Wikisource:Extraits/2017/32

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André Rivoire, Berthe aux grands pieds : La Tour de Strigon 1899



I

LA TOUR DE STRIGON

Une plaine. Du soir. Du silence. Une tour :
Au pied, un lac tranquille, et des bois alentour.
C’est l’heure des langueurs et des monotonies.
La nuit masse déjà, plus sombre au bord des cieux,
L’accroupissement noir des monts silencieux.
Berthe avec Blanchefleur rêvent, les mains unies.

Et Berthe dit : « Ma mère, on croirait que le soir
Est triste d’une absence et vide d’un espoir ;
En vain, mon œil s’attache aux plis de la colline ;
Personne ne viendra, personne n’est venu ;
Ma jeunesse est stérile et mon cœur méconnu ;
Je vous aime, et pourtant je me sens orpheline.

« J’espère encore, et me sens triste d’espérer ;
Je voudrais être seule et je voudrais pleurer :
Quelque chose en mon cœur se lamente et s’étonne.
Qu’ai-je fait de ce jour qui penche à son déclin ?
J’ai brodé de la toile et j’ai filé du lin.
Mon printemps est pensif et las, comme un automne.

« Pourquoi ne suis-je pas fille de pauvres gens ?
Légère sous le poids des labeurs diligents,
L’hiver au coin de l’âtre où pétillent les bûches,
Et l’été dans la plaine où flambent les midis,
Ma beauté serait fraîche et mes gestes hardis ;
J’aurais vécu des jours sans rêve et sans embûches.

« Au lieu de tout cela, je suis seule et j’attends.
L’appel du vent s’attriste en mes voiles flottants ;
L’ombre aux plis de ma robe éteint mes splendeurs vaines,
Et le monde, et l’amour, tout est si loin de nous,
Quand je m’accoude au bord des soirs calmes et doux,
Le cœur vide et le front couronné de verveines !

« Voilà trop de longs mois qu’aux pays inconnus
Les messagers partis ne sont pas revenus.
Faudra-t-il donc vieillir monotone et jalouse ?
Faudra-t-il donc ainsi traîner au long des jours
L’angoisse et le regret qu’il m’ignore, toujours,
Le fiancé lointain dont ma vie est l’épouse ?

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