Wikisource:Extraits/2018/30

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Salluste, Lettres de Salluste à César 1er siècle av. J. C.

Traduction Charles Durosoir 1865


Première lettre


I. Je sais combien il est difficile et délicat de donner des conseils à un roi, à un général, à tout mortel enfin qui se voit au faîte du pouvoir ; car, autour des hommes puissants, la foule des conseillers abonde, et personne ne possède assez de sagacité ni de prudence pour prononcer sur l’avenir. Souvent même les mauvais conseils plutôt que les bons tournent à bien, parce que la fortune fait mouvoir au gré de son caprice presque toutes les choses humaines. Pour moi, dans ma première jeunesse, porté par goût à prendre part aux affaires publiques, j’en ai fait l’objet d’une étude longue et sérieuse, non dans la seule intention d’arriver à des dignités que plusieurs avaient obtenues par de coupables moyens, mais aussi pour connaître à fond l’état de la république sous le rapport civil et militaire, la force de ses armées, de sa population, et l’étendue de ses ressources.

Préoccupé donc de ces idées, j’ai cru devoir faire au dévouement que vous m’inspirez le sacrifice de ma réputation et de mon amour-propre, et tout risquer, si je puis ainsi contribuer en quelque chose à votre gloire. Et ce n’est point légèrement, ni séduit par l’éclat de votre fortune, que j’ai conçu ce dessein, c’est qu’entre toutes les qualités qui sont en vous, j’en ai reconnu une vraiment admirable : cette grandeur d’âme qui, dans l’adversité, brille toujours chez vous avec plus d’éclat qu’au sein de la prospérité. Mais, au nom des dieux, votre magnanimité est assez connue, et les hommes seront plutôt las de vous payer un tribut de louanges et d’admiration, que vous de faire des actions glorieuses.

II. J’ai reconnu, en effet, qu’il n’est point de pensée si profonde, que chez vous un instant de réflexion ne fasse aussitôt jaillir ; et, si je vous expose mes idées en politique, ce n’est pas avec une confiance présomptueuse dans ma sagesse ou dans mes lumières ; mais j’ai pensé que, au milieu des travaux de la guerre, au milieu des combats, des victoires et des soins du commandement, il serait utile d’appeler votre attention sur l’administration intérieure de Rome. Car, si vos projets se bornaient à vous garantir des attaques de vos ennemis et à défendre contre un consul malveillant les bienfaits du peuple, ce serait une pensée trop au-dessous de votre grande âme. Mais, si l’on voit toujours en vous ce courage qui, dès votre début, abattit la faction de la noblesse ; qui, délivrant le peuple romain d’un dur esclavage, le rendit à la liberté ; qui, durant votre préture, a su, sans le secours des armes, disperser vos ennemis armés ; et qui, soit dans la paix, soit dans la guerre, accomplit tant de hauts faits, que vos ennemis n’osent se plaindre que de vous voir si grand, vous accueillerez les vues que je vais vous exposer sur la haute administration de l’État ; j’espère qu’elles vous sembleront vraies, ou du moins bien peu éloignées de la vérité.

III. Or, puisque Cn. Pompée, ou par ineptie ou par son aveugle penchant à vous nuire, a fait de si lourdes fautes, qu’on peut dire qu’il a mis les armes à la main de ses ennemis, il faut que ce qui par lui a porté la perturbation dans l’Etat devienne par vous l’instrument de son salut. Son premier tort est d’avoir livré à un petit nombre de sénateurs la haute direction des recettes, des dépenses, du pouvoir judiciaire, et laissé dans la servitude et soumis à des lois injustes le peuple romain, qui auparavant possédait la puissance souveraine. Quoique le droit de rendre la justice ait été, comme antérieurement, dévolu aux trois ordres, cependant ce sont ces mêmes factieux qui administrent, donnent, ôtent ce qui leur plaît ; ils oppriment les gens de bien, ils élèvent aux emplois leurs créatures : point de crime, point d’action honteuse ou basse, qui leur coûte pour arriver au pouvoir ; tout ce qui leur convient, ils l’obtiennent ou le ravissent ; enfin, comme dans une ville prise d’assaut, ils n’ont de loi que leur caprice ou

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