Wikisource:Extraits/2017/7

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Laurent Grillet, Les ancêtres du violon et du violoncelle, les luthiers et les fabricants d’archets 1901


LES
ANCÊTRES DU VIOLON
ET DU VIOLONCELLE

LE CROUTH

I


Cet instrument à table d’harmonie, à éclisses, à manche, à âme, à cordes et à archet est cité pour la première fois dans les vers suivants de Venantius Fortunatus, évêque de Poitiers, à la fin du vie siècle :

Romanusque lyra plaudat tibi, Barbarus harpa,
Græcus archilliaca ; chrotta britana canat.

(Livre septième, chant vii, De Lupo duce.)

Et que le Romain t’applaudisse sur la lyre, le barbare sur la harpe, le Grec sur l’achilienne ; que le crouth breton chante.


Encore, qu’il ait été usité depuis le milieu du ve siècle [1], la plus ancienne figure du crouth, connue jusqu’à ce jour, se trouve dans un manuscrit latin du xie siècle, provenant de l’abbaye de Saint-Martial de Limoges, actuellement à la Bibliothèque nationale.

Une miniature de ce précieux manuscrit représente un personnage couronné, assis sur un trône, tenant l’instrument appuyé sur son genou gauche et l’archet de la main droite.

La caisse de résonance du crouth est plate, sans échancrures sur les côtés ; elle se compose d’une table et d’un fonds réunis par des éclisses ou lames de bois circulaires. Dans le haut de cette caisse, au milieu, il y a un manche. Deux ouvertures pratiquées de chaque côté du manche, permettent au musicien de passer les doigts de la main gauche, afin de pouvoir actionner les cordes, qui sont au nombre de trois. Celles-ci, attachées au bas de la caisse, car il n’y a pas de cordier, sont tendues sur toute la longueur de l’instrument et passent sur un chevalet assez élevé, dont la partie supérieure, celle où reposent les cordes, est plate. La table devait avoir des ouïes que l’artiste peintre a négligé de représenter.

De forme peu gracieuse, lourd d’aspect, le crouth rappelle une lyre antique ayant une caisse sonore très allongée et se rapproche beaucoup comme construction de la cythara teutonia, à cordes pincées, dont on voit deux exemples dans le manuscrit de Saint-Blaise, du ixe siècle, publié par Gerbert [2]. Si cette dernière avait un manche surmonté d’une touche au-dessous de ses cordes, elle ressemblerait à un crouth et réciproquement.

En résumé, le crouth du manuscrit de Limoges, n’est autre qu’une lyre à trois cordes et à archet ; mais une lyre disposée pour produire plusieurs sons soutenus à la fois. Le moindre examen de son chevalet tout à fait plat, ne laisse pas de doute sur ce point ; car il devait être impossible de passer l’archet sur la corde du milieu sans toucher les deux autres et, par suite, on y faisait forcément entendre des harmonies successives, d’autant plus faciles à obtenir, que tous les doigts de la main gauche, y compris le pouce, passaient par l’ouverture à droite de la touche : cette main appuyait donc complètement à plat contre le manche, et chacun des doigts venait presser naturellement les trois cordes à la fois. Ce fait ne saurait être mis en doute, car le pouce ainsi que les autres doigts de la main gauche, sont dessinés avec beaucoup de précision.

Il existe une autre représentation du crouth à trois cordes : crowth trithant, parmi les sculptures extérieures de l’abbaye de Melrose, en Écosse, qui fut construite au début du xive siècle, sous le règne d’Édouard II.

En France, on perd la trace du crouth depuis le ixe siècle, mais en Angleterre, dans le pays de Galles, l’usage s’en est continué jusqu’à la fin du xviiie siècle.

Le crouth était l’instrument des bardes, qui s’en servaient, ainsi que de la harpe, pour accompagner leurs chants.

On disait crwt en Armorique ; cruit, crwth, crudh, crowd dans

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  1. Voir l’Introduction.
  2. De cantû et musicà sacrà, déjà cité.