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William Prescott, sa vie et ses oeuvres

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William Prescott, sa vie et ses oeuvres
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 76 (p. 202-229).
WILLIAM PRESCOTT
SA VIE ET SES ŒUVRES


Il y aura bientôt dix ans, une fin prématurée enlevait aux lettres et à son pays un des hommes qui ont le plus contribué à marquer dans la littérature du XIXe siècle la place du peuple américain. William Prescott, l’éminent historien, est mort à Boston le 28 janvier 1859, à peine au déclin de l’âge, dans la pleine vigueur de son talent, brusquement interrompu au cours de ses plus importans travaux. Il laissait derrière lui une renommée qui s’étendait bien au-delà des frontières de sa patrie, et des œuvres de premier ordre, devenues populaires même à l’étranger; mais de lui-même, de sa personne, des efforts au prix desquels il avait acheté sa réputation, on savait jusqu’à présent peu de chose, en France du moins. On avait bien ouï parler des obstacles qu’une santé déplorable et une cécité presque absolue avaient jetés sur sa route. Lui-même, dans la préface d’un de ses principaux ouvrages, avait entretenu discrètement ses lecteurs de ses difficultés et de ses souffrances; mais à ces quelques lignes empreintes d’une mélancolie résignée se bornaient les renseignemens dont on était en possession. C’est d’aujourd’hui seulement que nous sommes mieux instruits. Un littérateur américain bien connu, M. George Ticknor, vient de nous donner une biographie scrupuleusement fidèle de celui qui a été pendant quarante ans son plus intime ami. Écrite d’une main qui semble encore tremblante d’émotion, cette narration nous mène depuis les premiers mois de l’enfance de Prescott jusqu’au jour de sa fin si soudaine avec un intérêt qui ne cesse pas un instant de s’accroître. Cet intérêt est dû à l’abondance des détails qui ont le charme de la vérité, au soin minutieux avec lequel l’ami nous fait pénétrer dans les replis de l’âme de son ami, et par-dessus tout à je ne sais quel souille de tendresse qui anime ces pages consacrées au récit d’une simple et parfois douloureuse existence. Ce n’est pas, à vrai dire, dans l’abondance et l’imprévu des événemens qu’il faut chercher le véritable attrait de la vie de Prescott. Cette vie s’est écoulée tout entière dans l’enceinte de son cabinet, sur le seuil duquel il semble que les clameurs du dehors soient toujours venues expirer. Dans cette Amérique que notre ignorante imagination se représente involontairement comme si désordonnée, si bruyante, qui sitôt après sa mort devait être livrée aux horreurs de la guerre civile, le sort lui a ménagé une destinée dont le calme aurait fait envie à un moine du Mont-Cassin. Il a vécu pour le travail, il est mort en travaillant. Nous avons pensé cependant que dans le spectacle de l’indomptable énergie avec laquelle il a lutté contre sa triste infirmité, dans l’analyse de ses procédés habituels de composition, enfin et surtout peut-être dans l’étude de sa pure et noble nature, il y aurait quelque chose d’instructif et d’attachant. Grâce aux larges emprunts que nous ferons à l’ouvrage de M. Ticknor et grâce à la célébrité du nom de Prescott, nous espérons qu’on en voudra bien juger ainsi.


I.

William Hickling Prescott naquit à Salem, petite ville de la Nouvelle-Angleterre le à mai 1796 de William Prescott, avocat distingué, plus tard juge à Boston, et de Catherine Hickling, fille d’un commerçant du Massachusetts. La famille Prescott se vantait de descendre en ligne directe d’un de ces glorieux émigrans du XVIe siècle qui, sacrifiant leur patrie à leur foi, vinrent demander la liberté religieuse aux plages désertes du Nouveau-Monde. Les premiers ancêtres de l’historien furent, nous dit-on, des hommes énergiques et intelligens qui exercèrent une grande influence sur les destinées de la colonie naissante. Pareils souvenirs ne sont pas, à ce qu’il paraît, dans la démocratique Amérique chose tout à fait indifférente, et maintes fois le jeune William prêta l’oreille au récit des exploits accomplis par un de ses aïeux qui, marchant à l’encontre des Indiens sous l’abri d’une cotte de mailles, jetait par sa seule apparition la terreur dans leurs bandes inexpérimentées. Maintes fois aussi on célébra devant lui le rôle que son grand-père avait joué dans la guerre de l’indépendance américaine, et l’on fit admirer à ses yeux enfantins le sabre porté par celui-ci à la glorieuse journée de Bunker’s Hill. Peut-être faut-il expliquer par ces impressions premières le goût que Prescott conserva toujours à raconter les beaux faits d’armes et les grands coups d’épée. Nulle lecture ne causait chez lui autant d’enthousiasme que celle des romans de chevalerie. Au premier rang de ses préférences, le futur historien de Fernand Cortez mettait Amadis de Gaule, auquel il paya plus tard dans son premier ouvrage un tribut d’hommages moins enthousiastes peut-être, mais plus réfléchis. Bien différent au reste de ce qu’il devait être un jour, il aimait beaucoup mieux le plaisir que le travail, et montrait une aversion singulière pour tout ce qui ressemblait à un effort quelconque. Son admission au rang des sophomores de l’université d’Harvard ne modifia en rien ses habitudes d’oisiveté. Il ne paraît même pas qu’il ait su résister alors à toutes les tentations qui se pressaient sur sa route depuis qu’échappé à la surveillance des siens rien ne l’empêchait plus de se livrer aux entraînemens d’une nature ardente et d’un cœur passionné. Au moins son biographe nous dit-il que cette période fut la plus dangereuse de sa jeunesse, et que souvent plus tard, regardant en arrière, il y pensait avec regret. Un terrible accident qui devait avoir sur sa destinée une triste et considérable influence changea brusquement le cours de sa vie. Au milieu d’une bagarre d’écoliers, il reçut dans l’œil un morceau de pain lancé avec force et au hasard par un de ses amis. Ce coup funeste fut suivi d’une inflammation qui mit pendant plusieurs jours son existence en danger, et, quand il revint à la santé, son œil était irrévocablement perdu. Les longues semaines qu’il avait passées dans la nuit et le silence étaient propices aux sages réflexions, et il sortit de son long repos avec la ferme intention de racheter par un travail assidu l’oisiveté légère de ses premières années. Grâce à ses remarquables facultés, dont il n’avait pas fait grand emploi jusqu’à ce jour, il lui fut aisé d’y parvenir, et il obtint l’insigne honneur de terminer sa carrière universitaire par la lecture publique d’un poème en vers latins de sa composition dédié à l’espérance, poème qu’il s’efforça plus tard de retrouver parmi ses papiers de jeunesse, et dont il regretta toujours la perte.

L’espérance lui souriait en effet à cette époque de sa vie, alors qu’après de brillans succès, et dans toute la joie d’une santé rétablie, il quittait, non sans regrets toutefois, l’université. Il avait alors dix-neuf ans, et il commença, bien qu’avec assez peu de goût, à étudier le droit sous la direction de son père. Deux ans s’étaient écoulés depuis son accident, et il pouvait caresser l’espoir d’en être quitte pour une infirmité qui, chose singulière, était à peine visible; mais l’illusion ne fut pas de longue durée. Une légère imprudence amena le retour de la terrible inflammation qui déjà avait mis ses jours en danger, et quant au bout de trois mois il lui fut permis de sortir de l’obscurité, ses yeux, son œil plutôt était en si mauvais état qu’à peine pouvait-il s’en servir pour lire une page ou écrire une lettre. Rien ne put le fortifier, ni un hiver passé aux Açores, ni un voyage en France, en Angleterre et en Italie, ni les prescriptions des chirurgiens les plus expérimentés de Londres et de Paris. Quand il revint à Boston après une absence de deux années, il y rapporta les mêmes souffrances, et fut forcé de s’astreindre aux mêmes précautions. Grande fut la déception de sa pauvre mère, qui s’était fait une fête de préparer pour lui une petite chambre blanche et gaie, ornée de tentures brillantes. La vue de ces vives couleurs lui causa d’intolérables souffrances, on fut obligé de peindre les murailles en vert et de draper les meubles d’étoffes foncées : heureux s’il avait suffi pour lui de pareils ménagemens! mais il se vit dans la nécessité de combiner son existence sinon tout à fait comme un aveugle, du moins comme un homme qui doit faire de ses yeux l’usage le moins fréquent possible. Ces premières années de jeunesse furent les plus douloureuses de la vie de William Prescott. Contraint par sa famille à étudier une science pour laquelle il se sentait aussi peu d’aptitude que de goût, combattu dans son penchant pour l’histoire et les lettres, arrêté dans ses travaux, quels qu’ils fussent, par la faiblesse de sa vue, il ne trouva de consolation et d’encouragement que dans une affection vigilante placée par bonheur auprès de lui. Un grand critique a remarqué qu’on rencontre souvent à côté des hommes distingués, dans leur jeunesse, une sœur, compagne intelligente et dévouée, confidente tendre et sûre, chez laquelle on aperçoit aussi quelques traces affaiblies du génie fraternel. Durant ces jours pénibles, Prescott fut assez heureux pour trouver cette compagne et cette confidente dans Elisabeth Prescott, qui, pleine pour son frère d’une respectueuse admiration, se crut trop heureuse de lui servir à la fois de lectrice et de secrétaire. Le frère et la sœur s’enfermaient ensemble pendant des journées entières, et tandis que Prescott, assis dans le coin de la muraille, le dos tourné à la lumière, prêtait une oreille attentive, l’infatigable Elisabeth lui lisait pendant six ou sept heures de suite des ouvrages d’histoire ou de poésie. Avec l’aide de cette complice discrète, Prescott s’enhardit même jusqu’à composer un article qu’il envoya avec le plus profond secret au directeur d’une revue très répandue aux États-Unis. Plus de deux semaines s’écoulèrent sans fâcheuses nouvelles de son envoi. Grande joie chez nos conspirateurs; déjà Prescott se tenait pour assuré du succès, et déjà sa sœur croyait voir luire autour de son front l’auréole du grand écrivain, quand un beau jour on lui renvoya son manuscrit avec un refus sans miséricorde. Prescott endura l’affront avec une certaine philosophie, mais la douce Elisabeth en fut indignée.

Repoussé de ce côté, Prescott tenta de se frayer sa voie par un autre chemin. Il fonda en collaboration avec quelques jeunes amis, sous le nom de Revue du Club, un recueil périodique destiné à paraître à des intervalles irréguliers. Le premier numéro vit le jour en février 1820; mais, hélas! cette publication, ainsi que lui-même le racontait plaisamment, « tombant au milieu d’un monde affairé et qui avait autre chose en tête, » s’arrêta au quatrième numéro, faute d’abonnés, faute peut-être aussi de coopérateurs. Prescott n’avait cependant rien à se reprocher. Il avait fourni à la revue trois articles, dont deux nouvelles, l’une dans le genre sentimental, l’autre dans le genre historique. Ces nouvelles, qui n’ont pas été réimprimées dans la collection complète de ses œuvres, sont, à ce qu’il paraît, au-dessous de ce qu’on aurait le droit d’attendre, tant le don de représenter avec de vives couleurs des faits réels et le don d’inventer, de composer avec art des faits vraisemblables, tant l’imagination historique et l’imagination romanesque sont des dons de l’esprit distincts, souvent même incompatibles.

Ces légères mésaventures jetèrent Prescott dans un découragement passager. Il avait vingt-quatre ans, et le mauvais état de sa vue lui faisait perdre peu à peu l’espérance qu’il avait conservé jusque-là de pouvoir, comme son père, faire fortune au barreau. Il se serait assez volontiers résigné, si sa famille, dans l’idée fixe de lui trouver une carrière, n’avait nourri à son endroit toute sorte de projets, et n’eût tenté de lui imposer les occupations les plus contraires à ses goûts. Peu s’en fallut que le futur historien de Fernand Cortez ne fût contraint de tenir boutique. Il échappa à ce péril grâce à l’heureuse rencontre qu’il fit dans la société de Boston, où il avait commencé à reparaître, d’une jeune fille nommée Suzan Amory, héritière d’un riche commerçant mort depuis quelques années. Il tomba amoureux de cette gracieuse personne, et leur mariage fut conclu quelques mois plus tard. Cette union apportait à Prescott l’indépendance. Disons tout de suite qu’elle lui apporta mieux encore, et que Suzan Amory fut pour lui jusqu’au dernier jour de sa vie une compagne tendrement chérie. Pour le moment, les parens de Prescott, voyant son sort assuré, le laissèrent libre de suivre son inclination, et il prit la résolution de se faire homme de lettres.

Dans la laborieuse Amérique, il faut que tout le monde soit sérieusement quelque chose. Si vous ne voulez pas être commerçant. soyez avocat; si vous ne voulez pas être avocat, soyez écrivain, mais alors que la littérature et le travail remplissent votre vie comme l’auraient remplie les affaires ou le droit. Ainsi l’entendait Prescott. Pour lui, la vie de l’homme de lettres était en quelque sorte un métier auquel il fallait se préparer comme à tout autre, et nous allons voir combien consciencieuse fut chez lui cette préparation. Poète lauréat de l’université d’Harvard, il aurait été en droit de croire que son éducation première, en ce qui concernait les classiques et la littérature anglaise, était un fonds suffisant, et que de ce côté-là du moins il n’avait pas besoin d’une nouvelle initiation. Il n’en jugea point ainsi, et à la date du 30 octobre 1821 il inscrivait sur son journal un programme de lectures où figuraient, à côté d’ouvrages sur la grammaire et le style, les prosateurs anglais et les classiques latins. Il eut le courage de remplir ce programme à la lettre, et on le vit feuilleter comme un écolier les ouvrages de rhétorique en usage dans les universités. Une fois cette tâche remplie, il résolut de s’adonner à l’étude des langues étrangères, embrassant dans ses projets, avec les littératures française et italienne, qu’il connaissait un peu, la littérature allemande, qu’il ne connaissait pas du tout, sans négliger toutefois de relire en même temps dans la traduction, si ses yeux ne pouvaient supporter la fatigue du texte original, ses vieux auteurs grecs. « Cela sera suffisant, ajoutait-t-il modestement, comme préparation générale. » L’espagnol, qui devait être plus tard la principale occupation de sa vie, n’entrait pas alors dans ses plans. Il consacra une année à la lecture des auteurs français depuis Froissart jusqu’à Chateaubriand, sans en goûter beaucoup aucun, et une année également à celle des auteurs italiens, dont il fut toujours grand admirateur. Une fois familiarisé avec l’italien, il entreprit l’allemand; mais sa volonté, si ferme qu’elle fût, échoua devant cette œuvre difficile. Jusque-là il avait pu, grâce à l’aide d’un secrétaire, venir à bout d’aussi vastes entreprises sans faire grand usage de ses yeux, qui du reste semblaient en train de se fortifier; mais il n’en pouvait être de même pour l’allemand. La première condition était de s’habituer à ces caractères gothiques qui lui étaient complètement inconnus, et sa vue n’était pas assez robuste pour la tâche qu’il lui imposa. Après quelques mois d’efforts inutiles, il abandonna l’allemand; mais ce ne fut pas sans un vif sentiment de regret et de tristesse. Pour la première fois son infirmité devenait pour lui, non plus une gêne, mais un obstacle complet, et il pouvait toucher du doigt les limites infranchissables que la faiblesse de son corps opposait à la force de sa volonté. A la suite de cette épreuve, il tomba dans un découragement profond qui eut sur ses travaux quotidiens un rapide contre-coup. Comment il fut tiré de cet état de marasme intellectuel, c’est ce que mieux que personne M. Ticknor va nous dire, car il peut se vanter d’avoir su montrer à son ami sa véritable voie, et de l’avoir amené à l’entrée de la route qui devait le conduire si rapidement à la célébrité.

M. Ticknor est en fait de langues étrangères ce que nos voisins appellent a distinguished scholar. Il s’est spécialement occupé de la littérature espagnole, et il a publié une histoire de cette littérature qui l’a mis au rang des critiques les plus distingués de l’Amérique. A l’époque qui nous occupe, il venait de faire aux étudians de l’université d’Harvard une série de leçons sur ce sujet, et il se proposait de les réunir en volume. Pour distraire son ami triste et malade, il offrit de lui donner lecture de son manuscrit. La proposition fut acceptée; bientôt Prescott s’éprit de passion pour cette langue, et il résolut de remplacer l’étude de l’allemand par celle de l’espagnol. Sans perdre un instant, il emprunte à M. Ticknor grammaires, livres, dictionnaires. Par un singulier hasard, l’Histoire de la conquête du Mexique de Solis fut le premier ouvrage sur lequel il jeta les yeux. Au bout de quelques mois, il était déjà tellement maître de l’idiome qu’il écrivait à M. Ticknor des lettres en espagnol, dans lesquelles il appréciait la valeur littéraire des auteurs qu’il lisait. Au bout d’un an, ce nouveau cours d’études était terminé, et comme il avait besoin d’avoir toujours devant lui quelque vaste projet, comme il pouvait sans vanité se croire bien préparé, il commença de s’occuper sérieusement à chercher quelque sujet d’ouvrage. Il demeura longtemps incertain. L’Espagne lui apparaissait avec raison comme une mine inépuisable et à peine exploitée de travaux historiques; mais un scrupule de conscience l’arrêtait. Il craignait que des obstacles matériels ne l’empêchassent d’apporter à l’œuvre qu’il entreprendrait la mesure indispensable de soin et d’exactitude. L’ambition finit par l’emporter, et après quelques dernières hésitations il arrêta son dessein sur le règne de Ferdinand et d’Isabelle. Vingt ans après, en marge du journal où il avait consigné cette résolution, il écrivait au crayon : « heureux choix! »

Heureux choix sans doute, mais ne peut-on pas dire aussi singulier choix? N’est-il pas étrange de voir un démocrate et un protestant se faire l’historien bienveillant de deux souverains chez qui les traditions de la politique monarchique et catholique s’incarnent au moyen âge dans ce qu’elles ont de plus absolu? On le comprendrait mieux se consacrant à raconter, ainsi qu’il en avait eu un instant la pensée, les derniers jours de la république romaine et les derniers combats de la liberté contre le césarisme. Prescott n’en devait pas moins rester fidèle jusqu’à la fin à sa première inclination. Jusqu’à la fin, il devait célébrer les prouesses de cette grande et forte race espagnole, qui a soutenu partout une lutte désespérée en faveur des principes les plus opposés aux tendances et aux sympathies d’un citoyen du Nouveau-Monde, et les représentans les plus acerbes ou même les plus odieux de ces principes n’ont jamais trouvé en lui qu’un juge impartial et intelligent. Prescott n’est pas le seul exemple de cette singularité, et l’on sait avec quelle scrupuleuse équité un de ses compatriotes faisait naguère passer sous nos yeux une des époques les plus agitées de l’histoire d’Espagne, la révolte des Pays-Bas. N’en faut-il pas conclure que, pour raconter sans passion et sans parti-pris les querelles de notre vieille Europe, les enfans de la jeune Amérique ont comme une naturelle supériorité? Pour nous, ces luttes sont d’hier, la bataille est à peine gagnée; victorieux ou vaincu, personne n’est assez sûr de sa victoire ou de sa défaite pour ne pas préparer en secret les armes d’un nouveau combat. Pour eux au contraire, le fantôme d’un passé redoutable ne vient point hanter leur esprit; les regards qu’ils jettent en arrière ne réveillent aucun irritant souvenir, ils n’ont rien à craindre et rien à désirer. Quoi d’étonnant, s’ils ne s’enflamment point au récit de nos disputes sanglantes? Elles n’éveillent chez eux qu’un intérêt de curiosité, on pourrait dire d’archéologie, ils n’ont point de peine à les raconter sans s’émouvoir. Ce n’est pas là un des moindres avantages que leur donne sur nous la liberté entière et assurée dont ils jouissent. Plaise à Dieu que nous le partagions un jour avec eux!

Avant d’arriver au terme de son entreprise, Prescott devait connaître bien des épreuves et bien des souffrances. Durant ces trois dernières années, sa vue avait semblé se fortifier. Sans pouvoir jamais se passer complètement de l’aide d’un secrétaire, il en était arrivé cependant à pouvoir lire sans fatigue quelques heures par jour; mais cette amélioration ne devait pas être de longue durée. Par un triste et singulier hasard, ce fut une longue lettre écrite par lui à un de ses amis résidant en Espagne pour l’informer de sa résolution définitive et solliciter son concours qui détermina la rechute. Le lendemain même, il se vit contraint de s’enfermer de nouveau dans une chambre complètement fermée à la lumière, d’où il ne devait sortir au bout de quatre mois que pour y rentrer à de fréquens intervalles. Il était au plus fort de ses souffrances quand il reçut les premiers envois de l’ami auquel il s’était adressé. « J’étais-là, écrivait-il lui-même plus tard, au milieu de mes trésors transatlantiques, comme quelqu’un qui souffrirait de la faim au milieu de l’abondance. » Le besoin d’un secrétaire se faisait donc plus que jamais sentir. La chose était malaisée à trouver, car il fallait un jeune homme familier avec l’espagnol et le français, deux langues, l’espagnol surtout, dans lesquelles les lettrés américains ne sont pas tous versés. Le résultat des premières recherches de Prescott étant resté infructueux, il essaya de se passer de cette aide. On aura peine à croire qu’il eut le courage de se faire lire sept volumes in-quarto en espagnol par quelqu’un qui n’en comprenait pas un mot. L’imagination s’effraie des prodigieux efforts de tête qu’il lui a fallu faire pour tirer quelque profit d’une lecture purement matérielle et probablement les trois quarts du temps inintelligible. Les amis de Prescott ne prenaient cependant pas leur parti de le voir si pauvrement secondé, et M. Ticknor, qui continuait d’être chargé du cours d’espagnol à l’université d’Harvard, finit par lui trouver parmi ses élèves un jeune homme à la fois capable et désireux de s’associer à ses travaux. Ce fut à partir du jour où Prescott connut M. James English qu’il commença véritablement l’Histoire de Ferdinand et d’Isabelle.

Ce premier obstacle franchi, il s’agissait pour Prescott de se familiariser avec les difficultés d’un travail en quelque sorte impersonnel. Pour y parvenir, il adopta certains procédés auxquels il devait rester fidèle jusqu’à la fin de sa vie. Le résultat auquel il est arrivé a été assez brillant pour qu’il ne soit pas sans intérêt de connaître la méthode qu’il a suivie. Un mot d’abord sur ses habitudes de vie et sur les précautions auxquelles il était obligé d’avoir recours pour ménager sa vue affaiblie. La pièce où il travaillait était éclairée par deux fenêtres. L’une des deux, située à l’un des coins de la chambre, était percée très haut dans la muraille. C’était par là qu’arrivait le jour, et le secrétaire de Prescott avait sa chaise et son bureau tout auprès. L’autre était au contraire couverte de trois rideaux de mousseline bleue superposés, se relevant chacun à l’aide d’un cordon différent. En face de cette fenêtre, le mur était caché par un grand paravent vert. Le bureau de Prescott, soigneusement préservé par un écran de la lueur du foyer, occupait le centre de la chambre. C’est là qu’il se plaçait lorsqu’il voulait entendre lire en prenant des notes. Il s’asseyait le dos tourné à la fenêtre, de façon que le jour qui tombait sur son papier fût un jour adouci, et qu’en levant la tête il reposât ses yeux sur la couleur verte du paravent. Quant au contraire il voulait lire lui-même (ce qu’il était bien rarement en état de faire), il approchait sa chaise de la fenêtre couverte de rideaux de mousseline, que, sans lever les yeux de son livre, il abaissait ou relevait sans cesse. Il était sensible aux moindres variations du ciel, et il ne passait pas un nuage sur le soleil sans qu’une modification quelconque dans la distribution de la lumière ne devînt nécessaire. Aussi connaissait-il les cordons de ses différens rideaux comme un matelot connaît le gréement de son navire. Ses lectures n’étaient jamais bien longues. Au bout de peu de temps, il revenait à son bureau, et là, assis dans sa rocking-chair, un crayon à la main, tenant sur les genoux un ingénieux appareil appelé noctographe qui lui permettait d’écrire les yeux fermés, il passait de longues heures à écouter la voix monotone de son secrétaire, l’arrêtant à chaque instant pour prendre des notes ou pour mieux graver dans sa mémoire les faits dont l’importance le frappait.

C’est dans ce cabinet, où il semble qu’il devait être difficile d’entrer sans un sentiment de respectueuse émotion, que Prescott passait de longues et laborieuses journées, méthodiquement partagées entre les lectures auxquelles il prêtait l’oreille, et un travail solitaire, intérieur, dont son infirmité lui avait fait prendre l’habitude. Il se levait le matin de très bonne heure et commençait sa journée par une promenade à cheval. A dix heures, son secrétaire venait; il s’enfermait alors avec lui, et jusqu’à l’heure du goûter (c’est-à-dire jusque vers une heure) il prêtait l’oreille à ses lectures, prenant parfois lui-même le livre quand l’état de ses yeux le lui permettait, mais toujours pour un temps très court. A chaque passage qui attirait son attention, il disait à son secrétaire : Marquez cela, ou bien prenait lui-même des notes au moyen de l’appareil dont nous avons parlé. Après le goûter, il s’enfermait de nouveau dans son cabinet, mais seul cette fois, et il se livrait à ce travail intérieur dont nous parlions tout à l’heure. Il repassait dans son esprit les lectures qu’il venait d’entendre, méditait sur l’importance relative des faits qui venaient d’être portés à sa connaissance, faisait son choix entre ceux qui devaient trouver place dans son histoire et ceux qu’il lui semblait inutile de se rappeler, gravait profondément les premiers dans son incomparable mémoire, et laissait écouler les autres. Il appelait cela sa « digestion. » A six heures, son secrétaire revenait, et les lectures recommençaient jusqu’à huit. Il ne travaillait jamais après son dîner; seulement pendant la soirée sa femme, plus tard quelqu’un de ses enfans lui lisait les publications du jour ou même quelque ouvrage d’une intelligence facile et qui eût un rapport plus ou moins direct avec ses travaux. Quant à ses lectures sérieuses, à celles que lui avait faites son secrétaire durant l’après-midi, il les « digérait » le soir, la nuit, le matin pendant sa promenade à cheval, et quand le lendemain à dix heures il recommençait ses travaux, tout ce qu’il avait appris la veille demeurait rangé, classé dans sa tête jusqu’au jour où il lui faudrait mettre ces matériaux en œuvre.

Ce jour venu, il suspendait ses lectures et se livrait sans partage au travail de la composition. Ce travail était encore tout intérieur; c’était dans sa tête qu’il traçait son plan, qu’il maniait et remaniait ses phrases, c’était à sa mémoire qu’il confiait le soin de les enchaîner ensemble. Tout moment lui était bon pour se livrer à ce labeur incessant de la pensée; il composait à chaque instant de la journée, en s’habillant, en mangeant, en attendant le sommeil dans son lit, mais principalement durant les longues promenades à cheval qui commençaient sa journée. Nulle part il ne sentait mieux venir l’inspiration. C’est ainsi qu’Alfieri composait les plus beaux vers de ses tragédies en parcourant d’un galop furieux les campagnes de Florence; toutefois il y avait entre eux cette différence, que l’illustre poète était un des premiers cavaliers de l’Europe, tandis que notre historien, bien qu’affectionnant des allures plus sages, revenait maintes fois à la maison démonté et meurtri. Il paraît au reste que cette habitude de travailler à cheval était une tradition de famille. Le père de Prescott en faisait autant. Il leur arrivait souvent de sortir le matin ensemble; mais comme chacun d’eux respectait le faible de l’autre, en quittant la maison le père tournait à droite, le fils à gauche, et ils ne se revoyaient plus de la promenade. Il était rare que le temps consacré par Prescott à la méditation excédât deux ou trois jours. Une fois qu’il avait bien son chapitre dans la tête, il revenait à son bureau, et tantôt écrivant, quand l’état de ses yeux lui permettait de le faire, tantôt dictant, il se mettait à l’œuvre. Si l’inspiration tardait un peu à venir, son remède extrême, surtout quand il s’agissait de quelque bataille à raconter, était de fredonner une romance favorite qui commençait par ces mots : « Oh ! rendez-moi seulement mon coursier arabe. » Toutefois il était rare qu’il eût besoin d’avoir recours à ces moyens désespérés, et le plus souvent il dictait ou écrivait couramment la valeur de cinquante ou soixante pages sans hésitation, sans temps d’arrêt, comme s’il eût récité une leçon apprise par cœur. A la fin de sa vie, il se plaignait de ne pouvoir retenir dans sa tête plus de quarante pages à la fois. Il se faisait lire ensuite ce qu’il avait écrit, et alors commençait un travail de minutieuse correction, travail qui consistait presque toujours pour lui à raccourcir, à élaguer, à tempérer; puis il laissait de côté le chapitre terminé et passait à un autre, se réservant d’y revenir encore une ou plusieurs fois avant de livrer l’ouvrage à l’impression.

Quant à sa conscience comme écrivain, quant à l’exactitude et la profondeur de ses recherches, quant à l’esprit méthodique avec lequel il dirigeait ses études, il nous suffira, pour en donner une idée, de revenir à l’Histoire de Ferdinand et d’Isabelle, et de dire qu’il ne crut pas seulement devoir comprendre dans ses lectures tous les ouvrages français, anglais, espagnols, qui pouvaient avoir un rapport plus ou moins direct avec l’objet de ses travaux, mais qu’il eut la gloire de déchiffrer le premier des manuscrits inconnus aux érudits espagnols eux-mêmes, et il parait que ce n’était pas toujours chose facile. Bien des années après, son secrétaire parlait encore avec horreur de la chronique d’un certain Bernaldez, que Prescott considérait comme une précieuse trouvaille, mais dont son jeune lecteur était loin d’avoir gardé d’aussi bons souvenirs. « Ce vieux grimoire, disait-il plus tard, était mon plus grand ennemi, et je n’oublierai jamais les heures que j’ai passées à le lire et le relire à M. Prescott. J’avais bien de la peine dans les commencemens à déchiffrer cette écriture, et je faisais tellement de fautes que je ne sais comment il arrivait à me comprendre; mais jamais il ne témoignait aucune impatience. » Certains chapitres, entre autres celui sur la civilisation des Arabes, coûtèrent à Prescott sept mois de travail. A ce compte, on ne s’étonnera pas qu’il ait mis sept ans à écrire l’Histoire de Ferdinand et d’Isabelle. Si l’on ajoute à cela trois années d’études préparatoires, ce furent dix années, les meilleures de sa vie, comme il le disait plus tard, qu’il consacra à cet important ouvrage.

Chose étrange, loin de ressentir un empressement bien naturel à recueillir les fruits d’un aussi rude labeur, Prescott eut au contraire quelques doutes sur l’opportunité de la publication de ses trois volumes. Il consulta son père. « Celui qui, après avoir écrit un livre, ne le publie pas est un poltron, » répliqua l’austère vieillard. Cette rude réponse mit fin aux hésitations de Prescott. l’Histoire de Ferdinand et d’Isabelle parut dans les derniers jours de l’année 1838. Le petit monde littéraire de Boston l’attendait avec une grande impatience. Prescott s’était déjà fait une sorte de réputation dans cette ville par quelques articles de revue. Il y était personnellement très aimé, et de plus tout le monde se demandait avec curiosité comment, dans une œuvre d’aussi longue haleine, il avait pu triompher des difficultés que lui opposait son infirmité bien connue. En quelques jours, cinq cents exemplaires furent enlevés, et au bout de quatre ou cinq semaines la première édition fut complètement épuisée. La mode, ce puissant auxiliaire du succès, s’en était mêlée dès le premier moment, et l’Histoire de Ferdinand et d’Isabelle était sur-le-champ devenue à Boston le présent fashionable de nouvelle année. L’éditeur reçut des demandes d’envoi de tous les coins de l’Amérique, et en peu de mois il vendit plus d’exemplaires que d’après les termes d’un contrat conclu pour cinq années il n’avait le droit d’en tirer. Les recueils littéraires étaient remplis des articles les plus élogieux. On en vint bientôt à se disputer sur le lieu de la naissance de l’auteur, et, un journal ayant avancé qu’il était né à Boston, la feuille publique de Salem protesta vivement contre cette prétention mal fondée. Enfin, pour comble de gloire, un prédicateur annonçait à Prescott l’intention de prendre sa vie, son infirmité, les difficultés qu’il avait eu à vaincre, son énergie et la récompense qu’il avait reçue pour sujet de son prochain sermon.

Cette histoire dont un pareil enthousiasme saluait l’apparition est certainement un ouvrage d’un grand mérite. Prescott y déploie une merveilleuse aptitude à saisir et à mettre en relief le trait saillant des divers personnages autour desquels l’intérêt se concentre, la douceur virile d’Isabelle, l’habileté terre-à-terre de Ferdinand, le génie naïf de Colomb, l’humeur intraitable de Ximenès. Enfin il faut reconnaître l’heureux effet de certains épisodes qui se développent au milieu du cadre un peu resserré du livre, comme dans un paysage obscur se détache un endroit frappé par un rayon de soleil; mais en faisant l’éloge nous avons du même coup fait la critique. Une bonne histoire ne doit point avoir, selon nous, d’épisodes. Il ne faut pas que l’auteur, s’abandonnant complaisamment à ses préférences, donne à telle portion de son récit une étendue et un soin démesurés, sauf à rétablir l’équilibre en raccourcissant arbitrairement ou en négligeant telle autre. Sans doute il n’est pas possible qu’un long récit conserve depuis le commencement jusqu’à la fin un intérêt toujours égal. Les événemens ont leur caractère, on pourrait dire leur personnalité, indépendamment de celui qui les raconte; mais il faut que ces inégalités de l’intérêt soient le fait de l’histoire et non le fait de l’historien. Un peintre peut dessiner d’une main plus savante, peindre de couleurs plus brillantes les figures situées au premier plan d’un tableau, et tracer avec un crayon moins soigneux, revêtir de teintes plus ternes celles qui sont destinées à se perdre dans l’éloignement de la perspective. L’historien n’a pas cette licence. Il est bien plutôt semblable à l’architecte, à qui on ne pardonnerait pas de ciseler profondément telle pierre d’une façade, et de laisser à l’état fruste les autres. Une œuvre d’histoire est comme un monument; la proportion, l’harmonie, en sont les impérieuses lois. Si on viole ces lois, on peut arriver à des beautés, on n’arrivera pas à la beauté.

Peut-être Prescott ne s’est-il pas assez souvenu de ces éternels principes. Hâtons-nous de dire que le sujet dont il s’occupait prêtait singulièrement à l’erreur dans laquelle il est tombé. La période dont il entreprenait de donner l’histoire embrasse plus de cent années, et cent années remplies peut-être des plus grands événemens dont l’Espagne ait été le théâtre. Au dedans, après une longue période de guerres civiles, une brusque transformation s’opère dans sa constitution, et elle cesse d’être une expression géographique servant à désigner la péninsule comprise entre les Pyrénées et le détroit de Gibraltar, pour devenir la nation une et redoutable dont les monarques devaient pendant un siècle faire trembler l’Europe. A côté de ce mouvement national, une grande révolution politique s’accomplit dans son sein. La couronne, s’appuyant sur les cortès, brise et réduit au rôle de courtisans ces orgueilleux seigneurs de Castille et d’Aragon qui forment encore aujourd’hui l’aristocratie la plus fermée de l’Europe. Dix ans suffisent à Ferdinand et à Isabelle pour arriver à ce résultat, que la politique constante de nos rois depuis Louis VI jusqu’à Louis XI avait vainement poursuivi. Au dehors, les armées espagnoles sont toujours en campagne: elles luttent avec la France dans les plaines du Roussillon et sur les bords du Garigliano; elles chassent de l’Espagne les sectateurs du Coran, et, franchissant le détroit, vont porter la guerre jusque sur leur territoire.

Les étroites limites dans lesquelles il entendait se renfermer ne permettaient pas à Prescott de mesurer d’après leur importance historique la place qu’il donnait à chacun de ces grands faits. Aussi, dans la crainte que son ouvrage n’eût d’autre mérite que celui d’une exposition claire, judicieuse, méthodique, des événemens principaux d’une époque importante, il a fait choix, comme nous le disions tout à l’heure, d’un certain nombre d’épisodes dans le développement desquels il s’est complu. Les guerres avec les Arabes et la conquête de Grenade dans la première partie, les luttes avec la France et les exploits de Gonzalve de Cordoue dans la seconde, tiennent une place qu’on a peine à vouloir moins grande, car ce sont les plus belles pages du livre, mais qu’on ne saurait cependant s’empêcher de reconnaître pour exagérée. On paie ensuite le plaisir qu’on a goûté en sentant l’intérêt languir et l’attention se distraire à la lecture de certains chapitres où des incidens d’une véritable importance sont racontés avec trop de brièveté. En prenant son parti d’allonger un peu son œuvre, tout en remontant peut-être un peu moins loin en arrière, en sachant ajouter et en sachant retrancher, Prescott aurait pu faire de l’Histoire de Ferdinand et d’Isabelle une de ces œuvres achevées qui défient la critique et demeurent comme des modèles. Ses compatriotes, on l’a vu, n’y trouvaient rien à redire; mais pour nous, qui savons ce qu’il était capable de faire, nous croyons lui rendre hommage en nous montrant un peu plus sévère.


II.

L’éclatant succès de son premier ouvrage eut, comme on peut penser, pour résultat d’affermir Prescott dans sa vocation et de montrer à sa famille comme à lui-même qu’il ne s’était pas trompé. A partir de la publication de Ferdinand et Isabelle, il est bien véritablement un homme de lettres. Il ne vit plus que pour le travail, pour l’histoire, pour le passé. Sa vie s’écoule dans une paisible uniformité; la publication successive de ses divers ouvrages et quelques-unes de ces épreuves inévitables dont l’existence la plus heureuse est traversée en marquent seules les étapes. Parmi ces épreuves se place au premier rang la perte de l’aînée de ses enfans, une petite fille de quatre ans, sa favorite entre toutes. « Jamais je ne pourrai souffrir tout ce que j’ai souffert alors, écrivait-il quinze ans plus tard, et je ne crois pas qu’il soit possible de verser deux fois des larmes aussi amères. » Cette mort tourna son esprit vers des pensées d’un ordre plus élevé et plus sérieux encore que ses occupations ordinaires. Elle fut pour lui l’occasion de vérifier la solidité de ses croyances chrétiennes et de chercher à sa foi un fondement plus solide que des traditions d’enfance. Il poursuivit ce travail avec la même conscience, la même recherche impartiale de la vérité qu’il apportait dans ses études historiques, faisant dans ses lectures la part égale aux adversaires et aux partisans de la religion révélée, opposant Hume à Butler et Gibbon à Paley. Le premier fruit de ses études fut de l’affermir dans les convictions de la philosophie déiste. Il conclut ensuite à l’authenticité des Écritures et à la supériorité du christianisme comme doctrine morale; mais il fut en même temps_ amené, nous dit M. Ticknor, « à rejeter délibérément les doctrines communément appelées orthodoxes, dont il ne trouvait trace ni dans les Évangiles ni dans le reste du Nouveau-Testament. » Cette assertion de M. Ticknor nous est au reste confirmée par une lettre de Prescott, dans laquelle nous trouvons les lignes suivantes : « J’ai grandement choqué une dame en lui disant que j’étais unitarien. Ce mot est en abomination ici (en Angleterre) à l’égal du nom de juif, de mahométan, d’infidèle ou de pire encore, car on considère un unitarien comme un loup au milieu des brebis. » Ainsi Prescott était un disciple de cette forme nouvelle ou plutôt renouvelée du christianisme que, depuis le commencement du siècle, l’éloquence et les vertus de Channing popularisaient en Amérique. Il ne paraît pas toutefois qu’il ait jamais adhéré à l’unitarianisme d’une façon bien ferme, ni connu ce repos de l’âme qu’on éprouve à sentir ses doctrines assises sur une base inébranlable. Huit ans plus tard, l’inquiétude de son esprit devait le provoquer à de nouvelles recherches. Ce second examen l’éloigna davantage encore des doctrines orthodoxes; mais il ne trouva pas au bout de ses travaux la tranquillité d’esprit après laquelle il soupirait. « La polémique et la critique religieuses, écrivait-il, au lieu d’asseoir les principes et d’éclaircir les doutes, ne sont bonnes qu’à ébranler les uns et à multiplier les autres. Vivre suivant l’honnêteté, agir suivant l’équité, craindre et aimer Dieu, aimer son prochain comme soi-même, voilà la vraie religion. Je m’attacherai donc aux grandes vérités morales enseignées par le christianisme, me contentant pour le reste d’attendre les enseignemens de la mort et d’adorer Dieu. » Si au point de vue orthodoxe Prescott n’était qu’à demi et imparfaitement chrétien, il l’était profondément au point de vue moral par sa manière de vivre et par sa sollicitude constante pour le perfectionnement de son âme. Il était scrupuleux à l’excès; sa conscience délicate se tenait toujours en éveil, et la liberté de l’esprit ne nuisait en rien chez lui à la sévérité de la discipline intérieure. Pour triompher des tentations auxquelles il se reprochait sans cesse de succomber, il avait recours à un système de résolutions qui était chez lui une habitude très ancienne, remontant aux premières années de sa vie d’université. Il avait même trouvé un singulier remède à ses défaillances et une singulière sanction aux lois qu’il s’imposait. Quand il avait inscrit sur son journal une résolution, il ouvrait un pari avec un de ses amis : si un certain délai s’accomplissait sans qu’il y eût manqué, son ami versait la somme convenue; sinon, c’était lui qui payait l’amende. Ce qu’il y avait d’étrange, c’est qu’à Prescott seul revenait le droit de décider quel était le gagnant et le perdant dans ce mystérieux marché. Bien souvent il venait trouver son ami, et versait silencieusement entre ses mains une somme plus ou moins considérable, ou bien au contraire il réclamait de lui avec un rire satisfait le paiement d’une vingtaine de dollars, sans que celui-ci sût jamais ce qui lui valait cette aubaine ou ce petit désagrément. Inutile de dire que Prescott était beaucoup plus souvent perdant que gagnant, ce qui fait plus d’honneur à sa délicatesse qu’à sa volonté.

Cette réglementation minutieuse de la vie morale ne faisait guère au reste chez Prescott que reproduire la stricte réglementation de la vie matérielle. L’état toujours chancelant de sa santé l’avait condamné à une régularité dans sa manière de vivre qui, vers la fin, devait s’empreindre de quelques bizarreries. Il avait peu à peu introduit dans son existence une sorte d’élément automatique dont tous ceux qui l’approchaient étaient frappés. « Je ne pouvais m’empêcher de craindre, nous dit un de ses secrétaires, tant il était systématique et tant il faisait toute chose par règle et par compas, qu’il ne finît par devenir une sorte de machine et de pendule, incapable d’aspirer à la renommée et à la gloire. » Grâce à Dieu, les manies de notre historien ne l’entraînèrent pas jusque-là, et l’inflexibilité de ses habitudes ne l’empêchait pas d’apporter dans ses relations sociales beaucoup d’abandon et de cordialité. Il aimait le monde et dans une certaine mesure le plaisir, prenant part à la conversation avec beaucoup de gaîté, entendant fort bien la plaisanterie, et étant même sujet à des accès d’un rire inextinguible dont il n’était pas toujours maître de modérer les éclats. Cette facilité d’humeur, jointe à une bonté exquise, l’avait rendu très populaire à Boston. Aussi n’était-il personne dont on attendît avec autant d’impatience l’arrivée quand il s’était annoncé quelque part, personne qui laissât derrière lui un plus grand vide quant au coup de dix heures il disparaissait sans bruit.

A en croire Prescott sur parole, un des défauts contre lequel il avait le plus de mal à lutter était une propension constante à la paresse et au découragement. A qui lit sa biographie de l’œil le plus attentif, il est difficile cependant d’apercevoir à quel moment il s’est adonné à ce penchant et quel espace remplissent ces accès de découragement. C’est ainsi que quatre mois à peine après la publication de Ferdinand et Isabelle, c’est-à-dire au printemps de 1839, nous le voyons écrire en Espagne pour obtenir l’envoi de documens relatifs à l’histoire de la conquête du Mexique, et, plein d’ardeur pour ce nouveau sujet, commencer un vaste cours de lectures générales et préparatoires. Grande fut sa joie quand arrivèrent d’Espagne les précieuses caisses de manuscrits qu’il avait demandés, et il s’occupait avec ardeur d’en dépouiller le contenu quand un nouveau contre-temps d’une nature bien différente de ceux qu’il avait traversés jusque-là vint l’interrompre au milieu de ses travaux, et faillit lui faire abandonner à jamais son dessein.

L’Amérique comptait alors au nombre de ses littérateurs les plus distingués le romancier-historien Washington Irving, plus connu en France par les compositions gracieuses du Sketch Book que par ses autres travaux plus sérieux, la Vie de Colomb et la Chronique de Grenade, dont la publication avait précédé celle de Ferdinand et Isabelle. Il semble qu’une fatalité contrariante se soit toujours appliquée à diriger vers les mêmes sujets l’attention de ces deux écrivains. Prescott était absorbé depuis un an déjà dans l’Histoire de la conquête du Mexique quand il apprit d’un ami commun que Washington Irving l’avait devancé dans cette voie. Cet ami lui donnait bien l’assurance qu’à la nouvelle de cette rivalité Irving avait protesté de sa répugnance à entrer ainsi en lutte avec l’historien de Ferdinand et d’Isabelle et qu’il avait annoncé l’intention de lui abandonner le terrain sur lequel ils avaient mis le pied tous deux en même temps; mais le moyen d’entreprendre une œuvre d’une aussi longue haleine sur des renseignemens aussi vagues? Dans cette délicate conjoncture, Prescott prit le seul parti digne de lui, digne aussi, on va le voir, de l’homme auquel il avait affaire, celui de s’expliquer franchement avec Irving. Un échange de lettres courtoises eut lieu, lettres qui pour l’honneur de tous deux vaudraient la peine d’être citées ici en entier. Dans cette correspondance, Washington Irving donnait acte à Prescott de l’abandon définitif qu’il faisait en sa faveur du sujet disputé. Peut-être Prescott eût-il de moins bon cœur accepté cet abandon, s’il eût pu savoir du même coup combien il était pénible à son rival. « Quand j’ai fait ce sacrifice à M. Prescott, écrivait bien des années après Washington Irving, c’était mon pain en quelque sorte que je lui sacrifiais, car je comptais sur le profit que je retirerais de cet ouvrage pour refaire un peu mes finances délabrées. Ma situation de fortune aurait été transformée. Néanmoins je ne regrette pas ce que j’ai fait. »

L’esprit tranquille de ce côté, Prescott se remit à l’ouvrage avec plus d’ardeur que jamais, persévérant dans la méthode qu’il avait suivie durant la composition de Ferdinand et Isabelle. Les difficultés qu’il avait à vaincre étaient d’ailleurs loin d’être aussi grandes. Aussi l’ouvrage fut-il terminé au bout de cinq années. L’Histoire de la conquête du Mexique parut le 6 décembre 1843. On sait le succès universel qu’elle a obtenu. Cette histoire est devenue un ouvrage classique dans la littérature américaine, et on peut dire dans la littérature du siècle. Elle a du reste la singulière bonne fortune de satisfaire à l’une des conditions que les arbitres du goût proclamaient jadis indispensables au succès et à la perfection d’œuvres d’un autre genre. On est bien revenu aujourd’hui de la règle des trois unités, et nos auteurs modernes, qui n’étudient guère Aristote, ne se soucient pas beaucoup non plus de savoir si leurs pièces auraient plu à Scudéri. Il est cependant une règle dont toutes leurs hardiesses ne sauraient affranchir les écrivains de nos jours, parce qu’au lieu d’être un précepte d’école elle a toute la force d’une loi de l’art: c’est l’unité d’objet. Cette unité est la loi du poète tragique ou comique, elle est la loi du romancier; elle est aussi dans une certaine mesure la loi de l’historien. Seulement c’est affaire à lui d’y arriver à force d’habileté, en rattachant avec persévérance à une pensée dominante les fils épars des événemens. Il est bien rare qu’il trouve sur ce point sa besogne toute faite, et qu’il puisse, sans rien sacrifier de la vérité, arriver à égaler cette unité artificielle qu’on est en droit d’exiger rigoureusement dans le domaine de la fiction. Prescott s’est trouvé sous ce rapport merveilleusement secondé par son sujet. L’entreprise qu’il racontait n’avait qu’un héros, Fernand Cortez, elle n’avait qu’un objet, la prise de Mexico. Une fois la capitale des Aztecs tombée, la conquête est finie. Pendant toute la durée de l’expédition, l’intérêt se concentre autour d’un seul homme, et l’action tend vers un seul but. Nous ne connaissons pas beaucoup d’exemples d’une histoire réunissant ainsi en elle les conditions d’une œuvre d’imagination. Ces apparences faciles ne laissent pas cependant de cacher quelques écueils. L’héroïque invraisemblance et le caractère véritablement épique de cette campagne dirigée par une poignée d’hommes contre un empire immense rappelaient trop les chroniques de la chevalerie errante et la légende de Roland pour que la moindre exagération de couleurs, le moindre éclat de ton n’eût pas refroidi l’intérêt en jetant l’esprit dans une certaine défiance. Prescott a vu le danger, et s’est soigneusement préoccupé de l’éviter. Peut-être devons-nous à cette préoccupation l’étude approfondie sur la civilisation antérieure du Mexique qui ouvre le premier volume. Cette étude, qui, tout en mettant la curiosité en éveil, dirige en même temps l’esprit vers les plus graves problèmes, suffirait à elle seule pour donner à l’Histoire de la conquête du Mexique le caractère d’une œuvre de science historique; mais où triomphe véritablement la manière à la fois sobre et habile de Prescott, c’est dans le soin qu’il prend de ne pas faire à la portion guerrière de son récit une place trop grande, de ne pas se complaire uniquement dans les descriptions et les combats, de ne pas laisser dans l’ombre le caractère semi-religieux dont leur expédition se revêtait aux yeux des Espagnols. Sans cesse il met en relief ce côté saisissant et vraiment original de l’aventure tentée par Fernand Cortez. Aussi en a-t-il été récompensé, et aucune page de son livre ne le cède en intérêt à celles où nous voyons Cortez tantôt s’acharnant au péril de sa vie à la destruction des idoles et tout prêt, comme Polyeucte,

A mourir dans leur temple ou les y terrasser,


tantôt s’obstinant, en dépit des protestations du sage frère Olméida, à faire administrer le baptême à deux ou trois mille malheureux à peine remis de l’épouvante que leur avaient causée la vue des chevaux et le bruit du canon, tantôt, pour faire arriver aux oreilles des infidèles les purs et sévères préceptes de la doctrine évangélique, se servant de l’intermédiaire d’une jeune Indienne convertie, dont il ne paraît pas que lui-même ait eu le courage de repousser la tendresse passionnée. Si l’on ajoute à cela des récits de combats qui rappellent ceux de l’Iliade, des descriptions qui font penser aux Martyrs, l’on comprend que l’Histoire de la conquête du Mexique tienne le premier rang dans la littérature américaine, et l’on est forcé de convenir que dans notre vieille Europe il n’est pas aisé de trouver un ouvrage du même genre qu’on puisse de propos délibéré mettre au-dessus.

Bien peu de temps après l’Histoire de la conquête du Mexique dans la chronologie de la vie de Prescott, bien loin en arrière à considérer le rang qu’elle mérite de tenir dans ses œuvres, vient l’Histoire de la conquête du Pérou. Cette histoire est inférieure de tout point à la précédente, moins peut-être à raison de la manière dont le sujet a été traité qu’à raison du sujet lui-même et de la différence dans l’intérêt que les deux expéditions et les héros des deux conquêtes sont de nature à inspirer. Nous n’aurions donc point à nous y arrêter, si elle n’avait pour nous un mérite spécial, celui de nous donner à connaître ou plutôt à deviner les sentimens véritables de Prescott sur une question bien grave, la plus grave qui depuis la guerre de l’indépendance ait été agitée de l’autre côté de l’Atlantique, sur l’abolition de l’esclavage. Tout le monde sait de quelles cruautés les conquérans espagnols du XVIe siècle se rendirent coupables à l’égard des Indiens, principalement au Pérou, et de quel poids le joug de l’esclavage pesa sur les malheureux Incas. Tout le monde sait aussi les généreux efforts de Las Cases pour adoucir leurs souffrances et pour faire proclamer le principe de leur indépendance. L’un des principaux épisodes qu’avait à raconter Prescott était l’histoire de la terrible révolte provoquée par la publication d’une série d’ordonnances du conseil des Indes, rendues sous l’inspiration de Las Cases, et qui, sans garder peut-être tous les ménagemens nécessaires, devaient conduire les Indiens à la liberté dans un temps plus ou moins long. Prescott ne pouvait donc échapper à la nécessité d’apprécier ces ordonnances, et de raconter en même temps la fin tragique de celui à qui le gouvernement espagnol confia la dangereuse mission de les mettre en pratique, un certain Blasco Nunez, homme énergique et courageux, mais qui, augmentant par son caractère altier les difficultés de sa tâche, finit par succomber sous le poids de sa généreuse tentative. On s’attend qu’en faisant tout au plus des réserves quant à l’opportunité de ces ordonnances et quant à la conduite de Nunez, Prescott va au moins rendre hommage à la noblesse de l’entreprise et pousser comme un cri de joie en voyant les principes de la liberté humaine proclamés hautement pour la première fois sur le sol américain. Bien loin de là, il n’a que blâme pour le conseil des Indes, pour Las Cases, auteur de ces ordonnances. Quant à Blasco Nunez, ce premier martyr de la cause abolitioniste, c’est à peine s’il trouve en sa faveur quelques paroles de sympathie qu’il se hâte de racheter par les plus amères critiques. N’en soyons pas trop surpris. A l’époque où écrivait Prescott, il fallait même dans les pays du nord un grand courage moral pour professer ouvertement les doctrines abolitionistes. Il n’y avait guère plus de dix ans que la ville de Boston avait été témoin de scènes de désordres occasionnées par une propagande anti-esclavagiste peut-être un peu imprudente, et depuis ce moment, par une convention tacite, on gardait le silence sur cette redoutable question. C’est donc à la crainte de soulever une tempête autour de son livre et d’être soupçonné de connivence avec une secte discréditée qu’il est juste, selon nous, d’attribuer la réserve de Prescott au sujet des ordonnances et la sévérité de son jugement sur le malheureux Nunez. La vérité est que, tout en déplorant sincèrement ce que dans d’autres passages de ses écrits il appelle constamment la peste de l’esclavage, il était surtout frappé du danger qu’il y aurait à marcher trop vite en besogne. Cette crainte le poussait même à ressentir une certaine impatience contre les philanthropes dont le zèle ne pouvait se résigner à voir l’affranchissement des nègres remis à une aussi lointaine échéance, et il en voulait un peu à ceux qui se préoccupaient trop constamment de ce problème. « Lorsqu’un Yankee, écrit-il quelque part, fait son apparition dans un cercle de Londres, la première question qu’on lui adresse, c’est : êtes-vous pour ou contre l’esclavage? et on règle sa conduite avec lui en conséquence. Quand un Anglais, met le pied sur notre sol, ne trouverait-il pas étrange qu’on lui demandât : Êtes-vous, oui ou non, d’avis de faire avaler de l’opium aux Chinois? comme s’il y avait là moralement et socialement une pierre de touche à consulter pour rompre avec lui ou lui faire fête. » Ainsi Prescott ne semble même pas avoir compris combien profonde est la répulsion que doit inspirer l’esclavage, et combien naturellement cette répulsion rejaillit sur ses partisans. C’est surtout ce ton léger et indifférent qu’on serait en droit de lui reprocher plutôt que ses hésitations sur le remède à apporter au fléau, plutôt que la timidité qui lui faisait préférer un mal présent et connu à un avenir incertain et plein de périls.

Peut-être aussi ces opinions qui nous contristent s’expliquent-elles chez Prescott par la fidélité qu’il se croyait tenu de garder à un certain ensemble de doctrines sociales et politiques. Prescott était loin cependant d’être ce qu’on appelle un homme politique. Bien plus, il avait de la vie publique, de ses émotions, de ses orages, une sorte de crainte bien rare chez un Anglo-Saxon. « Il prenait peu d’intérêt, nous dit M. Ticknor, aux querelles passagères des partis qui de ce temps divisaient et agitaient l’Amérique. Il les considérait comme un élément de désordre dans le cours paisible et studieux de sa vie, et un pareil élément, quelle qu’en fût la nature, de quelque côté qu’il vînt, était toujours repoussé par lui avec une appréhension singulière, désireux qu’il était en toute circonstance d’assurer à son esprit la tranquillité heureuse dont sa nature ne pouvait se passer, et qu’il considérait comme indispensable à la continuation de ses travaux. » Dans ses relations avec les principaux hommes d’état de son pays, on retrouve la trace de ce dédain mêlé de crainte. C’est ainsi qu’il écrit à Bancroft, ex-vice-président de la république et auteur d’une histoire bien connue des Etats-Unis : « Comment pouvez-vous rester en coquetterie avec une virago aussi turbulente que la politique, quand la glorieuse muse de l’histoire ouvre les bras pour vous recevoir? Je ne peux pas dire que je comprenne la fascination qu’exerce une telle maîtresse, ce qui, je suppose, vous inspirera pour moi la plus profonde commisération. » S’il répugnait à Prescott de prendre une part active aux luttes de la vie publique, il était impossible cependant que sa haute intelligence en méconnût complètement l’intérêt. Aussi avait-il ses préférences, préférences très décidées, dans lesquelles il ne varia jamais. Autant par tradition que par inclination naturelle il appartenait au parti conservateur. Qu’est-ce au juste qu’un conservateur américain? Quelqu’un sans doute qui ressemble bien peu à ceux que nous appelons en France de ce nom, et tel qu’on qualifie de conservateur là-bas paraîtrait probablement chez nous un radical aux yeux de bien des gens. Toutefois, si les mots ont de l’autre côté de l’Atlantique la même signification qu’ils ont de ce côté-ci, si le terme de conservateur désigne quelqu’un qui préfère instinctivement le passé au présent, qui nourrit une médiocre confiance dans les promesses de l’avenir comme dans le progrès indéfini des peuples, qui voit volontiers la révolution derrière la réforme, il est probable que les opinions peu sympathiques professées par Prescott à l’endroit de l’esclavage s’expliquent, se justifient en quelque sorte par un ensemble de convictions politiques respectables en elles-mêmes, souvent judicieuses, conformes en tout cas à sa tournure d’esprit, à sa nature, on serait tenté de dire à son tempérament.

Ainsi tout chez Prescott était en équilibre et en harmonie, la nature physique et la nature morale, le caractère et les opinions, la modération de l’esprit et la tranquillité de l’existence. Nous ne sommes plus accoutumés en France au spectacle d’une pareille vie. De nos jours, l’homme de lettres, l’historien surtout, dès qu’il s’élève au-dessus d’un certain niveau, cesse bientôt de s’absorber uniquement dans l’étude et dans le passé. La fièvre de la politique le saisit; il s’embrase des passions qu’elle allume, il aspire aux grands rôles qu’elle assure, et les lettres, s’il est poète ou critique, l’histoire, s’il est historien, deviennent pour lui une occupation secondaire ou un moyen indirect de propager ses doctrines. Parmi les hommes de notre âge qui ont donné au mouvement intellectuel du siècle une si forte impulsion, il en est peu qui n’aient aspiré tôt ou tard à monter sur la scène des affaires publiques et qui n’y soient parvenus. A vrai dire, ces travaux qui ont jeté sur leur nom un si vif éclat leur ont avant tout servi à se préparer dans leur jeunesse aux emplois que leur offrait la politique ou à se consoler dans leur âge mûr des déceptions qu’elle leur a values. Chez ceux même qui, soit instinct, soit prudence, se sont tenus à l’écart et n’ont point vu leur nom mêlé aux disputes quotidiennes, il ne serait point difficile de retrouver l’influence des passions dont l’orage grondait autour d’eux, et l’on marquerait aisément dans leurs œuvres telle page écrite au bruit des controverses du jour. Pareille ambition n’est-elle point de nature à troubler l’historien dans son œuvre? Pareille arrière-pensée ou pareil retour ne doit-il point altérer de temps à autre la sérénité et la clairvoyance de son jugement? A parler franchement, nous le croyons un peu. Sans doute l’école que l’on peut appeler l’école politique a produit de notre temps des œuvres admirables, et il faudrait fermer les yeux à l’évidence pour méconnaître tout ce que la flamme intérieure de l’homme de parti donne de chaleur et de vie aux récits de l’historien. Allons plus loin : suivant toute probabilité, la lumière n’aurait pas été portée dans l’obscurité de nos annales et les brouillards de la légende ne se seraient point dissipés si vite devant le grand jour de la vérité, si l’espérance de renouer au profit de leurs doctrines la chaîne interrompue des traditions nationales n’avait soutenu le courage de ceux qui les premiers, par leurs laborieuses recherches, répandirent la clarté sur la nuit de nos origines politiques. Quand même ils seraient convaincus de s’être mis à l’œuvre avec quelques idées préconçues, la vérité historique n’en aurait pas moins de grandes obligations à ces hommes dont l’instinct merveilleux devina que le passé de notre France n’était point ce que les théories monarchiques le voulaient faire, et qu’en parlant d’indépendance, de garanties, de liberté, au lieu de balbutier des mots nouveaux, elle rapprenait un langage trop oublié. En est-il moins vrai cependant qu’apporter dans l’étude du passé les ardeurs ou même les préoccupations du présent est une dangereuse tendance, et qu’en s’appliquant à y chercher des argumens, des concordances, des précédens, on risque souvent d’y trouver ce qui n’y a jamais été? A notre sens, une certaine indifférence pour les choses de son temps, pour les événemens mesquins du jour une nuance de dédain, de l’avenir peu de curiosité, tel est, nous ne voulons pas dire la loi, nous n’osons pas dire la qualité principale, tel est peut-être l’idéal de l’historien. Pour tout dire, un peu de scepticisme ne lui messied pas, et si, fermant les yeux, nous essayons par l’imagination de donner un corps à cet être abstrait et de nous représenter son visage, il nous apparaît plutôt avec un œil rêveur qu’avec un regard plein de feu, plutôt avec un sourire indécis qu’avec une expression véhémente, plutôt sous les traits d’un Montaigne que sous l’aspect d’un Mirabeau.

A quoi les grands historiens de l’antiquité doivent-ils leur immortalité, sinon à ce qu’ils ont toujours dans leurs œuvres laissé la parole aux faits, dont rien n’altère l’éternelle jeunesse, sans les accommoder à des doctrines qui seraient aujourd’hui frappées de sénilité? Se figure-t-on Thucydide, dans sa Guerre du Péloponèse, s’efforçant de démontrer par le triomphe de Lacédémone la supériorité d’une oligarchie sur une constitution démocratique? Se figure-t-on Tite-Live tirant du meurtre de Virginie un argument contre la domination des hautes classes? S’il était permis de nommer Prescott aussitôt après de tels modèles, nous dirions que, sauf la différence nécessaire des temps et des lieux, Il a su donner à ses œuvres la même empreinte d’inaltérable sérénité. Comment en aurait-il été autrement, et comment se serait-il laissé envahir par des préoccupations étrangères, lui qui, vivant au milieu de son temps comme n’en étant point, fermait inexorablement l’oreille aux bruits du dehors, aux clameurs des partis, et, enfermé dans son cabinet, ne prenait, il le disait lui-même, aucun intérêt aux discussions politiques, si elles n’avaient trait à des événemens ou à des personnes ayant au moins deux siècles d’âge ? Il ne faudrait pas cependant s’imaginer qu’il y ait dans la manière de Prescott une recherche affectée de simplicité, ni qu’il soit tombé dans l’erreur de prendre pour modèle le parler naïf de nos anciens chroniqueurs. Prescott avait un talent trop grand et trop simple pour se complaire en de pareils procédés. Joinville et Froissart ont pu être en leur temps des historiens de premier ordre, il n’en faut pas moins aux lecteurs de nos jours une nourriture plus substantielle que leur inimitable bavardage. Prescott le savait bien, et il excelle à mêler dans une juste proportion au récit des faits les considérations générales; mais, quoi qu’il fasse et quand même il semble un moment s’égarer loin de son sujet en s’élevant au-dessus, partout, toujours il demeure historien rien qu’historien. Jamais le philosophe, jamais l’homme politique, ne viennent mettre la main à l’œuvre, et, sans la gâter peut-être, porter du moins atteinte à son unité en y laissant la trace d’une empreinte étrangère. Conter est toujours la grande affaire de Prescott, conter avec intelligence et gravité, sans puérilité et sans afféterie, mais conter cependant, c’est-à-dire rendre la vie aux personnes et aux choses d’autrefois en se complaisant sans arrière-pensée dans le spectacle de l’activité humaine. Si parfois il relève son récit par quelques ornemens étrangers, si par quelque comparaison gracieuse, par quelque poétique rapprochement, il colore la gravité de son style, c’est toujours avec une mesure parfaite, avec une exquise sobriété qui n’enlève rien à l’harmonie sévère de l’ensemble.

Prescott demeura fidèle jusqu’à la fin à cette réserve pleine d’art. Jusqu’à la fin aussi, il fut assez heureux pour qu’aucun orage ne vînt troubler l’atmosphère paisible dans laquelle il aimait à vivre, et dont son cœur et son talent avaient également besoin. Une seule fois il sacrifia volontairement la monotonie de ses habitudes pour mettre à exécution le projet, longtemps caressé, d’un voyage en Angleterre; mais il ne put supporter un long séjour loin du toit domestique, et au bout de cinq mois il était de retour, heureux sans doute des souvenirs qu’il rapportait, mais plus heureux encore de retrouver sa famille, ses amis, son cabinet de travail et ses livres. A partir de ce moment, sa vie se partage par portions égales entre Boston, où il passait toujours l’hiver, une petite villa au bord de la mer, où il se réfugiait durant les grandes chaleurs de l’été, et sa maison de campagne favorite de Pepperell, où s’écoulait pour lui l’automne, la plus belle des saisons de l’autre côté de l’Atlantique. A mesure qu’il avançait en âge, il s’attachait de plus en plus à cette maison dont ses ancêtres avaient acheté le sol aux Indiens, chose bien rare en Amérique, où, nous dit-il lui-même, le fils s’assoit rarement à l’ombre des arbres que le père a plantés. Il avait dû agrandir progressivement la modeste habitation, afin d’y pouvoir loger sa nombreuse famille. Chaque jour il se plaisait à l’embellir, et c’était chez lui une préoccupation constante qu’après sa mort elle ne sortît pas de sa famille. Il menait là une patriarcale existence, entouré de ses enfans et déjà, quoique bien jeune encore, de ses petits-enfans, ne connaissant guère à ses études quotidiennes d’autre distraction que celle de recevoir la visite de ses nombreux amis et des étrangers qui, attirés par sa renommée toujours croissante, ne voulaient pas quitter l’Amérique sans l’avoir vu.

Son ardeur pour le travail était loin, au reste, d’aller en s’affaiblissant. L’œuvre à laquelle il consacra les dernières années de sa vie ne lui coûta ni moins de recherches ni moins de travaux que les précédentes. C’était une Vie de Philippe II. Depuis longtemps déjà il avait conçu le plan d’une histoire détaillée de ce règne illustre et néfaste. Au moment de son retour d’Angleterre, il y avait dix ans que, par l’intermédiaire d’amis dévoués, à Vienne, à Florence, à Venise, à Paris, à Londres, il s’occupait de faire rechercher les matériaux du grand édifice qu’il projetait d’élever. D’aussi longs préparatifs avaient fini par ébruiter ses projets. Aussi reçut-il un jour la visite d’un jeune homme qui vint le trouver plein d’embarras. Il était sur le point, disait-il, de faire paraître une histoire de la révolution des Flandres sous Philippe II, quand il avait appris la dangereuse concurrence à laquelle il s’exposait, et il croyait de son devoir, à lui jeune et inconnu, d’offrir à son glorieux rival d’abandonner le terrain que tous deux avaient choisi. Loin d’encourager son jeune visiteur dans cette idée, Prescott le pressa de persévérer dans son dessein, et, joignant l’action à la parole, il mit sur-le-champ les ouvrages spéciaux de sa bibliothèque à la disposition de son loyal concurrent. Ce visiteur inconnu était M. Lothrop Motley, qui depuis s’est acquis une si juste réputation par son Histoire de la République des Pays-Bas. L’activité de Prescott ayant en réalité dépassé celle de Motley, ce fut la Vie de Philippe II qui parut la première, et dans la préface de cette histoire Prescott annonça de la façon la plus aimable pour M. Motley la prochaine publication d’un ouvrage dans lequel la glorieuse révolution des Flandres serait traitée d’une façon digne de sa grandeur.

Au commencement de l’année 1858, les trois premiers volumes de la Vie de Philippe II, les seuls qui aient vu le jour, avaient déjà paru. De tous les ouvrages de Prescott, cette histoire est certainement la moins connue. Pour nous, nous n’hésiterions pas cependant à la classer au niveau de l’Histoire de la conquête du Mexique. Si elle n’a pas obtenu en Amérique et ailleurs plus de popularité, c’est parce qu’elle est demeurée inachevée. Il ne devait pas être donné en effet à Prescott de poursuivre plus loin cette grande entreprise. Depuis quelque temps, un œil vigilant aurait pu, à l’affaissement graduel de ses organes, prévoir sa fin prochaine. Il ne pouvait plus, ainsi qu’il l’avait fait longtemps, s’asseoir pour travailler à l’ombre d’un groupe d’arbres voisins de Pepperell, et connu dans le pays sous le nom de Bosquet-des-Fées, où il venait jouir des derniers beaux jours de cette saison qu’on appelle en Amérique l’automne indien. Déjà ses yeux affaiblis ne lui permettaient plus de discerner les contours du gracieux paysage qu’il avait si longtemps contemplé. Bientôt il fut contraint de borner sa promenade d’aveugle à tourner solitairement autour d’un vieux cerisier tout proche de la maison, creusant profondément la terre sous ses pas, comme Bonivard enchaîné creusait le sol du caveau de Chilien. En même temps il sentait les symptômes d’une nouvelle infirmité. Il perdait peu à peu la finesse de son ouïe, et il s’en apercevait avec terreur. Qu’on s’imagine ce qu’aurait été pour lui l’épreuve de la surdité ! Il aurait probablement connu cette dernière et cruelle, tristesse, s’il était resté plus longtemps sur la terre. On ne saurait donc le plaindre de ce qu’un coup subit l’en ait arraché avant l’heure. Au commencement de 1858, il avait reçu le premier choc d’un mal redoutable qui, à en juger par les paroles sorties de sa bouche dès qu’il en ressentit les atteintes, n’avait rien d’imprévu pour lui. Frappé d’une légère attaque d’apoplexie, il murmura d’une voix indistincte à sa femme penchée sur lui : « Ma pauvre amie, je suis bien fâché pour vous que ce malheur arrive si tôt. » Il échappa cependant au péril, et le recouvrement intégral de ses facultés put lui faire espérer que le danger était au moins bien ajourné. Les dernières lignes qu’on trouve écrites de sa main sur son journal expriment la confiance dans l’avenir et la reconnaissance envers Dieu; mais ses amis étaient moins rassurés que lui, et l’expérience ne devait que trop tôt leur donner raison. Le 27 janvier 1859, il fut subitement frappé au moment où il entrait dans son cabinet de travail, et quelques heures après, entouré de sa femme, de ses enfans, de la sœur favorite qui avait été la compagne et la confidente de ses premières années, de son vieil ami M. Ticknor, accouru à son chevet, il rendait le dernier soupir. Mourir au milieu de ceux qu’il aimait était une des choses qu’il avait le plus désirées. On trouva dans son testament l’expression d’un vœu singulier. Il demandait instamment qu’avant d’être conduit vers sa dernière demeure, son corps fût déposé pendant quelques heures dans ce cabinet de travail où il avait passé les plus douces heures de sa vie. Sa dernière volonté fut religieusement accomplie. Le même jour, son cercueil était porté à l’église et descendu dans le caveau où dormaient déjà ses parens et la petite fille qu’il avait si tendrement aimée, au milieu des sanglots de ses amis et de l’émotion générale d’une assistance qui dépassait en nombre tout ce qu’il est possible d’imaginer. Bien des gens qui avaient vu Prescott une fois ou deux dans leur vie ou qui ne le connaissaient que de nom avaient suivi jusqu’au bout le funèbre cortège. La tristesse était peinte sur tous les visages, et il était facile de voir, ajoute le fidèle biographe auquel le dernier mot doit appartenir ici, « que tout le monde avait fait une grande perte, et qu’une lumière bienfaisante autant que brillante venait d’être éteinte par la main de la mort. »

Prescott a été précédé de bien peu d’années dans la tombe par un autre écrivain non moins illustre, non moins éprouvé, et qui a cherché comme lui dans les joies du travail un adoucissement aux plus cruelles souffrances du corps : nous voulons parler d’Augustin Thierry. Son nom se rencontre parfois dans la biographie de Prescott; mais il n’est pas besoin de l’y trouver pour que la pensée se reporte à chaque instant vers lui. Que de points communs en effet dans la destinée et dans la nature de ces deux hommes ! Tous deux ont dû déployer une énergie presque égale pour triompher des obstacles que leur infirmité commune opposait à la force de leur volonté. Tous deux se sont consacrés, Prescott pour les populations indigènes du Mexique, Thierry pour celles de la Grande-Bretagne, à célébrer, on pourrait presque dire à chanter les malheurs de deux races fières et généreuses écrasées l’une et l’autre sous la barbarie de la conquête. Tous deux ont su colorer des reflets d’une imagination brillante les épisodes les plus obscurs d’une histoire à peine connue. Dans une des pages les plus touchantes qu’il ait écrites, Thierry nous raconte que, s’étant condamné à un repos absolu dans l’espérance de sauver encore ce qui lui restait de vue, il essaya de tromper son ennui en entreprenant une sorte de pèlerinage aux principaux monumens que l’architecture du moyen âge a laissés debout sur notre sol, et il ajoute qu’au retour de cette expédition il étonnait ses amis par la vivacité et la précision avec laquelle il décrivait les édifices qu’il avait visités, non pas que ses yeux débiles en eussent discerné nettement les détails, mais parce qu’une sorte d’intuition merveilleuse les représentait à son esprit tels qu’ils devaient être. C’est de la sorte, c’est avec la même intuition que ces deux glorieux rivaux se représentaient à eux-mêmes et représentent au lecteur les personnages qu’ils mettent en scène ou les événemens qu’ils racontent. Tous deux enfin, au prix d’une lutte courageusement entreprise contre une des plus grandes épreuves que la Providence puisse infliger à notre misérable humanité, ont conquis les deux biens de ce monde dont il est le plus rare de jouir en même temps, la réputation et la sérénité. On connaît cette parole touchante d’Augustin Thierry : « j’ai su me faire une amie de l’obscurité ! » D’un autre côté, l’on a vu dans ce récit combien paisible et l’on peut dire heureuse s’est écoulée la vie de Prescott. Il y a dans le spectacle de ces deux existences si exclusivement consacrées à l’étude et si généreusement récompensées quelque chose qui donne courage et qui fortifie. Qu’ont-ils à regretter de n’avoir point joué un rôle actif dans le mouvement tumultueux des affaires publiques, et d’avoir cédé à une inexorable nécessité en vivant en dehors et au-dessus des querelles bruyantes de leur temps? On assignerait un rang trop humble au travail abstrait et désintéressé de la pensée, si l’on ne voulait y voir qu’un port de refuge ouvert à tous ceux que le flot inconstant de la politique rejette désemparés sur le rivage. N’est-ce pas après tout le champ le plus glorieux et le plus vaste qu’il soit donné à l’homme de féconder? N’est-ce pas le seul terrain où il puisse semer des germes qui poussent de profondes racines et des rameaux éternellement vivaces? Aux heures de trouble et d’anxiété, des hommes comme Augustin Thierry et Prescott sont là pour nous le rappeler. Ils sont là pour nous dire que le sein toujours ouvert de l’étude offre aux impatiens et aux découragés le même asile qu’au dire de vers immortels le sein toujours ouvert de la nature offre à l’homme désabusé des affections d’ici-bas. Au fond de cet asile où ils cherchaient surtout le repos de l’âme, l’un et l’autre ont rencontré la gloire. Sans espérer autant, on peut être sûr d’y trouver au moins l’indépendance, la dignité, l’emploi de sa vie. C’est déjà beaucoup pour un enfant de la seconde moitié du XIXe siècle.


OTHENIN D’HAUSSONVILLE.