William Shakespeare (Victor Hugo)/II/I

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A. Lacroix, Verboeckhoven et Cie, éditeurs (p. 247-288).
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Deuxième partie

DEUXIÈME PARTIE

LIVRE I

SHAKESPEARE — SON GÉNIE


I


« Shakespeare, dit Forbes, n’a ni le talent tragique ni le talent comique. Sa tragédie est artificielle et sa comédie n’est qu’instinctive. » Johnson confirme le verdict : « Sa tragédie est le produit de l’industrie et sa comédie le produit de l’instinct. » Après que Forbes et Johnson lui ont contesté le drame, Green lui conteste l’originalité. Shakespeare est « un plagiaire » ; Shakespeare est « un copiste » ; Shakespeare « n’a rien inventé » ; c’est « un corbeau paré des plumes d’autrui » ; il pille Eschyle, Boccace, Bandello, Hollinshed, Belleforest, Benoist de Saint-Maur ; il pille Layamon, Robert de Glocester, Robert Wace, Pierre de Langtoft, Robert Manning, John de Mandeville, Sackville, Spencer ; il pille l’Arcadie de Sidney ; il pille l’anonyme de la True Cronicle of King Leir ; il pille à Rowley, dans The troublesome reign of King John (1591), le caractère du bâtard Falconbridge. Shakespeare pille Thomas Greene ; Shakespeare pille Dekk et Chettle. Hamlet n’est pas de lui ; Othello n’est pas de lui ; Timon d’Athènes n’est pas de lui ; rien n’est de lui. Pour Green, Shakespeare n’est pas seulement « un enfleur de vers blancs », un « secoue-scènes » (shake-scene), un Johannes factotum (allusion au métier de call-boy et de figurant) ; Shakespeare est une bête féroce. Corbeau ne suffit plus, Shakespeare est promu tigre. Voici le texte : Tyger’s heart wrapt in a player’s hyde. Cœur de tigre caché sous la peau d’un comédien (A Groatsworth of wit, 1592).

Thomas Rhymer juge Othello : « La morale de cette fable est assurément fort instructive. Elle est pour les bonnes ménagères un avertissement de bien veiller à leur linge. » Puis le même Rhymer veut bien cesser de rire et prendre Shakespeare au sérieux : « … Quelle impression édifiante et utile un auditoire peut-il emporter d’une telle poésie ? À quoi cette poésie peut-elle servir, sinon à égarer notre bon sens, à jeter le désordre dans nos pensées, à troubler notre cerveau, à pervertir nos instincts, à fêler nos imaginations, à corrompre notre goût, et à nous remplir la tête de vanité, de confusion, de tintamarre et de galimatias ? » Ceci s’imprimait quatre-vingts ans après la mort de Shakespeare, en 1693. Tous les critiques et tous les connaisseurs étaient d’accord.

Voici quelques-uns des reproches unanimement adressés à Shakespeare : — Concettis, jeux de mots, calembours. — Invraisemblance, extravagance, absurdité. — Obscénité. — Puérilité. — Enflure, emphase, exagération. — Clinquant, pathos. — Recherche des idées, affectation du style. — Abus du contraste et de la métaphore. — Subtilité. — Immoralité. — Ecrire pour le peuple. — Sacrifier à la canaille. — Se plaire dans l’horrible. — N’avoir point de grâce. — N’avoir point de charme. — Dépasser le but. — Avoir trop d’esprit. — N’avoir pas d’esprit. — Faire « trop grand ». — « Faire grand ».

— « Ce Shakespeare est un esprit grossier et barbare, » dit lord Shaftesbury. Dryden ajoute : Shakespeare est inintelligible. Mistress Lennox donne à Shakespeare cette patoche : Ce poëte altère la vérité historique. Un critique allemand de 1680, Bentheim, se sent désarmé, parce que, dit-il, Shakespeare est une tête pleine de drôlerie. Ben Johnson, le protégé de Shakespeare, raconte lui-même ceci (ix, 175. Édition Gifford) : « Je me rappelle que les comédiens mentionnaient à l’honneur de Shakespeare que, dans ses écrits, il ne raturait jamais une ligne ; je répondis : Plût à Dieu qu’il en eût raturé mille ! » Ce vœu, du reste, fut exaucé par les honnêtes éditeurs de 1623, Blount et Jaggard. Ils retranchèrent, rien que dans Hamlet, deux cents lignes ; ils coupèrent deux cent vingt lignes dans le Roi Lear. Garrick ne jouait à Drury-Lane que le Roi Lear de Nahum Tate. Écoutons encore Rhymer : « Othello est une farce sanglante et sans sel. » Jonhson ajoute : « Jules César, tragédie froide et peu faite pour émouvoir. » « J’estime, dit Warburton dans sa lettre au doyen de Saint-Asaph, que Swift a bien plus d’esprit que Shakespeare et que le comique de Shakespeare, tout à fait bas, est bien inférieur au comique de Shadwell. » Quant aux sorcières de Macbeth, « rien n’égale, dit ce critique du dix-septième siècle, Forbes, répété par un critique du dix-neuvième, le ridicule d’un pareil spectacle. » Samuel Foote, l’auteur du Jeune Hypocrite, fait cette déclaration : « Le comique de Shakespeare est trop gros et ne fait pas rire. C’est de la bouffonnerie sans esprit. » Enfin, Pope, en 1725, trouve la raison pour laquelle Shakespeare a fait ses drames, et s’écrie : Il faut bien manger !

Après ces paroles de Pope, on ne comprend guère à quel propos Voltaire, ahuri de Shakespeare, écrit : « Shakespeare, que les anglais prennent pour un Sophocle, florissait à peu près dans le temps de Lopez (Lope, s’il vous plaît, Voltaire) de Vega. » Voltaire ajoute : « Vous n’ignorez pas que dans Hamlet des fossoyeurs creusent une fosse en buvant, en chantant des vaudevilles, et en faisant sur les têtes des morts des plaisanteries convenables à gens de leur métier. » Et, concluant, il qualifie ainsi toute la scène : « Ces sottises ». Il caractérise les pièces de Shakespeare de ce mot : « Farces monstrueuses qu’on appelle tragédies », et complète le prononcé de l’arrêt en déclarant que Shakespeare « a perdu le théâtre anglais ».

Marmontel vient voir Voltaire à Ferney. Voltaire était au lit, il tenait le livre à la main, tout à coup il se dresse, jette le livre, allonge ses jambes maigres hors du lit et crie à Marmontel : — Votre Shakespeare est un huron. — Ce n’est pas mon Shakespeare du tout, répond Marmontel.

Shakespeare était pour Voltaire une occasion de montrer son adresse au tir. Voltaire le manquait rarement. Voltaire tirait à Shakespeare comme les paysans tirent à l’oie. C’était Voltaire qui en France avait commencé le feu contre ce barbare. Il le surnommait le saint Christophe des tragiques. Il disait à madame de Graffigny : Shakespeare pour rire. Il disait au cardinal de Bernis : « Faites de jolis vers, délivrez-nous, monseigneur, des fléaux, des welches, de l’académie du roi de Prusse, de la bulle Unigenitus, des constitutionnaires et des convulsionnaires, et de ce niais de Shakespeare ! Libera nos, Domine. » L’attitude de Fréron vis-à-vis de Voltaire a, devant la postérité, pour circonstance atténuante l’attitude de Voltaire vis-à-vis de Shakespeare. Du reste, pendant tout le dix-huitième siècle, Voltaire fait loi. Du moment où Voltaire bafoue Shakespeare, les anglais d’esprit, tels que mylord Maréchal, raillent à la suite. Johnson confesse l’ignorance et la vulgarité de Shakespeare. Frédéric II s’en mêle. Il écrit à Voltaire à propos de Jules César : « Vous avez bien fait de refaire selon les principes la pièce informe de cet anglais. » Voilà où en est Shakespeare au siècle dernier. Voltaire l’insulte ; La Harpe le protège : « Shakespeare lui-même, tout grossier qu’il était, n’était pas sans lecture et sans connaissance. » (LA HARPE. Introduction au cours de Littérature.)

De nos jours, le genre de critiques dont on vient de voir quelques échantillons ne s’est pas découragé. Coleridge parle de Mesure pour mesure : — « Comédie pénible », insinue-t-il. — Révoltante, dit M. Knight. — Dégoûtante, reprend M. Hunter.

En 1804, l’auteur d’une de ces Biographies universelles "idiotes où l’on trouve moyen de raconter l’histoire de Calas sans prononcer le nom de Voltaire, et que les gouvernements, sachant ce qu’ils font, patronnent et subventionnent volontiers, un nommé Delandine, sent le besoin de prendre une balance et de juger Shakespeare, et, après avoir dit que « Shakespear, qui se prononce Chekspir, » avait, dans sa jeunesse, « dérobé les bêtes fauves d’un seigneur », il ajoute : « La nature avait rassemblé dans la tête de ce poëte ce qu’on peut imaginer de plus grand, avec ce que la grossièreté sans esprit peut avoir de plus bas. » Dernièrement, nous lisions cette chose écrite il y a peu de temps par un cuistre considérable, qui est vivant : « Les auteurs secondaires et les poètes inférieurs, tels que Shakespeare  », etc.


II


Qui dit poëte dit en même temps et nécessairement historien et philosophe. Hérodote et Thalès sont inclus dans Homère. Shakespeare, lui aussi, est cet homme triple. Il est en outre le peintre, et quel peintre ! le peintre colossal. Le poëte en effet fait plus que raconter, il montre. Les poètes ont en eux un réflecteur, l’observation, et un condensateur, l’émotion ; de là ces grands spectres lumineux qui sortent de leur cerveau, et qui s’en vont flamboyer à jamais sur la ténébreuse muraille humaine. Ces fantômes sont. Exister autant qu’Achille, ce serait l’ambition d’Alexandre. Shakespeare a la tragédie, la comédie, la féerie, l’hymne, la farce, le vaste rire divin, la terreur de l’horreur, et, pour tout dire en un mot, le drame. Il touche aux deux pôles. Il est de l’olympe et du théâtre de la foire. Aucune possibilité ne lui manque.

Quand il vous tient, vous êtes pris. N’attendez de lui aucune miséricorde. Il a la cruauté pathétique. Il vous montre une mère, Constance mère d’Arthur, et quand il vous a amené à ce point d’attendrissement que vous ayez le même cœur qu’elle, il tue son enfant ; il va en horreur plus loin même que l’histoire, ce qui est difficile ; il ne se contente pas de tuer Rutland et de désespérer York ; il trempe dans le sang du fils le mouchoir dont il essuie les yeux du père. Il fait étouffer l’élégie par le drame, Desdemona par Othello. Nulle atténuation à l’angoisse. Le génie est inexorable. Il a sa loi et la suit. L’esprit aussi a ses plans inclinés, et ces versants déterminent sa direction. Shakespeare coule vers le terrible. Shakespeare, Eschyle, Dante, sont de grands fleuves d’émotion humaine penchant au fond de leur antre l’urne des larmes.

Le poëte ne se limite que par son but ; il ne considère que la pensée à accomplir ; il ne reconnaît pas d’autre souveraineté et pas d’autre nécessité que l’idée ; car, l’art émanant de l’absolu, dans l’art comme dans l’absolu, la fin justifie les moyens. C’est là, soit dit en passant, une de ces déviations à la loi ordinaire terrestre qui font rêver et réfléchir la haute critique et lui révèlent le côté mystérieux de l’art. Dans l’art surtout est visible le quid divinum. Le poëte se meut dans son œuvre comme la providence dans la sienne ; il émeut, consterne, frappe, puis relève ou abat, souvent à l’inverse de votre attente, vous creusant l’aine par la surprise. Maintenant méditez. L’art a, comme l’infini, un Parce-que supérieur à tous les Pourquoi. Allez donc demander le pourquoi d’une tempête à l’Océan, ce grand lyrique. Ce qui vous semble odieux ou bizarre a une intime raison d’être. Demandez à Job pourquoi il racle le pus de son ulcère avec un tesson, et à Dante pourquoi il coud avec un fil de fer les paupières des larves du purgatoire, faisant couler de ces coutures on ne sait quels pleurs effroyables [1] ! Job continue de nettoyer sa plaie avec son tesson et d’essuyer son tesson à son fumier, et Dante passe son chemin. De même Shakespeare.

Ses horreurs souveraines règnent et s’imposent. Il y mêle, quand bon lui semble, le charme, ce charme auguste des forts, aussi supérieur à la douceur faible, à l’attrait grêle, au charme d’Ovide ou de Tibulle, que la Vénus de Milo à la Vénus de Médicis. Les choses de l’inconnu, les problèmes métaphysiques reculant devant la sonde, les énigmes de l’âme et de la nature, qui est aussi une âme ; les intuitions lointaines de l’éventuel inclus dans la destinée, les amalgames de la pensée et de l’événement, peuvent se traduire en figurations délicates, et remplir la poésie de types mystérieux et exquis, d’autant plus ravissants qu’ils sont un peu douloureux, à demi adhérents à l’invisible, et en même temps très-réels, préoccupés de l’ombre qui est derrière eux, et tâchant de vous plaire cependant. La grâce profonde existe.

Le joli grand est possible ; il est dans Homère, Astyanax en est un type, mais la grâce profonde dont nous parlons est quelque chose de plus que cette délicatesse épique. Elle se complique d’un certain trouble et sous-entend l’infini. C’est une sorte de rayonnement clair-obscur. Les génies modernes seuls ont cette profondeur dans le sourire qui, en même temps qu’une élégance, fait voir un abîme.

Shakespeare possède cette grâce, qui est tout le contraire de la grâce maladive, bien qu’elle lui ressemble, émanant, elle aussi, de la tombe.

Le deuil, le grand deuil du drame, qui n’est pas autre chose que le milieu humain apporté dans l’art, enveloppe cette grâce et cette horreur.

Hamlet, le doute, est au centre de son œuvre, et aux deux extrémités, l’amour ; Roméo et Othello, tout le cœur. Il y a de la lumière dans les plis du linceul de Juliette ; mais rien que de la noirceur dans le suaire d’Ophélia dédaignée et de Desdemona soupçonnée. Ces deux innocences auxquelles l’amour a manqué de parole ne peuvent être consolées. Desdemona chante la chanson du saule sous lequel l’eau entraîne Ophélia. Elles sont sœurs sans se connaître, et se touchent par l’âme, quoique chacune ait son drame à part. Le saule frissonne sur toutes deux. Dans le mystérieux chant de la calomniée qui va mourir flotte la noyée échevelée, entrevue.

Shakespeare dans la philosophie va parfois plus avant qu’Homère. Au delà de Priam il y a Lear ; pleurer l’ingratitude est pire que pleurer la mort. Homère rencontre l’envieux et le frappe du sceptre, Shakespeare donne le sceptre à l’envieux, et de Thersite il fait Richard III ; l’envie est d’autant plus mise à nu qu’elle est vêtue de pourpre ; sa raison d’être est alors visiblement toute en elle-même ; le trône envieux, quoi de plus saisissant !

La difformité tyran ne suffit pas à ce philosophe ; il lui faut aussi la difformité valet, et il crée Falstaff.’ La dynastie du bon sens, inaugurée dans Panurge, continuée dans Sancho Pança, tourne à mal et avorte dans Falstaff. L’écueil de cette sagesse-là, en effet, c’est la bassesse. Sancho Pança, adhérent à l’âne, fait corps avec l’ignorance ; Falstaff, glouton, poltron, féroce, immonde, face et panse humaines terminées en brute, marche sur les quatre pattes de la turpitude ; Falstaff est le centaure du porc.

Shakespeare est, avant tout, une imagination. Or, c’est là une vérité que nous avons indiquée déjà et que les penseurs savent, l’imagination est profondeur. Aucune faculté de l’esprit ne s’enfonce et ne creuse plus que l’imagination ; c’est la grande plongeuse. La science, arrivée aux derniers abîmes, la rencontre. Dans les sections coniques, dans lès logarithmes, dans le calcul différentiel et intégral, dans le calcul des probabilités, dans le calcul infinitésimal, dans le calcul des ondes sonores, dans l’application de l’algèbre à la géométrie, l’imagination est le coefficient du calcul, et les mathématiques deviennent poésie. Je crois peu à la science des savants bêtes.

Le poëte philosophe parce qu’il imagine. C’est pourquoi Shakespeare a ce maniement souverain de la réalité qui lui permet de se passer avec elle son caprice. Et ce caprice lui-même est une variété du vrai. Variété qu’il faut méditer. A quoi ressemble la destinée, si ce n’est à une fantaisie ? rien de plus incohérent en apparence, rien de plus mal attaché, rien de plus mal déduit. Pourquoi couronner ce monstre, Jean ? pourquoi tuer cet enfant, Arthur ? pourquoi Jeanne d’Arc brûlée ? pourquoi Monk triomphant ? pourquoi Louis XV heureux ? pourquoi Louis XVI puni ? Laissez passer la logique de Dieu. C’est dans cette logique-là qu’est puisée la fantaisie du poëte. La comédie éclate dans les larmes, le sanglot naît du rire, les figures se mêlent et se heurtent, des formes massives, presque des bêtes, passent lourdement, des larves, femmes peut-être, peut-être fumée, ondoient ; les âmes, libellules de l’ombre, mouches crépusculaires, frissonnent dans tous ces roseaux noirs que nous appelons passions et événements. A un pôle lady Macbeth, à l’autre Titania. Une pensée colossale et un caprice immense.

Qu’est-ce que la Tempête, Troïlus et Cressida, les Gentilshommes de Vérone, les Commères de Windsor, le Songe d’été, le Songe d’hiver ? c’est la fantaisie, c’est l’arabesque. L’arabesque dans l’art est le même phénomène que la végétation dans la nature. L’arabesque pousse, croît, se noue, s’exfolie, se multiplie, verdit, fleurit, s’embranche à tous les rêves. L’arabesque est incommensurable ; il a une puissance inouïe d’extension et d’agrandissement ; il emplit des horizons et il en ouvre d’autres ; il intercepte les fonds lumineux par d’innombrables entrecroisements, et, si vous mêlez à ce branchage la figure humaine, l’ensemble est vertigineux ; c’est un saisissement. On distingue à claire-voie, derrière l’arabesque, toute la philosophie ; la végétation vit, l’homme se panthéise, il se fait dans le fini une combinaison d’infini, et, devant cette œuvre où il y a de l’impossible et du vrai, l’âme humaine frissonne d’une émotion obscure et suprême.

Du reste, il ne faut laisser envahir ni l’édifice par la végétation, ni le drame par l’arabesque.

Un des caractères du génie, c’est le rapprochement singulier des facultés les plus lointaines. Dessiner un astragale comme l’Arioste, puis creuser les âmes comme Pascal, c’est cela qui est le poëte. Le for intérieur de l’homme appartient à Shakespeare. Il vous en fait à chaque instant la surprise. Il tire de la conscience tout l’imprévu qu’elle contient. Peu de poëtes le dépassent dans cette recherche psychique. Plusieurs des particularités les plus étranges de l’âme humaine sont indiquées par lui. Il fait savamment sentir la simplicité du fait métaphysique sous la complication du fait dramatique. Ce qu’on ne s’avoue pas, la chose obscure qu’on commence par craindre et qu’on finit par désirer, voilà le point de jonction et le surprenant lieu de rencontre du cœur des vierges et du cœur des meurtriers, de l’âme de Juliette et de l’âme de Macbeth ; l’innocente a peur et appétit de l’amour comme le scélérat de l’ambition ; périlleux baisers donnés à la dérobée au fantôme, ici radieux, là farouche.

A toutes ces profusions, analyse, synthèse, création en chair et en os, rêverie, fantaisie, science, métaphysique, ajoutez l’histoire, ici l’histoire des historiens, là l’histoire du conte ; des spécimens de tout : du traître, depuis Macbeth, l’assassin de l’hôte, jusqu’à Coriolan, l’assassin de la patrie ; du despote, depuis le tyran cerveau, César, jusqu’au tyran ventre, Henri VIII ; du carnassier, depuis le lion jusqu’à l’usurier. On peut dire à Shylock : Bien mordu, juif ! Et, au fond de ce drame prodigieux, sur la bruyère déserte, au crépuscule, pour promettre aux meurtriers des couronnes, se dressent trois silhouettes noires, où Hésiode peut-être, à travers les siècles, reconnaît les Parques. Une force démesurée, un charme exquis, la férocité épique, la pitié, la faculté créatrice, la gaieté, cette haute gaieté inintelligible aux entendements étroits, le sarcasme, le puissant coup de fouet aux méchants, la grandeur sidérale, la ténuité microscopique, une poésie illimitée qui a un zénith et un nadir, l’ensemble vaste, le détail profond, rien ne manque à cet esprit. On sent, en abordant l’œuvre de cet homme, le vent énorme qui viendrait de l’ouverture d’un monde. Le rayonnement du génie dans tous les sens, c’est là Shakespeare. Totus in antithesi, dit Jonathan Forbes.


III


Un des caractères qui distinguent les génies des esprits ordinaires, c’est que les génies ont la réflexion double, de même que l’escarboucle, au dire de Jérôme Cardan, diffère du cristal et du verre en ce qu’elle a la double réfraction.

Génie et escarboucle, double réflexion, double réfraction, même phénomène dans l’ordre moral et dans l’ordre physique.

Ce diamant des diamants, l’escarboucle existe-t-elle ? C’est une question. L’alchimie dit oui, la chimie cherche. Quant au génie, il est. Il suffit de lire le premier vers venu d’Eschyle ou du Juvénal pour trouver cette escarboucle du cerveau humain.

Ce phénomène de la réflexion double élève à la plus haute puissance chez les génies ce que les rhétoriques appellent l’antithèse, c’est-à-dire la faculté souveraine de voir les deux côtés des choses.

Je n’aime pas Ovide, ce proscrit lâche, ce lécheur de mains sanglantes, ce chien couchant de l’exil, ce flatteur lointain et dédaigné du tyran, et je hais le bel esprit dont Ovide est plein ; mais je ne confonds pas ce bel esprit avec la puissante antithèse de Shakespeare.

Les esprits complets ayant tout, Shakespeare contient Gongora de même que Michel-Ange contient le Bernin ; et il y a là-dessus des rédactions toutes faites : Michel-Ange est maniéré, Shakespeare est antithétique. Ce sont là les formules de l’école ; mais c’est la grande question du contraste dans l’art vue par le petit côté.

Totus in antithesi. Shakespeare est tout dans l’antithèse. Certes, il est peu juste de voir un homme tout entier, et un tel homme, dans une de ses qualités. Mais, cette réserve faite, disons que ce mot, totus in antithesi, qui a la prétention d’être une critique, pourrait être simplement une constatation. Shakespeare, en effet, a mérité, ainsi que tous les poëtes vraiment grands, cet éloge d’être semblable à la création. Qu’est la création ? Bien et mal, joie et deuil, homme et femme, rugissement et chanson, aigle et vautour, éclair et rayon, abeille et frelon, montagne et vallée, amour et haine, médaille et revers, clarté et difformité, astre et pourceau, haut et bas. La nature, c’est l’éternel bi-frons. Et cette antithèse, d’où sort l’antiphrase, se retrouve dans toutes les habitudes de l’homme ; elle est dans la fable, elle est dans l’histoire, elle est dans la philosophie, elle est dans le langage. Soyez les Furies, on vous nommera Euménides, les Charmantes ; tuez vos frères, on vous nommera Philadelphe ; tuez votre père, on vous nommera Philopator ; soyez un grand général, on vous nommera le petit caporal. L’antithèse de Shakespeare, c’est l’antithèse universelle, toujours et partout ; c’est l’ubiquité de l’antinomie ; la vie et la mort, le froid et le chaud, le juste et l’injuste, l’ange et le démon, le ciel et la terre, la fleur et la foudre, la mélodie et l’harmonie, l’esprit et la chair, le grand et le petit, l’océan et l’envie, l’écume et la bave, l’ouragan et le sifflet, le moi et le non-moi, l’objectif et le subjectif, le prodige et le miracle, le type et le monstre, l’âme et l’ombre ; c’est cette sombre querelle flagrante, ce flux et reflux sans fin, ce perpétuel oui et non, cette opposition irréductible, cet immense antagonisme en permanence, dont Rembrandt fait son clair-obscur et dont Piranèse compose son vertige.

Avant d’ôter de l’art cette antithèse, commencez par l’ôter de la nature.


IV


— « Il est réservé et discret. Vous êtes tranquille avec lui ; il n’abuse de rien. Il a, par-dessus tout, une qualité bien rare ; il est sobre. »

Qu’est ceci ? une recommandation pour un domestique ? Non. C’est un éloge pour un écrivain. Une certaine école, dite « sérieuse », a arboré de nos jours ce programme de poésie : sobriété. Il semble que toute la question soit de préserver la littérature des indigestions. Autrefois on disait : fécondité et puissance ; aujourd’hui l’on dit : tisane. Vous voici dans le resplendissant jardin des Muses où s’épanouissent en tumulte et en foule à toutes les branches ces divines éclosions de l’esprit que les grecs appelaient Tropes, partout l’image idée, partout la pensée fleur, partout les fruits, les figures, les pommes d’or, les parfums, les couleurs, les rayons, les strophes, les merveilles, ne touchez à rien, soyez discret. C’est à ne rien cueillir là que se reconnaît le poëte. Soyez de la société de tempérance. Un bon livre de critique est un traité sur les dangers de la boisson. Voulez-vous faire l’Iliade, mettez-vous à la diète. Ah ! tu as beau écarquiller les yeux, vieux Rabelais !

Le lyrisme est capiteux, le beau grise, le grand porte à la tête, l’idéal donne des éblouissements, qui en sort ne sait plus ce qu’il fait ; quand vous avez marché sur les astres, vous êtes capable de refuser une sous-préfecture ; vous n’êtes plus dans votre bon sens, on vous offrirait une place au sénat de Domitien que vous n’en voudriez pas, vous ne rendez plus à César ce qu’on doit à César, vous êtes à ce point d’égarement de ne pas même saluer le seigneur Incitatus, consul et cheval. Voilà où vous en arrivez pour avoir bu dans ce mauvais lieu, l’Empyrée. Vous devenez fier, ambitieux, désintéressé. Sur ce, soyez sobre. Défense de hanter le cabaret du sublime.

La liberté est un libertinage. Se borner est bien, se châtrer est mieux.

Passez votre vie à vous retenir.

Sobriété, décence, respect de l’autorité, toilette irréprochable. Pas de poésie que tirée à quatre épingles. Une savane qui ne se peigne point, un lion qui ne fait pas ses ongles, un torrent pas tamisé, le nombril de la mer qui se laisse voir, la nuée qui se retrousse jusqu’à montrer Aldébaran, c’est choquant. En anglais shocking. La vague écume sur l’écueil, la cataracte vomit dans le gouffre, Juvénal crache sur le tyran. Fi donc !

Nous aimons mieux pas assez que trop. Point d’exagération. Désormais le rosier sera tenu de compter ses roses. La prairie sera invitée à moins de pâquerettes. Ordre au printemps de se modérer. Les nids tombent dans l’excès. Dites donc, bocages, pas tant de fauvettes, s’il vous plaît. La voie lactée voudra bien numéroter ses étoiles ; il y en a beaucoup.

Modelez-vous sur le grand Cierge Serpentaire du Jardin des Plantes qui ne fleurit que tous les cinquante ans. Voilà une fleur recommandable.

Un vrai critique de l’école sobre, c’est ce concierge d’un jardin qui, à cette question : Avez-vous des rossignols dans vos arbres ? répondait : Ah ! ne m’en parlez pas, pendant tout le mois de mai ces vilaines bêtes ne font que gueuler.

M. Suard donnait à Marie-Joseph Chénier ce certificat : « Son style a ce grand mérite de ne pas contenir de comparaisons. » Nous avons vu de nos jours cet éloge singulier se reproduire. Ceci nous rappelle qu’un fort professeur de la restauration, indigné des comparaisons et des figures qui abondent dans les prophètes, écrasait Isaïe, Daniel et Jérémie sous cet apophthegme profond : Toute la Bible est dans comme. Un autre, plus professeur encore, disait ce mot, resté célèbre à l’École normale : Je rejette Juvénal au fumier romantique. Quel était le crime de Juvénal ? Le même que le crime d’Isaïe. Exprimer volontiers l’idée par l’image. En reviendrions-nous peu à peu, dans les régions doctes, à la métonymie terme de chimie, et à l’opinion de Pradon sur la métaphore ?

On dirait, aux réclamations et clameurs de l’école doctrinaire, que c’est elle qui est chargée de fournir à ses frais à toute la consommation d’images et de figures que peuvent faire les poètes, et qu’elle se sent ruinée par des gaspilleurs comme Pindare, Aristophane, Ézéchiel, Plaute et Cervantes. Cette école met sous clef les passions, les sentiments, le cœur humain, la réalité, l’idéal, la vie. Effarée, elle regarde les génies en cachant tout, et elle dit : Quels goinfres ! Aussi est-ce elle qui a inventé pour les écrivains cet éloge superlatif : il est tempéré.

Sur tous ces points, la critique sacristaine fraternise avec la critique doctrinaire. De prude à dévote on s’entr’aide.

Un curieux genre pudibond tend à prévaloir ; nous rougissons de la façon grossière dont les grenadiers se font tuer ; la rhétorique a pour les héros des feuilles de vigne qu’on appelle périphrases ; il est convenu que le bivouac parle comme le couvent, les propos de corps de garde sont une calomnie ; un vétéran baisse les yeux au souvenir de Waterloo, on donne la croix d’honneur à ces yeux baissés ; de certains mots qui sont dans l’histoire n’ont pas droit à l’histoire, et il est bien entendu, par exemple, que le gendarme qui tira un coup de pistolet sur Robespierre à l’Hôtel-de-Ville se nommait La-garde-meurt-et-ne-se-rend-pas.

De l’effort combiné des deux critiques gardiennes de la tranquillité publique, il résulte une réaction salutaire. Cette réaction a déjà produit quelques spécimens de poètes rangés, bien élevés, qui sont sages, dont le style est toujours rentré de bonne heure, qui ne font pas d’orgie avec toutes ces folles, les idées, qu’on ne rencontre jamais au coin d’un bois, solus cum sola, avec la rêverie, cette bohémienne, qui sont incapables d’avoir des relations avec l’imagination, vagabonde dangereuse, ni avec la bacchante inspiration, ni avec la lorette fantaisie, qui de leur vie n’ont donné un baiser à cette va-nu-pieds, la muse, qui ne découchent pas, et dont leur portier, Nicolas Boileau, est content. Si Polymnie passe, les cheveux un peu flottants, quel scandale ! vite, ils appellent un coiffeur. M. de La Harpe accourt. Ces deux critiques sœurs, la doctrinaire et la sacristaine, font des éducations. On dresse les écrivains petits. On prend en sevrage. Pensionnat de jeunes renommées.

De là une consigne, une littérature, un art. A droite, alignement. Il s’agit de sauver la société dans la littérature comme dans la politique. Chacun sait que la poésie est une chose frivole, insignifiante, puérilement occupée de chercher des rimes, stérile, vaine ; par conséquent rien n’est plus redoutable. Il importe de bien attacher les penseurs. A la niche ! c’est si dangereux ! Qu’est-ce qu’un poëte ? S’il s’agit de l’honorer, rien ; s’il s’agit de le persécuter, tout.

Cette race qui écrit veut être réprimée. Recourir au bras séculier est utile. Les moyens varient. De temps à autre un bon bannissement est expédient. Les exils des écrivains commencent à Eschyle et ne finissent pas à Voltaire. Chaque siècle a son anneau de cette chaîne. Mais pour exiler, bannir et proscrire, il faut au moins des prétextes. Cela ne peut s’appliquer à tous les cas. C’est peu maniable ; il importe d’avoir une arme moins grosse pour la petite guerre de tous les jours. Une critique d’État, dûment assermentée et accréditée, peut rendre des services. Organiser la persécution des écrivains par les écrivains n’est pas une chose mauvaise. Faire traquer la plume par la plume est ingénieux. Pourquoi n’aurait-on pas des sergents de ville littéraires ?

Le bon goût est une précaution prise par le bon ordre. Les écrivains sobres sont le pendant des électeurs sages. L’inspiration est suspecte de liberté ; la poésie est un peu extra-légale. Il y a donc un art officiel, fils de la critique officielle.

Toute une rhétorique spéciale découle de ces prémisses. La nature n’a dans cet art-là qu’une entrée restreinte. Elle passe par la petite porte. La nature est entachée de démagogie. Les éléments sont supprimés comme de mauvaise compagnie et faisant trop de vacarme. L’équinoxe commet des bris de clôture ; la rafale est un tapage nocturne. L’autre jour, à l’École des beaux-arts, un élève peintre ayant fait soulever par le vent dans une tempête les plis d’un manteau, un professeur local, choqué de ce soulèvement, a dit : Il n’y a pas de vent dans le style.

Au surplus la réaction ne désespère point. Nous marchons. Quelques progrès partiels s’accomplissent. On commence à être un peu reçu à l’Académie sur billets de confession. Jules Janin, Théophile Gautier, Paul de Saint-Victor, Littré, Renan, veuillez réciter votre credo.

Mais cela ne suffit pas. Le mal est profond. L’antique société catholique et l’antique littérature légitime sont menacées. Les ténèbres sont en péril. Guerre aux nouvelles générations ! guerre à l’esprit nouveau ! On court sus à la démocratie, fille de la philosophie.

Les cas de rage, c’est-à-dire les œuvres de génie, sont à craindre. On renouvelle les prescriptions hygiéniques. La voie publique est évidemment mal surveillée. Il paraît qu’il y a des poëtes errants. Le préfet de police, négligent, laisse vaguer des esprits. A quoi pense l’autorité ? Prenons garde. Les intelligences peuvent être mordues. Il y a danger. Décidément, cela se confirme ; on croit avoir rencontré Shakespeare sans muselière.

Ce Shakespeare sans muselière, c’est la présente traduction [2].


V


Si jamais un homme a peu mérité la bonne note : Il est sobre, c’est, à coup sûr, William Shakespeare. Shakespeare est un des plus mauvais sujets que l’esthétique « sérieuse » ait jamais eu à régenter.

Shakespeare, c’est la fertilité, la force, l’exubérance, la mamelle gonflée, la coupe écumante, la cuve à plein bord, la sève par excès, la lave en torrent, les germes en tourbillons, la vaste pluie de vie, tout par milliers, tout par millions, nulle réticence, nulle ligature, nulle économie, la prodigalité insensée et tranquille du créateur. A ceux qui tâtent le fond de leur poche, l’inépuisable semble en démence. A-t-il bientôt fini ? jamais. Shakespeare est le semeur d’éblouissements. A chaque mot, l’image ; à chaque mot, le contraste ; à chaque mot, le jour et la nuit.

Le poëte, nous l’avons dit, c’est la nature. Subtil, minutieux, fin, microscopique comme elle ; immense. Pas discret, pas réservé, pas avare. Simplement magnifique. Expliquons-nous sur ce mot : simple.

La sobriété en poésie est pauvreté ; la simplicité est grandeur. Donner à chaque chose la quantité d’espace qui lui convient, ni plus, ni moins, c’est là la simplicité. Simplicité, c’est justice. Toute la loi du goût est là. Chaque chose mise à sa place et dite avec son mot. A la seule condition qu’un certain équilibre latent soit maintenu et qu’une certaine proportion mystérieuse soit conservée, la plus prodigieuse complication, soit dans le style, soit dans l’ensemble, peut être simplicité. Ce sont les arcanes du grand art. La haute critique seule, qui a son point de départ dans l’enthousiasme, pénètre et comprend ces lois savantes. L’opulence, la profusion, l’irradiation flamboyante, peuvent être de la simplicité. Le soleil est simple.

Cette simplicité-là, on le voit, ne ressemble point à la simplicité recommandée par Le Batteux, l’abbé d’Aubignac et le père Bouhours.

Quelle que soit l’abondance, quel que soit l’enchevêtrement, même brouillé, mêlé et inextricable, tout ce qui est vrai est simple. Une racine est simple.

Cette simplicité, qui est profonde, est la seule que l’art connaisse.

La simplicité, étant vraie, est naïve. La naïveté est le visage de la vérité. Shakespeare est simple de la grande simplicité. Il en est bête. Il ignore la petite.

La simplicité qui est impuissance, la simplicité qui est maigreur, la simplicité qui est courte haleine, est un cas pathologique. Elle n’a rien à voir avec la poésie. Un billet d’hôpital lui convient mieux que la chevauchée sur l’hippogriffe. .

J’avoue que la bosse de Thersite est simple, mais les pectoraux d’Hercule sont simples aussi. Je préfère cette simplicité-ci à l’autre.

La simplicité propre à la poésie peut être touffue comme le chêne. Est-ce que par hasard le chêne vous ferait l’effet d’un byzantin et d’un raffiné ? Ses antithèses innombrables, tronc gigantesque et petites feuilles, écorce rude et mousses de velours, acceptation des rayons et versement de l’ombre, couronnes pour les héros et fruits pour les pourceaux, seraient-elles des marques d’afféterie, de corruption, de subtilité et de mauvais goût ? le chêne aurait-il trop d’esprit ? le chêne serait-il de l’hôtel Rambouillet ? le chêne serait-il un précieux ridicule ? le chêne serait-il atteint de gongorisme ? le chêne serait-il de la décadence ? toute la simplicité, sancta simplicitas, se condenserait-elle dans le chou ?

Raffinement, excès d’esprit, afféterie, gongorisme, c’est tout cela qu’on a jeté à la tête de Shakespeare. On déclare que ce sont les défauts de la petitesse, et l’on se hâte de les reprocher au colosse.

Mais aussi ce Shakespeare ne respecte rien, il va devant lui, il essouffle qui veut le suivre ; il enjambe les convenances, il culbute Aristote ; il fait des dégâts dans le jésuitisme, dans le méthodisme, dans le purisme et dans le puritanisme ; il met Loyola en désordre et Wesley sens dessus dessous ; il est vaillant, hardi, entreprenant, militant, direct. Son écritoire fume comme un cratère. Il est toujours en travail, en fonction, en verve, en train, en marche. Il a la plume au poing, la flamme au front, le diable au corps. L’étalon abuse ; il y a des passants mulets à qui c’est désagréable. Etre fécond, c’est être agressif. Un poëte comme Isaïe, comme Juvénal, comme Shakespeare, est, en vérité, exorbitant. Que diable ! on doit faire un peu attention aux autres, un seul n’a pas droit à tout, la virilité toujours, l’inspiration partout, autant de métaphores que la prairie, autant d’antithèses que le chêne, autant de contrastes et de profondeurs que l’univers, sans cesse la génération, l’éclosion, l’hymen, l’enfantement, l’ensemble vaste, le détail exquis et robuste, la communication vivante, la fécondation, la plénitude, la production, c’est trop ; cela viole le droit des neutres.

Voilà trois siècles tout à l’heure que Shakespeare, ce poëte en toute effervescence, est regardé par les critiques sobres avec cet air mécontent que de certains spectateurs privés doivent avoir dans le sérail.

Shakespeare n’a point de réserve, de retenue, de frontière, de lacune. Ce qui lui manque, c’est le manque. Nulle caisse d’épargne. Il ne fait pas carême. Il déborde, comme la végétation, comme la germination, comme la lumière, comme la flamme. Ce qui ne l’empêche pas de s’occuper de vous, spectateur ou lecteur, de vous faire de la morale, de vous donner des conseils, et d’être votre ami, comme le premier bonhomme La Fontaine venu, et de vous rendre de petits services. Vous pouvez vous chauffer les mains à son incendie.

Othello, Roméo, Iago, Macbeth, Shylock, Richard III, Jules César, Obéron, Puck, Ophélia, Desdemona, Juliette, Titania, les hommes, les femmes, les sorcières, les fées, les âmes, Shakespeare est tout grand ouvert, prenez, prenez, prenez, en voulez-vous encore ? Voici Ariel. Parolles, Macduff, Prospero, Viola, Miranda, Caliban, en voulez-vous encore ? Voici Jessica, Cordelia, Cressida, Portia, Brabantio, Polonius, Horatio, Mercutio, Imogène, Pandarus de Troie, Bottom, Thésée, Ecce Deus, c’est le poëte, il s’offre, qui veut de moi ? il se donne, il se répand, il se prodigue ; il ne se vide pas. Pourquoi ? Il ne peut. L’épuisement lui est impossible. Il y a en lui du sans fond. Il se remplit et se dépense, puis recommence. C’est le panier percé du génie.

En licence et audace de langage, Shakespeare égale Rabelais, qu’un cygne dernièrement a traité de porc.

Comme tous les hauts esprits en pleine orgie d’omnipotence, Shakespeare se verse toute la nature, la boit, et vous la fait boire. Voltaire lui a reproché son ivrognerie, et a bien fait. Pourquoi aussi, nous le répétons, pourquoi ce Shakespeare a-t-il un tel tempérament ? Il ne s’arrête pas, il ne se lasse pas, il est sans pitié pour les pauvres petits estomacs qui sont candidats à l’Académie. Cette gastrite, qu’on appelle « le bon goût », il ne l’a pas. Il est puissant. Qu’est-ce que cette vaste chanson immodérée qu’il chante dans les siècles, chanson de guerre, chanson à boire, chanson d’amour, qui va du roi Lear à la reine Mab, et de Hamlet à Falstaff, navrante parfois comme un sanglot, grande comme l’Iliade ! — J’ai la courbature d’avoir lu Shakespeare, disait M. Auger.

Sa poésie a le parfum acre du miel fait en vagabondage par l’abeille sans ruche. Ici la prose, là le vers ; toutes les formes, n’étant que des vases quelconques pour l’idée, lui conviennent. Cette poésie se lamente et raille. L’anglais, langue peu faite, tantôt lui sert, tantôt lui nuit, mais partout la profonde âme perce et transparaît. Le drame de Shakespeare marche avec une sorte de rhythme éperdu ; il est si vaste qu’il chancelle ; il a et donne le vertige ; mais rien n’est solide comme cette grandeur émue. Shakespeare, frissonnant, a en lui les vents, les esprits, les philtres, les vibrations, les balancements des souffles qui passent, l’obscure pénétration des effluves, la grande sève inconnue. De là son trouble, au fond duquel est le calme. C’est ce trouble qui manque à Goethe, loué à tort pour son impassibilité, qui est infériorité. Ce trouble, tous les esprits du premier ordre l’ont. Ce trouble est dans Job, dans Eschyle, dans Alighieri. Ce trouble, c’est l’humanité. Sur la terre, il faut que le divin soit humain. Il faut qu’il se propose à lui-même sa propre énigme et qu’il s’en inquiète. L’inspiration étant prodige, une stupeur sacrée s’y mêle. Une certaine majesté d’esprit ressemble aux solitudes et se complique d’étonnement. Shakespeare, comme tous les grands poètes et comme toutes le grandes choses, est plein d’un rêve. Sa propre végétation l’effare ; sa propre tempête l’épouvante. On dirait par moments que Shakespeare fait peur à Shakespeare. Il a l’horreur de sa profondeur. Ceci est le signe des suprêmes intelligences. C’est son étendue même qui le secoue et qui lui communique on ne sait quelles oscillations énormes. Il n’est pas de génie qui n’ait des vagues. Sauvage ivre, soit. Il est sauvage comme la forêt vierge ; il est ivre comme la haute mer.

Shakespeare, le condor seul donne quelque idée de ces larges allures, part, arrive, repart, monte, descend, plane, s’enfonce, plonge, se précipite, s’engloutit en bas, s’engloutit en haut. Il est de ces génies mal bridés exprès par Dieu pour qu’ils aillent farouches et à plein vol dans l’infini.

De temps en temps il vient sur ce globe un de ces esprits. Leur passage, nous l’avons dit, renouvelle l’art, la science, la philosophie ou la société.

Ils emplissent un siècle, puis disparaissent. Alors ce n’est plus un siècle seulement que leur clarté illumine ; c’est l’humanité d’un bout à l’autre des temps, et l’on s’aperçoit que chacun de ces hommes était l’esprit humain lui-même contenu tout entier dans un cerveau, et venant, à un instant donné, faire sur la terre acte de progrès.

Ces esprits suprêmes, une fois la vie achevée et l’œuvre faite, vont dans la mort rejoindre le groupe mystérieux, et sont probablement en famille dans l’infini.

  1. « Et comme le soleil n’arrive pas aux aveugles, ainsi les ombres dont je parlais tout à l’heure n’ont pas le don de la lumière du ciel. A toutes un fil de fer perce et coud les paupières, comme on fait à l’épervier sauvage, lorsqu’il ne demeure pas tranquille. » Le Purgatoire, chapitre xiii — Nous citons l’excellente traduction de M. Fiorentino.
  2. Œuvres complètes de Shakespeare, traduites par François-Victor Hugo.