Wikisource:Extraits/2018/49

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Charlotte-Rose de Caumont La Force, Plus belle que fée in Les Fées, Contes des Contes 1692



PLUS BELLE QUE FÉE


CONTE.

IL y avait une fois dans l’Europe un Roi, qui ayant eu déjà quelques enfants d’une Princesse qu’il avait épousée, eut envie de voyager, et d’aller d’un bout à l’autre de son Royaume. Il s’arrêtait agréablement de Province en Province ; et comme il fut dans un beau Château, qui était à l’extrémité des ses Etats, la Reine sa femme y accoucha, et donna la vie à une fille, qui parut si prodigieusement belle au moment de sa naissance, que les Courtisans, soit pour sa beauté ou par envie de faire leur Cour la nommèrent plus belle que Fée ; l’avenir fit bien voir qu’elle méritait un nom si illustre. À peine la Reine fut elle relevée de couche, qu’il fallut qu’elle suivit le Roi son mari qui partit en diligence, pour aller défendre une Province éloignée que ses ennemis attaquaient.

On laissa la petite Plus belle que Fée avec sa Gouvernante, et les Dames qui lui étaient nécessaires. On l’éleva avec beaucoup de soin ; et comme son père eut à soutenir une longue et cruelle guerre, elle eut le loisir de croître et d’embellir. Sa beauté se rendit fameuse par tous les Pays circonvoisins, on ne parlait d’autre chose ; et à douze ans on l’eût plutôt prise pour une Divinité, que pour une personne mortelle : un frère qu’elle avait la vint voir pendant une Trêve, et se lia avec elle d’une parfaite amitié.

Cependant la renommée de sa beauté, et le nom qu’elle portait irritèrent tellement les Fées contre elle, qu’il n’y eut rien qu’elles ne pensassent pour se venger de l’orgüeil de son nom, et pour détruire une beauté qui leur causait tant de jalousie.

La Reine des Fées n’était pas une de ses bonnes Fées, qui sont les protectrices de la vertu, et qui ne se plaisent qu’à bien faire. Après le cours de plusieurs siècles, elle était parvenue à la Royauté par son grand savoir, et par son artifice. Le nombre de ses ans l’avait rendue fort petite, et l’on ne l’appelait plus que Nabote.

Nabote donc assembla son Conseil, et lui fit savoir qu’elle avait résolu de venger tant de belles personnes qu’elle avait dans sa Cour, et toutes celles qui étaient par toute la terre, qu’elle voulait s’absenter et aller elle même voir et ravir cette beauté qui faisait un bruit si désavantageux à leurs charmes : ainsi fut dit, ainsi fut fait. Elle partit, et prenant des vêtements simples, elle se transporta au Château qui renfermait cette merveille, elle s’y rendit bientôt familière, et engagea par son esprit les Dames de la Princesse à la recevoir parmi elles. Mais Nabote fut frappée d’un grand étonnement, quand après avoir considéré le Château, elle reconnut, par la force de son Art, qu’un grand Magicien l’avait construit, et qu’il y avait attaché telle vertu, que dans toute son enceinte, et celle de ses promenades, on n’en pouvait sortir que volontairement, et qu’il n’était pas possible de se servir d’aucunes sortes de charmes contre les personnes qui l’habitaient. Ce n’était pas un secret ignoré de la Gouvernante de Plus belle que Fée, qui connaissant bien le trésor sans prix qui était confié à ses soins, vivait sans crainte, sachant que personne au monde ne pouvait lui ôter cette jeune Princesse, tant qu’elle ne sortirait pas du Château ni des Jardins. Elle lui avait défendu expressément de le faire, et Plus belle que Fée, qui avait déjà beaucoup de prudence, n’avait garde de manquer à cette précaution. Mil Amants qu’elle avait tentoient des effors inutiles pour l’enlever, mais vivant assurée, elle ne redoutait point leur violence.

Il ne fallut pas beaucoup de temps à Nabote pour s’insinuer dans ses bonnes grâces ; elle lui apprenait à faire de beaux ouvrages, et pendant un travail qu’elle rendait divertissant, elle lui faisait des historiettes agréables ; elle n’oubliait rien pour la divertir, et elle lui plaisait si naturellement, qu’on ne les voyait plus l’une sans l’autre.

Nabote dans tous ses soins n’était pas moins occupé de sa vengeance. Elle cherchait le moyen de séduire Plus belle que Fée, et de l’obliger par finesse à mettre seulement le pied hors du seuil des portes du Château. Elle était toujours préparée à faire son coup et à l’enlever.

Un jour

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