Wikisource:Extraits/2018/7

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Gaston Leroux, Rouletabille chez le Tsar 1912


I

GAIETÉ ET DYNAMITE


— Barinia, le jeune étranger est arrivé.

— Où l’as-tu mis ?

— Oh ! il est resté dans la loge.

— Je t’avais dit de le conduire dans le petit salon de Natacha : tu ne m’as donc pas compris, Ermolaï ?

— Excusez-moi, barinia, mais le jeune étranger, lorsque j’ai voulu le fouiller, m’a envoyé un solide coup de pied dans le ventre.

— Lui as-tu dit que tout le monde était fouillé avant d’entrer dans la propriété, que c’était l’ordre, et que ma mère elle-même s’y soumettait ?

— Je lui ai dit tout cela, barinia, et je lui ai parlé de la mère de madame.

— Qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

— Qu’il n’était pas la mère de madame. Il était comme enragé.

— Eh bien, fais-le entrer sans le fouiller.

— Le pristaff[1] ne sera pas content.

— Je commande.

Ermolaï s’inclina et descendit dans le jardin. La barinia quitta la véranda où elle venait d’avoir cette conversation avec le vieil intendant du général Trébassof, son mari, et rentra dans la salle à manger de sa datcha[2] des Îles où le joyeux conseiller d’empire Ivan Pétrovitch racontait aux convives amusés sa dernière farce de chez Cubat. Il y avait là bruyante compagnie et le moins gai n’était pas le général qui allongeait sur un fauteuil une jambe dont il n’avait pas encore la libre disposition depuis l’avant-dernier attentat si fatal à son vieux cocher et à ses deux chevaux pie. La bonne farce du toujours aimable Ivan Pétrovitch (un remuant petit vieillard au crâne nu comme un œuf) datait de la veille. Après s’être — comme il disait — « récuré la bouche » (car ces messieurs n’ignorent rien de notre belle langue française qu’ils parlent comme la leur, et dont ils usent volontiers entre eux pour n’être point compris des domestiques), après s’être récuré la bouche d’un grand verre de « mousseux pétillant vin de France », il s’esclaffait :

— On a bien ri, Féodor Féodorovitch : on avait fait chanter les chœurs, à la Barque[3], et puis, les bohémiennes parties avec leur musique, on était descendu sur la rive pour se dégourdir les jambes et se nettoyer le visage dans le frais petit jour, quand une sotnia de cosaques de la garde vint à passer. Je connaissais l’officier qui la commandait et je l’invitai à venir trinquer à la santé de l’empereur chez Cubat. Cet officier est un homme, Féodor Féodorovitch, qui connaît bien les marques depuis sa plus tendre enfance et qui peut se vanter de n’avoir jamais avalé un verre de vin de Crimée. Au seul nom de champagne, il crie : Vive l’Empereur ! Un vrai patriote. Il a accepté. Et nous voilà partis, gais comme des enfants au cœur léger qui se rappellent des histoires de l’école. Toute la sotnia suivait, puis toute la bande des soupeurs qui jouaient du mirliton et les isvotchiks par derrière, à la file : une vraie sainte procession ! Devant Cubat, j’ai honte de laisser les compagnons officiers de mon ami à la porte. Je les invite. Ils acceptent naturellement. Mais les sous-officiers avaient soif. Je connais la discipline. Tu sais, Féodor Féodorovitch, que j’ai toujours été pour la discipline. Ce n’est pas parce qu’on est gai, un matin de printemps, qu’il faut oublier la discipline. J’ai fait boire les officiers en cabinet particulier et les sous-officiers dans la grande salle du restaurant. Quant aux soldats, qui avaient soif, eux aussi, je les ai fait boire dans la cour. Ainsi, ma parole, il n’y avait pas de fâcheux mélange. Mais voilà que les chevaux hennissaient. C’étaient de braves chevaux, Féodor Féodorovitch, qui, eux aussi, voulaient boire à la santé de l’empereur. J’étais bien embarrassé à cause de la discipline. La salle, la cour, tout était plein ! Et je ne pouvais faire monter les chevaux en cabinet particulier ! Tout de même, je leur fis porter du champagne dans des seaux et c’est alors qu’a eu lieu ce fâcheux mélange que je tenais tant à éviter ; un grand mélange de bottes et de sabots de cheval qui était bien la chose la plus gaie que j’aie jamais vue de ma vie. Mais les chevaux étaient bien les plus joyeux et dansaient comme si on leur avait mis une torche sous le ventre et tous, ma parole, étaient prêts à casser la figure de leurs cavaliers, pour peu que les hommes ne fussent pas du même avis qu’eux sur la route à suivre. À la fenêtre du cabinet particulier, nous mourions de plaisir de voir une pareille salade de bottes et de sabots dansants. Mais les cavaliers ont ramené tous leurs chevaux à la caserne, avec de la patience, parce que les cavaliers de l’empereur sont les premiers cavaliers du monde, Féodor Féodorovitch ! Et nous avons bien ri ! À votre santé, Matrena Pétrovna.

Ces dernières gracieuses paroles s’adressaient à la générale Trébassof elle-même qui haussait les épaules aux propos insolites du gai conseiller d’empire. Elle n’intervint dans la conversation que pour calmer le général qui voulait faire « coller » toute la sotnia au cachot, hommes et chevaux. Et, pendant que les convives riaient de l’aventure, elle dit à son mari, de sa voix décidée de maîtresse femme :

— Féodor, tu ne vas pas attacher d’importance à ce que raconte notre vieux fou d’Ivan. C’est l’homme le plus imaginatif de la capitale, accompagné de champagne.

— Ivan !… Tu n’as pas fait servir aux chevaux du champagne dans les seaux ! Vieux vantard, protesta, jaloux, Athanase Georgevitch, l’avocat bien connu pour son solide coup de fourchette, et qui prétendait posséder les meilleures histoires à boire et qui regrettait de n’avoir pas inventé celle-là.

— Ma parole ! Et de première marque ! J’avais gagné quatre mille roubles au cercle des marchands. Je suis sorti de cette petite fête avec cinquante kopecks.

Mais, à l’oreille de Matrena Pétrovna s’est penché Ermolaï, le fidèle intendant de campagne qui ne quitte jamais, même à la ville, son habit nankin beurre frais, sa ceinture de cuir noir et ses larges pantalons bleus et ses bottes brillantes comme des glaces (comme il sied à un intendant de campagne qui est reçu chez son maître, à la ville). La générale se lève, après un léger coup de tête amical à sa belle-fille Natacha qui la suit des yeux jusqu’à la porte, indifférente en apparence aux propos tendres de l’officier d’ordonnance de son père, le soldat poète Boris Mourazoff, qui a fait de si beaux vers sur la mort des étudiants de Moscou, après les avoir fusillés, par discipline, sur leurs barricades.

Ermolaï a conduit sa maîtresse dans le grand salon et là il lui montre une porte qu’il a laissée entr’ouverte et qui

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  1. Commissaire de police.
  2. Maison de campagne, villa.
  3. Restaurant-bateau attaché, dans les îles, près du golfe de Finlande, à une rive de la Néva.