Wikisource:Extraits/2017/37

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Jean-Baptiste-Antoine Ferland, Le sorcier de l’île d’Anticosti in Le sorcier de l’île d’Anticosti 1855, édition de 1914



LE SORCIER DE L’ISLE D’ANTICOSTI


I

Dans les premiers jours de septembre 1852, je m’embarquais sur la « Doris », afin de visiter, pour la première fois, les côtes désertes et inhospitalières de l’île d’Anticosti. Peu élevée, bordée de récifs et souvent couverte de brumes épaisses, cette terre est fort dangereuse pour les bâtiments qui entrent dans le fleuve Saint-Laurent ou qui en sortent. L’automne et le printemps, les vents soufflent avec une extrême violence sur la mer voisine ; aussi de nombreux naufrages ont rendu tristement célèbre le nom de l’île d’Anticosti.

Autrefois, quand un vaisseau venait se briser à la côte, les hommes de l’équipage, qui n’étaient pas engloutis par les flots ou broyés par les rochers, étaient condamnés à périr de faim et de froid, sans pouvoir espérer de secours. Les sinistres de ce genre devenaient si fréquents et si désastreux, à mesure que le commerce du pays s’étendait au dehors, que la législature du Bas-Canada dut s’occuper de les prévenir, ou du moins de venir en aide aux matelots naufragés. Depuis quinze à vingt ans, deux phares ont été bâtis sur la côte méridionale d’Anticosti, par les soins du gouvernement provincial. Ils sont à trente lieues l’un de l’autre ; le premier s’élève sur la pointe est de l’île, et le second sur la pointe sud-ouest. Ce sont des tours de soixante-dix à quatre-vingts pieds de hauteur, couronnées par un fanal monstre, dont la lumière sert à signaler aux navigateurs deux des points les plus dangereux de l’île. Chacun de ces phares est à cinq ou six étages ; l’appartement le plus rapproché du fanal renferme l’huile et une partie des appareils qui font tourner les réverbères. Dans les étages inférieurs sont déposés des vivres, réservés pour les besoins des matelots et des voyageurs que quelque accident jetterait sur l’île. Deux autres dépôts ont été établis pour la même fin, l’un à la rivière Jupiter ou rivière aux Chaloupes, à mi-chemin entre les deux phares, et l’autre à dix lieues au-dessus de la pointe du sud-ouest, vers le fond de la baie de Gamache.

Le vapeur à hélice la « Doris » allait distribuer les provisions d’huile, de lard et de farine, avant les gros temps de l’équinoxe ; il portait quelques membres du bureau de la Trinité, chargés de visiter les établissements confiés à leur surveillance. Quoique ma mission fût d’un ordre tout différent, j’avais obtenu la permission de prendre passage à bord du même bâtiment, sur lequel messieurs les commissaires me témoignaient la plus franche amitié.

Nous n’avions plus qu’une étape à visiter dans l’île, celle de la baie de Gamache ; j’avais hâte d’y arriver, car depuis nombre d’années le nom du sieur Gamache retentissait à mes oreilles, sans que j’eusse trouvé l’occasion de voir le personnage lui-même. Il n’est pas un pilote du Saint-Laurent, pas un matelot canadien, qui ne connaisse Gamache de réputation ; de Québec à Gaspé, il n’est pas une paroisse où l’on ne répète de merveilleuses histoires sur son compte. Dans les récits populaires, il est représenté comme le beau idéal d’un forban, moitié ogre et moitié loup-garou, qui jouit de l’amitié et de la protection spéciale d’un démon familier. On l’a vu debout sur un banc de sa chaloupe, commander au diable d’apporter un plein bonnet de bon vent ; un instant après, la chaloupe de Gamache faisait vent arrière, les voiles pleines, sur une mer unie comme une glace, tandis que, tout autour, les autres embarcations dormaient sur l’eau, sur un calme plat. Pendant un voyage qu’il fit à Rimouski, il donna un grand souper au démon, non pas à un diablotin de seconde classe, mais au bourgeois lui-même. Seul avec ses compagnons invisibles, il a massacré des équipages entiers et s’est ainsi emparé de riches cargaisons. Vivement poursuivi par un bâtiment de la compagnie des postes du Roi, il a disparu avec sa goélette, au moment où

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