Wikisource:Extraits/2018/16

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Isabelle de Charrière, Caliste ou Lettres écrites de Lausanne 1787 - édition 1845



PREMIÈRE LETTRE.


Le 30 novembre 1784.

Combien vous avez tort de vous plaindre ! Un gendre d’un mérite médiocre, mais que votre fille a épousé sans répugnance ; un établissement que vous-même regardez comme avantageux, mais sur lequel vous avez été à peine consultée ! Qu’est-ce que cela fait ? que vous importe ? Votre mari, ses parents et des convenances de fortune ont tout fait. Tant mieux. Si votre fille est heureuse, en serez-vous moins sensible à son bonheur ? si elle est malheureuse, ne sera-ce pas un chagrin de moins que de n’avoir pas fait son sort ? Que vous êtes romanesque ! Votre gendre est médiocre ; mais votre fille est-elle d’un caractère ou d’un esprit si distingué ? On la sépare de vous ; aviez-vous tant de plaisir à l’avoir auprès de vous ? Elle vivra à Paris ; est-elle fâchée d’y vivre ? Malgré vos déclamations sur les dangers, sur les séductions, les illusions, le prestige, le délire, etc., seriez-vous fâchée d’y vivre vous-même ? Vous êtes encore belle, vous serez toujours aimable ; je suis bien trompée, ou vous iriez de grand cœur vous charger des chaînes de la cour, si elles vous étaient offertes. Je crois qu’elle vous seront offertes. À l’occasion de ce mariage on parlera de vous, et l’on sentira ce qu’il y aurait à gagner pour la princesse qui attacherait à son service une femme de votre mérite, sage sans pruderie, également sincère et polie, modeste quoique remplie de talents. Mais voyons si cela est bien vrai. J’ai toujours trouvé que cette sorte de mérite n’existe que sur le papier, où les mots ne se battent jamais, quelque contradiction qu’il y ait entre eux. Sage et point prude ! Il est sûr que vous n’êtes point prude : je vous ai toujours vue fort sage ; mais vous ai-je toujours vue ? M’avez-vous fait l’histoire de tous les instants de votre vie ? Une femme parfaitement sage serait prude ; je le crois du moins. Mais passons là-dessus. Sincère et polie ! Vous n’êtes pas aussi sincère qu’il serait possible de l’être, parce que vous êtes polie ; ni parfaitement polie, parce que vous êtes sincère ; et vous n’êtes l’un et l’autre à la fois que parce que vous êtes médiocrement l’un et l’autre. En voilà assez ; ce n’est pas vous que j’épilogue : j’avais besoin de me dégonfler sur ce chapitre. Les tuteurs de ma fille me tourmentent quelquefois sur son éducation ; ils me disent et m’écrivent qu une jeune fille doit acquérir les connaissances qui plaisent dans le monde, sans se soucier d’y plaire. Et où diantre prendra-t-elle de la patience et de l’application pour ses leçons de clavecin si le succès lui en est indifférent ? On veut qu’elle soit à la fois franche et réservée. Qu’est-ce que cela veut dire ? On veut qu’elle craigne le blâme sans désirer la louange ? On applaudit à toute ma tendresse pour elle ; mais on voudrait que je fusse moins continuellement occupée à lui éviter des peines et à lui procurer du plaisir. Voilà comme, avec des mots qui se laissent mettre à côté les uns des autres, on fabrique des caractères, des législations, des éducations et des bonheurs domestiques impossibles. Avec cela on tourmente les femmes, les mères, les jeunes filles, tous les imbéciles qui se laissent moraliser Revenons à vous, qui êtes aussi sincère et aussi polie qu’il est besoin de l’être ; à vous, qui êtes charmante ; à vous, que j’aime tendrement. Le marquis de *** m’a dit l’autre jour qu’il était presque sûr qu’on vous tirerait de votre province. Eh bien ! laissez-vous placer à la cour, sans vous plaindre de ce qu’exige de vous votre famille. Laissez-vous gouverner par les

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