William Morris (Merrill)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
William Morris
Stuart Merrill

Revue La Société nouvelle, année 14, tome 1
1908






William Morris



À Anatole France.


Il est de mode, chez les philosophes moroses, de dire du mal de notre temps, surtout de ce XIXe siècle que nous avons vu s’achever sur tant d’espérances et tant de déceptions. Siècle de bas matérialisme, prétendent-ils, où l’humanité a perdu la notion de l’idéal, du devoir, de la beauté, où elle a ramené sur terre tout ce que les aïeux plaçaient dans un ciel inaccessible avant la mort. Ces doléances d’épuisés ou d’impuissants ont toujours accompagné la marche de l’humanité vers le bonheur. Il est des esprits chagrins qui ne peuvent souffrir que l’homme essaie de réaliser son rêve ; il en est d’autres, plus nobles, qui souffrent parce que le rêve réalisé reste infiniment loin de la réalité rêvée. Méfions-nous de ce tourment de l’absolu. Admettons que l’idée se déforme toujours en se matérialisant, comme le soleil se ternit dans les glaces les plus pures. Soyons heureux du progrès accompli, même s’il semble bien lent à notre impatience. Ce qui n’a pu se faire hier sera peut-être entrepris aujourd’hui et s’achèvera demain.

Si nous prenons ce sage parti de ne pas demander l’impossible à la nature humaine, nous serons éblouis par la beauté morale du XIXe siècle. Ce siècle n’a pas seulement critique, analysé, détruit, il a cherché en l’homme même sa raison d’être. Ne se contentant plus d’affirmer le droit de chacun à la vie, il a posé le droit de chacun aux moyens de vivre. Cependant il n’a jamais méconnu que le progrès matériel n’était rien sans le progrès moral. Il a cherché, tâche suprême, à concilier le droit individuel et le devoir social. Et de toutes parts ont surgi les prophètes d’une ère de justice, de paix et de bonheur, dont il est impossible que les prédictions soient vaines, j’en atteste Hugo, Comte, Proudhon, Lamennais, Emerson, Shelley, Ibsen, Carlyle, Ruskin, Walt Whitman, Tolstoï et enfin cet admirable William Morris qui est déjà en France, grâce à la bonne volonté de quelques traducteurs, un peu plus qu’un nom, mais dont l’œuvre et l’action dans leur ensemble restent à peu près inconnus. Dans sa propre patrie il ne semble guère apprécié que par l’élite. Il mourut en 1896, alors que l’Angleterre commençait une des guerres les plus iniques de l’Histoire contre une petite nation héroïque et obstinée dont la défaite finale fut encore plus glorieuse que les victoires. Si, cette année-là, le peuple anglais n’avait pas perdu, dans un accès de cette folie furieuse qu’on appelle le patriotisme, toutes ses hautes qualités, il eût jonché de palmes, à l’ombre des bannières rouges et noires de la révolte et de l’espérance, le cercueil de celui qui ne se contenta pas d’être un des plus grands poètes de son pays, mais qui crut également important, en cette année de couardise générale, de se montrer jusqu’au bout un homme.

D’ailleurs le peuple anglais ne le connaissait même pas, et je ne saurais le comparer qu’à ce magistrat qui, ayant à juger William Morris à la suite des émeutes de Trafalgar Square, n’eut pas honte de trahir son ignorance en lui demandant, après avoir appris son nom, quelle était sa profession. « Je suis l’auteur de l’Earthly Paradise », répondit avec une ironique modestie le poète, citant le titre de son chef-d’œuvre. C’est la réponse que le pair de Swinburne, de Tennyson et de Rossetti fera de siècle en siècle à la barre de la postérité.

William Morris, né en 1834 à Walthamstow, reçut sa première éducation à Marlborough Collège, d’où il passa vers sa vingtième année à Exeter Collège, Oxford. C’est à cette Université qu’il se lia avec Burne Jones, destiné comme lui par sa famille au clergé, et comme lui plus enclin aux choses de l’art qu’à celles de la théologie. Les deux amis ne tardèrent pas à jeter aux marguerites des préaux d’Oxford les poudreux bouquins des Pères de l’Église, avec l’indulgente approbation de Dante Gabriel Rossetti, dont ils avaient fait la connaissance en 1856. Celui-ci écrivait d’eux en 1867 : « Deux jeunes gens sont récemment venus à la ville ; ils ont étudié à Oxford et sont maintenant de mes plus intimes amis. Leurs noms sont Morris et Jones. Ils se sont faits artistes au lieu de choisir aucune des carrières où conduit en général l’Université ; et tous deux sont des hommes de réel génie. Les dessins de Jones de Jones sont des merveilles de détail achevé et imaginatif… Morris, quoique doué jusqu’à présent de peu de pratique, n’a pas moins de puissance. Il écrit des poèmes réellement admirables. » [1]

Plus tard un des plus sagaces critiques de la pensée contemporaine, M. Teodor de Wyzewa, devait écrire : « Je crois que les vers de M. Morris sont les plus beaux qui soient dans la littérature anglaise de ce siècle. » [2] Swinburne le comparait à Chaucer : « Dans toute la noble lignée de nos poètes, il n’y a pas eu depuis Chaucer pareil conteur, aucun rhapsode qui lui fût comparable avant la venue de celui-ci. » M. Edmund Gosse le compare plutôt à Spenser : « Si nous cherchons la contrepartie de Morris parmi les vieux maîtres, Spenser nous saute à l’esprit. »

C’est, sans aucun doute, à sa fréquentation des plus nobles esprits de la Confrérie préraphaélite que William Morris dut sa passion de la beauté. Il peut être considéré comme ayant fait partie de la Confrérie à partir de 1856, lorsqu’il fonda The Oxford and Cambridge Magazine, où se retrouvèrent la plupart des collaborateurs de la fameuse revue de Rossetti, The Germ, née et morte en 1850. En 1858, il prit part, sous la direction de Rossetti, à la décoration de la grande salle de l’Union Club d’Oxford, avec Burne Jones, Val Prinsep et Arthur Hughes. On connaît le désastre qui s’ensuivit : les fresques laborieusement exécutées par les Préraphaélites furent peu à peu absorbées par la couche de plâtre sur laquelle elles avaient été peintes sans apprêt suffisant, et ne sont aujourd’hui que d’informes fantômes.

La même année, William Morris se révélait définitivement au public lettré par la publication de La Défense de Guinevere et autres Poèmes, dont les thèmes, les personnages et les décors sont empruntés aux légendes de la Table Ronde. Les preux de la cour du roi Arthur y exhaussent en lourdes chevauchées leurs pennons barrés des trois léopards ou célèbrent l’amour qu’ils connurent aux bras nus des dames de leurs rêves. On a voulu discerner dans ces premiers poèmes l’influence de Tennyson. Il serait plus juste de dire que William Morris y subit, comme Tennyson dans ses Idylls of the King, le charme du vieux Thomas Mallory, le conteur anglais de l’épopée celtique. William Morris ne ressemble ni par la vision, ni par le métier à Tennyson. Les poèmes de celui-ci sont de style aisé, de couleur limpide, d’une ordonnance harmonieuse où le détail ne nuit jamais à l’ensemble. Ceux de William Morris sont plus anguleux, d’ornementation un peu barbare, aux images éclatant en reliefs de cabochons. Ce n’est pas sans raison que M. Arthur Symons a comparé ses œuvres — surtout les premières — à des tapisseries filées d’or et d’argent.

La pièce suivante, la plus courte du volume, donne une idée assez exacte de cette manière un peu raide et archaïque de William Morris :


PRÈS D’AVALON.


Une nef avec des boucliers au soleil ;
Six vierges autour du mât ;
Une couronne d’or sur chacune,
Une robe verte à la dernière.

Les flottantes bannières vertes
Sont brodées de belles têtes de dames ;
Le portrait de Guinevere
Est empreint sur chaque voile.

Une nef qui vogue au vent ;
Autour du timon six chevaliers ;
Ils ont coiffé leurs heaumes. Presque aveugles,
Ils passent au long des terres sans les voir.

Les bannières écarlates, en loques,
Laisseront bientôt nues les lances.
Les six chevaliers portent tristement,
Dans chaque heaume, une boucle de cheveux jaunes.


Mais William Morris devait tôt se lasser de cette poésie d’archéologie décorative, lui qui allait aboutir à un langage d’une aisance, d’une abondance et d’une limpidité incomparables. Sa grande âme se penchait déjà sur les joies et les douleurs de la vie. Est-il rien qui contraste plus vivement avec la pièce précédente que celle-ci, écrite lorsque Morris était déjà enrôlé dans le socialisme militant ?

LE MESSAGE DU VENT DE MARS.


Doux maintenant est le printemps. La terre gisante contemple
Avec les yeux d’une amante la face du soleil.
Longtemps dure la clarté du jour, et l’Espérance baise
Les champs verdoyants qui commencent à mûrir.

Maintenant, ô Douce, doux est-il d’errer par le pays
Parmi les oiseaux et les fleurs et les bêtes des champs ;
L’amour se mêle à l’amour, et aucun mal ne pèse
Sur ton cœur ni le mien, où toute douleur est guérie.

De bourgade en bourgade, par les pacages et les sillons,
Ô belle, nous avons erré loin, et longue fut cette journée.
Mais maintenant le soir monte au bout du village
Où, par dessus le mur gris, s’élève la grise église.

Il y a du vent dans le crépuscule ; sur la route blanche devant nous
La paille de l’étable aux bœufs volette çà et là ;
La lune monte, une étoile brille sur nous
Et la girouette du clocher tourne douteusement.

Là-bas la route s’abaisse vers le pont qui traverse
Le ruisseau coulant vers la Tamise et la mer.
Rapproche-toi, ma douce, nous sommes amante et amant ;
Ce soir-ci tu es vouée au bonheur et à moi.

Serons-nous heureux toujours ? Viens plus près et écoute.
Trois champs plus loin, m’a-t-on dit, là-bas,
Quand la jeune lune sera couchée, si le ciel de mars s’assombrit,
Nous pourrons voir de la colline la lueur de la grand’ville.

Écoute le vent dans les branches des ormes ! Il souffle de Londres
Et chante l’or et l’espoir et le tumulte,
La puissance qui n’aide à rien, la sagesse qui sait,
Mais n’enseigne rien du pire ni du meilleur.

Il chante les hommes riches, et bien étrange est leur histoire.
Ils possèdent et désirent et cherchent de près et de loin,
Ils vivent et meurent, et la terre et sa gloire
N’ont été qu’un fardeau qu’à peine ils supportaient.


Écoute ! Le vent de mars chante encore la foule,
La vie qu’elle mène là-bas, si hagarde et farouche
Que si nous et notre amour avions vécu parmi elle,
Ma tendresse aurait failli, ta beauté se serait ternie.

Ce pays que nous avons aimé dans notre loisir
Est au ciel pour elle, au-delà de son atteinte ;
Les grandes falaises qui dominent la mer n’ont nul attrait pour elle,
Les maisons grises de leurs pères n’ont nulle histoire à leur apprendre.

Les chanteurs ont chanté, et les bâtisseurs ont bâti,
Les peintres ont façonné leurs contes de délice ;
Pourquoi et pour qui le livre du monde a-t-il été doré,
Quand tout pour ceux-là n’est que ténèbres de la nuit ?

Jusqu’à quand et pourquoi leur patience attend-elle ?
Combien et combien de fois leur histoire sera-t-elle redite,
Pendant que l’espoir que personne ne cherche se cache dans l’ombre,
Et que dans le chagrin et la douleur la terre devient vieille ?

Reviens à l’auberge, mon amour, aux lumières et au feu,
Au vieil air du violoneux et au bruit des pas qui glissent ;
Car bientôt nous y trouverons le repos et le désir,
Et le lever du lendemain nous y sera doux.

Pourtant, mon amour, comme nous nous retournons, le vent souffle derrière nous
Et nous apporte la dernière parole qu’il nous dira cette nuit :
Comment, ici, dans le printemps, le message nous trouvera,
Car l’Espoir que personne ne cherche vient au jour.

Comme la graine au cœur de l’hiver qu’on ne voit pas et qui ne meurt pas,
Comme le blé semé en automne qui gît vert sous la neige,
Comme l’amour qui nous surprit sans que nous y fîmes attention,
Comme l’enfant qui grandit invisible sous ta ceinture,

Ainsi l’espoir du peuple germe et grandit ;
Le repos s’efface devant lui, comme l’aveuglement et la crainte ;
Il nous convie à apprendre toute la sagesse qu’il connaît ;
Il nous a trouvés et nous a retenus et nous convie à entendre.


Car l’espoir du peuple porte ce message : levez-vous demain
Et allez votre chemin vers le doute et la lutte ;
Unissez votre espoir à notre espoir, mêlez votre douleur à notre douleur,
Et cherchez l’amour des hommes dans les jours brefs de la vie.

Mais voici la vieille auberge, et les lumières, et le feu,
Et le vieil air du violoneux, et le bruit des pas qui glissent.
Bientôt nous y trouverons le repos et le désir,
Et le lever du lendemain pour les actes sera doux.


Malgré qu’il œuvrât de plus en plus pour l’avenir, William Morris ne fut jamais infidèle au passé, et tout en se vouant à la cause populaire, il n’oublia pas que le devoir suprême du poète est de créer autour de lui de la beauté. Il fut révolutionnaire au point de souhaiter que l’art pérît un moment si toutefois le monde ne pouvait être sauvé que par le sang, les larmes et les flammes ; mais il resta le plus obstiné traditionniste en matière littéraire et artistique. Il s’appliqua non seulement à raviver dans tous les métiers le goût des vieux styles anglais, mais à écarter même de sa langue tout vocable d’étymologie latine et à la renforcer du rude dialecte saxon de ses pères. Ainsi sa foi en l’avenir se justifiait par son amour du passé. Cette haute compréhension des effets et des causes le préserva de verser dans ce qu’il est convenu d’appeler l’art social. Il n’eut rien de commun avec les Gerald Massey et les Ebenezer Elliot. Lorsqu’il se dépensait en actes, c’était pour notre temps ; lorsqu’il œuvrait en art, c’était pour tous les temps.

Aussi n’est-il pas étonnant que ce conservateur révolutionnaire se soit tourné comme Wagner vers la légende, et qu’il ait chanté dans ses épopées les âmes élémentales des héros du Nord. L’invocation suivante est d’un mélancolique intérêt pour ceux qui n’ont connu de William Morris que le côté joyeux et combatif.


À LA MUSE DU NORD.


Ô Muse qui régis la triste chanson du Nord,
Ta main droite pleine de fléaux et de maux,
Ta gauche tenant la pitié, et ton sein
Palpitant de l’espoir d’un repos si certain ;

Toi, avec tes yeux gris, doux et sans peur,
Et tes tendres lèvres qui ne tremblent pas, quoiqu’elles aient dit
Le sort du monde et de ceux qui l’habitent,
Tes lèvres qui ne sourient même pas quand tes enfants atteignent
À l’amour fatal qui entraîne la fatale mort,
Ah ! puisse, porté par le cours clair de ton souffle,
Un mot parvenir à mes oreilles et toucher mon cœur,
Afin que, si cela peut être, je prenne part
À la grande douleur de tes enfants morts,
À cette douleur qui leur troublait le front et leur inclinait la tête,
Blanchissait leurs cheveux et faisait de la vie un rêve merveilleux
Et de la mort le murmure d’une paisible rivière
Ne laissant aucune tache à ces âmes, les tiennes,
Dont la grandeur éclate à travers le trouble du monde,
Ô la Mère, et l’Amante, et la Sœur en une seule !
Viens ! Car certes je suis assez solitaire
Pour que tu jettes autour de mon cœur tes bras
Et que tu m’endormes dans le regret des jours d’il y a longtemps !


Il faut citer parmi les poèmes épiques de William Morris, outre des traductions de l’Odyssée et de l’Enéide, La Vie et la Mort de Jason, L’Histoire de Sigurd le Volsung, etc. et enfin Le Paradis Terrestre.

Cette dernière collection de poèmes est le chef-d’œuvre de William Morris et l’un des chefs-d’œuvre de la littérature anglaise. Imaginez que dans une de nos villes souillées de fumée, trépidantes de bruit, anéanties de lassitude, un poète surgisse du triste crépuscule et chante au carrefour, pour qui veut l’entendre, l’histoire des aïeux qui conquirent les terres, qui écumèrent les mers et qui escaladèrent les deux. Le poète héroïque invite ses auditeurs à oublier leur temps :


Oubliez six comtés au ciel souillé de fumée,
Oubliez la hennissante vapeur et les coups de piston,
Oubliez l’étendue de la hideuse cité ;
Pensez plutôt au cheval de charge dans la prairie
Et rêvez de Londres petit, blanc et propre,
À la claire Tamise bordée de verts jardins ;
Imaginez que sous le pont les vagues roulant vertes

Heurtent quelques quilles qui apportent des bois du Levant
Découpés dans la forêt d’ifs sur la colline brûlée,
Et des jarres pointues que des mains grecques peinèrent à emplir,
Et le trésor des rares épices de quelque lointaine mer,
Du brocart de Florence, du linge d’Ypres,
Du drap de Bruges et des tonneaux de Guyenne,
Tandis que près du quai encombré Geoffrey Chaucer suit de la plume
Les listes de marchandise…


Le Paradis Terrestre contient, racontées par un doux trouvère de nos temps, les légendes héroïques de la Grèce, ainsi que les mythes empruntés aux peuples du Nord, Germains et Scandinaves. On peut citer La Course d’Atalante, L’Amour et Psyché, L’Amour d’Alceste, Le Fils de Crésus, Pygmalion et la Statue, La Mort de Paris, Ogier le Danois, Les Amants de Gudrune, etc. Il est impossible, en un si court espace, de donner une idée adéquate de cette prodigieuse série d’épopées. Tout au plus pourrons-nous en suggérer le caractère en la différenciant de La Légende des Siècles. Là où Victor Hugo est tout vie, force et rage, William Morris est le calme, l’harmonie, la grâce. Victor Hugo mène nos pensées terrifiées aux cimes où se déploie dans la tempête le vol des aigles ; William Morris leurre notre nostalgique rêverie vers un verger enchanté où roucoulent des colombes. Bref, comme son satyre, le poète français se dresse « debout dans le délire des rêves, des frissons, des aurores, des cieux », tandis que le poète anglais a dit de lui-même, dans une fameuse Apologie : « Je ne suis que le vain chanteur d’une journée désœuvrée », I am the idle singer of an empty day  :


Du ciel ou de l’enfer je n’ai pas pouvoir de chanter,
Je ne puis alléger le fardeau de vos craintes,
Ni faire de la mort aux pas rapides une petite chose,
Ni vous ramener le bonheur des ans passés ;
Et par mes paroles vous n’oublierez pas vos larmes
Et vous ne recouvrerez pas l’espérance pour tout ce que je puis dire,
Moi, levain chanteur d’une journée désœuvrée.

Mais plutôt lorsque, las de votre gaîté,
Vous soupirerez du fond d’un cœur que rien ne rassasie,

Et, vous sentant pleins de tendresse pour toute la terre,
Vous regretterez chaque moment qui passe,
Devenus plus attentifs à la fuite des douces journées,
Alors souvenez-vous un peu de moi, je vous prie,
Du vain chanteur d’une journée désœuvrée.

Le lourd souci, l’égarante inquiétude
Qui nous écrasent, nous qui vivons et gagnons notre pain,
Ces vains vers n’ont pas pouvoir de les déplacer.
Donc laissez-moi chanter les noms remémorés
De ceux qui, ne vivant plus, ne peuvent jamais mourir,
Ni abolir pour longtemps leur souvenir
En nous, vains chanteurs d’une journée désœuvrée.

Rêveur de rêves, né hors de mon temps,
Pourquoi m’efforcerais-je à redresser ceux qui sont estropiés ?
Qu’il me suffise que mes rimes murmurantes
Battent d’aile légère contre la porte d’ivoire,
Contant un conte qui ne soit pas trop importun
À ceux qui vivent dans la région ensommeillée,
Assoupis par le vain chanteur d’une journée désœuvrée.

Les gens disent qu’un sorcier montra jadis à un roi du Nord,
Au temps de Noël, de si merveilleuses choses,
Que par une fenêtre on voyait naître le printemps,
Et par une autre se consumer l’été,
Et par une troisième mûrir en rang les vignes,
Tandis que toujours, comme d’habitude, mais sans être entendu,
Sifflait le vent triste de cette journée de décembre.

De même en est-il de ce Paradis Terrestre,
Si vous voulez bien me comprendre et me pardonner,
À moi qui m’épuise à bâtir une ombreuse île de bonheur
Au milieu des chocs de la mer d’acier
Où sont ballotés tous les cœurs des hommes
Et dont les monstres dévorants ne seront égorgés que par les forts,
Non par le pauvre chanteur d’une journée désœuvrée.


Ce vain chanteur était en réalité un rude lutteur. M. Jean Lahor l’a ainsi défini : ce M. William Morris, à la fois poète de premier ordre, maître-verrier, ornemaniste et décorateur parfait, dessinateur de papiers peints, fabricant de tapisseries, de tapis, d’étoffes, à l’occasion de meubles même, depuis peu de temps imprimeur de livres, publiciste aussi, et l’un des chefs respectés du Parti socialiste, et excellant en chacun de ces travaux divers, renouvelant tout ce qu’il touche, sentant qu’à l’artiste vrai rien dans l’art ne doit être indifférent ou étranger, s’intéressant passionnément ainsi à ses manifestations les plus humbles comme les plus hautes, enfin d’une universalité de talents, de génies, de connaissances, de techniques, comme en ont possédé seuls de rares maîtres d’autrefois. »[3]

En effet, William Morris était devenu le chef de cette école d’ornemanistes qui, depuis soixante ans, transforme dans le sens de la beauté tous les arts domestiques en Angleterre. Réaliser la beauté dans la vie pratique et quotidienne, tel fut le but de ces nobles maîtres, Morris, Crane, Philip Webb, Street, Norman Shaw, grâce auxquels l’architecture comme la typographie, la verrerie comme la ferronnerie, la tapisserie comme l’imagerie ont soudain fleuri en mille formes gracieuses et correctes, qui sont les preuves vivaces d’une véritable renaissance anglaise. William Morris, chez qui l’action fut toujours la sœur du rêve, fonda même aux bords de la Wandle une fabrique où se déploya sa multiforme activité. « En un de ces délicieux paysages de nature grasse, généreuse, à l’ombre d’arbres puissants, au milieu d’une immense prairie s’élèvent les usines d’art de Merton Abbey. Usines d’art ! le vilain mot qui évoque une vision de fumée acre, de machineries bourdonnantes, de travail impersonnel. Non, rien de tout cela, mais une sorte de grande ferme, à un seul étage, dans la verdure, au bord d’une petite rivière, la Wandle, qui sinue autour en chemin de fraîcheur et de joyeux murmure. »[4]

C’est en cette charmante retraite que William Morris fit exécuter, sur des cartons de Walter Crane et de Burne Jones, des verrières aux profondes transparences, des tapisseries de haute lice, des papiers de tenture fleuris et ramages, des meubles imités du temps de la reine Anne. Lui-même dessina plusieurs motifs décoratifs pour reliures et papiers peints, mais en général il se contentait de faire exécuter les dessins des autres. Il révéla ses goûts archaïques dans les livres de la Presse de Kelmscott, dont les caractères ont été fondus pour lui et dont quelques exemplaires ont été imprimés par sa main. Parmi ces livres, dont la plupart sont malheureusement hors de prix, il convient de noter Le Morte d’Arthur, avec illustrations d’Aubrey Beardsley et surtout les Contes de Canterbury de ce Chaucer que Morris considérait comme son maître. Il eut le bonheur de pouvoir achever ce dernier ouvrage peu de temps avant sa mort.

Il importe d’exposer ici quelques-unes des idées de William Morris sur le rôle de l’artisan dans la création de l’œuvre d’art. Personne n’a haï avec plus de violence, sauf peut-être Ruskin, la machine qui transforme l’artisan intelligent en un automate inconscient. Ce qui fait la valeur de l’œuvre de l’artisan, comme de celui de l’artiste, c’est son cachet personnel. Or la machine répète et banalise tout ce qu’on lui confie. L’élément humain en est absent. Aussi William Morris avait-il proscrit de Merton Abbey tous les outils perfectionnés, et n’a-t-il gardé que ceux dont nos pères se servaient pour accomplir leurs chefs-d’œuvre.

Étrange contradiction d’un grand esprit ! William Morris, qui acceptait toutes les obligations morales de son temps en vue d’un avenir meilleur, en refusait l’héritage matériel. Il faut poser ici quelques questions. Comment et à quel point précis s’arrêter dans la voie du progrès pratique ? Si vous profitez de la voiture, pourquoi renoncez-vous au chemin de fer, contre lequel Ruskin, entre autres, fulmina de façon assez grotesque ? La vieille presse à bras dont se servait William Morris n’avait-elle pas supprimé en son temps le travail autrement personnel du scribe ? Et si la machine peut répandre à vil prix des objets aux formes harmonieuses, pourquoi les artistes ne la soumettraient-ils pas à leur service ? Cette initiation à la beauté donnerait au peuple une idée plus haute de l’œuvre purement personnelle de l’artiste ; La vente des moulages de la Venus de Milo n’a jamais nui, que je sache, à la gloire de son auteur inconnu. Si les artistes de profession persistent à bouder leurs contemporains, c’est en dehors d’eux que s’élaborera la beauté future, dont les artisans seront les ingénieurs, les métallurgistes et les électriciens. Quel poète, en effet, n’a pas rêvé les fêtes splendides de l’avenir, où, dans des palais de fer aux arceaux aussi harmonieux que l’ogive gothique, aux vitraux éclatant en fastueuses floraisons sous l’éclairage électrique, le peuple déroulera au milieu des chants et des fanfares, la splendeur de ses fêtes civiques sur lesquelles flotteront les bannières des corporations et le drapeau d’une unique patrie ? Vision qui vaut celle, si belle pourtant, des Parthénons au bord des mers violettes ou des cathédrales perçant de leurs clochers les brumes grises. Le passé, quelque sublime qu’il ait été, et quel que soit le regret que nous inspire le spectacle de ses ruines, est mort à tout jamais.

William Morris fit œuvre moins contestable en élargissant le domaine de l’art. Il ne réservait pas le titre d’artiste aux seuls spécialistes du « grand art », il l’etendait à tous ceux qui marquent un ouvrage quelconque d’un sceau personnel. Il ne pardonnait pas au dilettantisme vaniteux. Appelé à faire une conférence devant les hauts bourgeois d’une ville qui se targue de sa protection des arts, il dénonça leur hypocrisie : « À Manchester, un habitant de cette ville m’a affirmé que l’acte sur la fumée y reste littéralement lettre morte. Eh bien ! on achète des tableaux à Manchester ; on s’y vante de favoriser les arts ; mais, comme vous le voyez, ce ne peut être la qu’une vaine ostentation, en ce qui concerne du moins les riches. Ils veulent seulement en parler, mais leur conduite parle pour eux. »

William Morris ne croyait pas que le rôle de l’artiste se bornât à noircir du papier, à peinturlurer de la toile ou à pétrir de la glaise ; il sentait que son devoir quotidien consiste à réaliser de la beauté dans les moindres détails de la vie. « Lui et Burne Jones, dit Jean Lahor dans l’article déjà cité, ont du beau ce glorieux besoin qui le rend aussi nécessaire à certains hommes que le pain de chaque jour l’est à tous, et qui fait que l’artiste le veut et l’exige en toute chose s’offrant à ses regards. »

Pour propager dans le public le goût de la beauté et pour mettre l’ouvrier d’art en relations directes avec l’acheteur, William Morris, secondé par Burne Jones et Walter Crane, fonda l’Arts and Crafts Society (Société des Arts et Métiers) qui expose annuellement à Londres le résultat de ses travaux, depuis des broderies d’amateur jusqu’à des tableaux de maître.

Et comme un tel labeur ne suffisait pas à épuiser ses forces, il entreprit, après la lutte contre la laideur, la lutte contre l’injustice, et se mit à propager parmi le peuple les doctrines du socialisme révolutionnaire.

Il ne faut pas s’y tromper, c’est par amour de la Beauté que William Morris, singulièrement clairvoyant pour un artiste, aboutit au socialisme. C’est ainsi qu’il s’adressait à un public bourgeois : « Sûrement il y a parmi vous quelques-uns qui aspirez à être libres, qui êtes instruits et raffinés et dont les conceptions de beauté et d’ordre ne se sont développées que pour être choquées et blessées à chaque tour par les brutalités du commerce ; qui avez été obsédés et pourchassés par le commerce ; qui, malgré que vous soyez dans l’aisance et peut-être même l’opulence, n’avez maintenant rien à perdre à la Révolution sociale. L’amour de l’art, c’est-à-dire du véritable plaisir de la vie, vous a forcés à associer votre sort à celui de l’esclave salarié du commerce. Vous et lui, vous devez vous aider l’un l’autre et avoir un espoir en commun, sans quoi vous, au moins, vivrez et mourrez sans consolation ni secours. Vous qui aspirez à vous libérer de l’oppression des manieurs d’argent, appelez de vos vœux le jour où l’on vous forcera à être libres. »

Aucune conversion ne prouve avec une telle évidence la corrélation qui doit exister, pour un grand esprit, entre les trois termes Beauté, Bonté et Vérité. Sans doute William Morris n’a-t-il jamais exprimé que par éclairs sa philosophie, car il fut plutôt un intuitif qu’un analyste. Mais nous ne pouvons douter que c’est parce que notre société est réfractaire à toute beauté, en astreignant la plupart de ses membres à des travaux déformants et abrutissants, qu’il en souhaita d’abord la destruction. Se lamenter sur la décadence actuelle de l’art, sans s’animer de haine contre notre société, c’est accepter une cause sans en vouloir admettre le résultat. Comment, dans un monde divisé en deux classes hostiles, celle des maîtres dont la suprême ambition est l’accaparement des richesses, et celle des esclaves dont l’unique souci est la conquête du pain, l’art, expression suprême de l’âme d’une époque, pourrait-il hautement se manifester ? Cette préoccupation, que ce soit du nécessaire ou du superflu, exclut toute noblesse de part et d’autre : or, sans noblesse, pas de beauté. Un marchand du Moyen-Âge se façonnait à l’aristocratie par une lutte continuelle contre les éléments et les larrons ; celui d’aujourd’hui délègue sa dangereuse autorité à des salariés qui s’exposent à sa place. Les Médicis pouvaient brandir au soleil des épées ciselées peut-être par Verocchio ; les Rothschild ne peuvent écarteler leur écusson que de ciseaux à coupons. Aussi ne faut-il pas s’étonner si les riches allient à la bassesse de leurs préoccupations la vulgarité du goût ; à force de concentrer leurs désirs sur la matière, ils sont devenus indignes de recevoir la grâce sanctifiante de l’art. Car, vraiment, ce qu’ils appellent l’art, eux, n’est la plupart du temps qu’une aide à la digestion ou un excitant à la copulation.

Si la ploutocratie est sans âme, le prolétariat, par la force même de sa misère, est sans idéal. Est-ce vivre que de passer toute son existence à s’assurer les moyens de vivre ? Trop d’ouvriers sont comparables à ces mendiants qui se disputent dans les foires les sous lancés à la gribouillette. C’est pourtant chez eux que l’on constate les exemples les plus fréquents d’abnégation et d’héroïsme ; quand la vie vaut peu, on hésite moins à la sacrifier. Mais leurs pensées se détachent difficilement de la pâtée quotidienne, et leur ambition se borne trop souvent à ressembler à leurs maîtres.

L’artiste, dans une pareille géhenne, ne peut être que le courtisan de Ploutos ou de Démos, ou un isolé se consumant en de vaines rêveries. La Beauté, comme l’Amour et la Science, n’est possible que dans une société où serait réalisée la noble devise : chacun pour tous, tous pour chacun. L’Histoire prouve du reste que l’art suprême n’a fleuri que dans les civilisations harmoniques où la chose publique, non pas théoriquement, mais réellement, était l’affaire de tous les citoyens. Il importe maintenant d’étendre cette harmonie, jadis réalisée dans quelques cités, à tous les pays où le prolétariat, fort de ses droits sociaux, commence à s’organiser contre le patronat.

William Morris épousa sans hésitation la cause des Pauvres, comprenant que l’anarchie économique de nos temps ne pouvait aboutir qu’à une nouvelle barbarie, si les hommes de bonne volonté ne s’insurgeaient pas sans retard contre la domination de Mammon. Il se mit à prêcher avec l’ardeur d’un néophyte l’évangile du socialisme révolutionnaire à la tourbe hostile de Londres. On le vit tour à tour dans les salles enfumées de l’East End ou à Hyde Park, dans la charrette de l’orateur de meeting, essayant d’éveiller chez ses auditeurs, qui insultèrent maintes fois à son enthousiasme, l’esprit d’indépendance et de révolte. Son public se composait parfois d’une douzaine de gamins et d’un policeman. Mais ni les injures ni le ridicule ne vinrent à bout de William Morris. Par un prodige de foi et d’énergie, il réussit à s’imposer, avec Hyndman, le chef de la Social Démocratic Fédération, à la populace la plus réfractaire qui soit aux idées générales et désintéressées. Mais bientôt les restrictions de la politique quotidienne l’incommodèrent ; il rêva un socialisme à la fois plus libre et plus intellectuel, et fonda, comme organe de la Socialist League, le journal hebdomadaire The Commonweal, où collaborèrent Walter Crane par ses dessins et Bernard Shaw, Belfort Bax, Edward Aveling et d’autres par leurs écrits. Le rôle indépendant que joua William Morris dans le socialisme anglais est nettement indiqué par son abstention au premier Congrès marxiste de Londres, quoiqu’il prit part au Congrès International de 1889, siégeant à Paris. Il semble avoir fini par une sorte de communisme anarchique et un peu utopique, si toutefois il est permis de définir une opinion qui se refusa toujours à toute classification. Mais si William Morris resta rebelle aux formules plus ou moins restrictives de l’école, il ne se montra chiche ni de paroles, ni d’actes, qui scandalisèrent ses confrères de lettres et effarouchèrent les révolutionnaires de salon. Pour le peuple il écrivit quelques hymnes réunis en brochure sous le titre : Chants pour Socialistes. Lui a-t-on assez reproché ces quelques pages qui n’étaient destinées, dans l’esprit de leur auteur, qu’à enflammer d’un peu de lyrisme la naïve imagination de ses compagnons ! Il prodigua aussi les conférences, dont quelques-unes sont comparables aux plus belles exhortations de ces réveilleurs de consciences, Carlyle, Ruskin et Emerson. Enfin il exposa plus complètement sa foi, d’aucuns dirent ses illusions, dans Le Rêve de John Ball, où il évoque une utopique Angleterre de paix, de douceur et de beauté, et dans Nouvelles de Nulle Part, qui ont été traduites en français par M. La Chesnais.[5]

Ce fut donc, peut-on dire, en plein rêve et en pleine lutte que succomba William Morris — désappointé peut-être de voir ses désirs si peu réalisés, heureux pourtant de s’être amplifié par une pensée et une action incessantes.

Car c’est avant tout l’exemple de l’action que nous a légué William Morris. Comme tous les grands poètes, Byron, Shelley, Victor Hugo, il ne put s’empêcher d’être aussi lyrique dans sa vie que dans ses œuvres. Il ardait de pétrir l’humanité comme il façonnait les vers. Il lui fut impossible de faire deux parts de son âme, l’une s’exaltant vers la beauté idéale, l’autre se résignant à la laideur réelle. Il fut sincère envers lui-même, donc sincère envers les autres.

Bon, William Morris le fut et par la bonté il s’enrichit l’àme. Ce n’est pas lui qui eût trouvé nécessaire, comme le stérile Barrès, d’inventer un système de psychothérapie pour se donner de la santé morale. Instinctivement, comme les femmes et les enfants, il aima, et ne crut pas se diminuer en aimant. Écoutez cette glorification mystique de l’Amour :


L’Amour suffit. Ô vous qui cherchez le salut,
N’allez pas plus loin, venez ici ; il en est qui l’ont trouvé,
Et ceux-là connaissent la maison de l’accomplissement du désir,
Ceux-là connaissent la coupe enguirlandée de roses,
Ceux-là connaissent la blessure du monde et le baume qui l’a guérie.
Appelez (car le monde ne vous écoute pas) : Amour, mène-nous à ta demeure !

Il mène, il écoute, il vient vers vous ;
Composez-vous un visage d’airain devant la crainte que suscitent
Son aiguillon pour les faibles et son fouet pour les audacieux.
Voyez ses lèvres, comme elles tremblent du récit des derniers baisers ;
Voyez ses yeux pleins de toute la douleur qu’ils ne peuvent celer ;
Criez, car il vous écoute : Ô Amour, mène-nous à ta demeure !

Ah ! écoutez les mots de sa voix pitoyable :
Venez, entourez-moi, ô les fidèles qui souffrez
D’inquiétude et de lassitude, et du mode changeant du monde.
Comme la pluie au milieu du matin, vos maux vont redoubler.
Mais certes, en vous renaît quelque chose de divin
Quand vous m’appelez, moi qui vous écoute et vous mène vers ma demeure.

Venez, — Vous connaîtrez la douleur et jusqu’au bout vous serez aveugles.
Venez. — Vous connaîtrez la peur sous le ciel assombri.
Venez. — Vous connaîtrez le changement, car vous irez très loin.

Venez. — Vous n’aurez aucun guerdon pour la soif et la faim éprouvées,
Mais vous aurez les lèvres baisées de l’amour et la belle vie éternelle !
Appelez, car quelqu’un écoute qui vous mène à sa demeure !


Est-il parti ? Était-il parmi nous ? Ô vous qui cherchez le salut,
N’allez pas plus loin ; venez ici. Car ne l’avons-nous pas trouvé ?
Voici la maison de l’accomplissement du désir,
Voici la coupe enguirlandée de roses,
La blessure du monde guérie, et le baume qui l’a adoucie.
Appelez, car il écoute, le doux Amour qui nous a menés à sa demeure.


Je ne connais rien d’aussi noble que cette acceptation des épreuves fatales et des douleurs nécessaires de la vie pour l’amour de l’Amour. Aimez-vous les uns les autres, non pas en vue d’une récompense céleste, ni même avec l’espoir d’être payé de retour, mais parce qu’une minute de transport sacré éclairera à jamais toute votre vie. William Morris était assez mâle pour ne pas donner à l’amour sa seule signification sexuelle ; il ne le symbolisait pas seulement par l’image des lèvres unies des amants, mais par celle des mains enlacées des amis. L’amour pour lui ne se bornait pas à la recherche de quelques satisfactions charnelles ou sentimentales. Non, son amour, qui savait se faire toute tendresse à son foyer, écoutait, inquiet et rude, l’appel de la douleur, bondissait hors de sa demeure pour éveiller ceux qui dorment derrière leurs portes fermées, ameutait contre l’injustice toute la sainte racaille de la rue. Lui, si richement doué, sentait impérieusement tout ce qu’il devait à ceux qui sont dénués de tout. N’est-ce pas Maeterlinck qui dit que le plus humble paysan est autre aujourd’hui qu’il ne serait si, il y a des siècles, Platon n’avait parlé ? La réciproque est vraie et tout génie se doit un peu à l’humanité de son temps. Or, nul ne se prodigua avec plus de largesse que William Morris. Il est donc permis d’espérer que la moisson de ses idées sera abondante au jour futur de la Révolution.

La Révolution, William Morris la souhaitait de toute l’ardeur de sa foi. Car son amour n’était pas celui qui se paie de paroles et qui n’oppose à l’iniquité que de vaines remontrances. Il avait compris le sens formidable du symbole de Jésus : « Je suis venu apporter, non la paix, mais l’épée ». Son amour était actif et violent, et il est certain que William Morris se fut sacrifié corps et biens, s’il l’avait fallu, à ce qu’il nommait de façon si touchante la Cause. Il était de ceux qui répondent tout armés à qui les appelle au bon combat.

Beauté, Amour et Révolte, voilà les trois termes de la méditation qu’il importe à tout artiste de s’imposer devant la tombe insuffisamment honorée d’un des plus grands génies du XIXe siècle, et dont la foule anglaise, traître au splendide idéal que lui ont toujours proposé ses poètes, ne remarqua même pas la disparition.

Mais pour quelques fidèles, une grande voix s’est tue en cet automne de 1896, où la dépouille mortelle de William Morris fut portée au cimetière dans un chariot rustique orné de fleurs et de gerbes de blé…


Stuart MERRILL.



  1. Gabriel Mourey, Passé le Détroit.
  2. Téodor Wyzewa, Le Mouvement socialiste en Europe.
  3. M. William Morris et l’art décoratif en Angleterre (Revue Encyclopédique 15 août 1894).
  4. Gabriel Mouroy, Passé le Détroit
  5. Une traduction des Nouvelles de Nulle Part, la première en français, croyons-nous, a paru dans La Société Nouvelle en 1892 (1re série, livraisons 85, 86, 87, 88, 89, 90, 91). — N. D. L. R.