête, et qu’il se découvrît en train de projeter et de machiner à son sujet contre tout vouloir, cependant il l’intéressait fort peu. Ce n’était guère plus que la crasse de sa peau, cette crasse constamment rejetée. Or, les sons de la flûte parvenaient à ses oreilles d’une sphère différente de celle dans laquelle il travaillait, et suggéraient du travail pour certaines facultés qui sommeillaient en lui. Ils écartaient doucement la rue, le village, l’état dans lequel il vivait. Une voix lui dit, — « Pourquoi rester ici à mener cette triste vie de labeur écrasant, quand une existence de beauté est possible pour toi ? Ces mêmes étoiles scintillent sur d’autres champs que ceux-ci. — » Mais comment sortir de cette condition-ci pour effectivement émigrer là-bas ? Tout ce qu’il put imaginer de faire, ce fut de pratiquer quelque nouvelle austérité, de laisser son esprit descendre dans son corps pour le racheter, et de se traiter lui-même avec un respect toujours croissant.

  1. Nom de société protectrice des animaux.
  2. Genèse.

  3. ______« ne donnera pas du texte une poule plumée,
    Où les chasseurs sont dits n’être pas de saints hommes. »
  4. Épître du Dr John Donne.

    « Heureux celui qui a place assignée
    À ses bêtes et ravit son esprit au régime des forêts !
    · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
    Peut user de son cheval, sa chèvre, son loup et toute bête,

    Sans lui-même être un âne pour le reste !
    Sinon l’homme n’est que le troupeau de porcs,
    Et ces démons aussi qui les portèrent
    À l’aveugle rage où ils se montrèrent pires. »