Wyandotté/Chapitre I

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 24p. 1-13).

WYANDOTTÉ


OU


LA HUTTE SUR LA COLLINE



CHAPITRE PREMIER.


Un gland tombe d’un vieux chêne, et reste couché sur la terre mousseuse. « Oh ! quel sera le sort du gland ? » murmuraient tout autour de douces voix qui semblaient s’échapper des calices des fleurs ; et tout autour galopaient des légions de sauterelles et résonnaient les pas des lourds scarabées.
Poème Seba Smith


Il existe une erreur généralement répandue au sujet des paysages américains. La dimension des lacs, la longueur et la largeur des fleuves, les vastes solitudes des forêts et l’étendue en apparence illimitée des prairies, y font toujours attacher une idée de grandeur ; ce mot est dans presque tous les cas mal appliqué. Dans cette portion du continent américain qui est échue à la race anglo-saxonne, le paysage s’élève rarement à des proportions qui méritent l’emploi de ce terme ; et quand cela arrive, c’est dû plutôt à des accessoires, comme à des bois interminables, qu’à la conformation naturelle du pays. Pour celui qui est accoutumé aux terribles sublimités des Alpes, à la douce et sauvage grandeur des lacs de l’Italie, ou aux charmes pleins de noblesse des rives de la Méditerranée, notre pays risque de paraître froid et sans intérêt, quoiqu’il y ait certainement des exceptions où les charmes de la nature se déploient dans une ravissante beauté.

On retrouve ce dernier caractère dans cette contrée qu’occupe l’angle formé par la jonction de la Mohawk avec l’Hudson, et qui s’étend au sud aussi loin, plus loin même que les frontières de la Pensylvanie, et à l’ouest jusqu’aux bords de cette vaste plaine qui forme les régions occidentales de l’État de New-York. La surface de ce pays est de plus de dix mille milles carrés et embrasse aujourd’hui dix comtés au moins qui contiennent une population rurale de près de cinq cent mille âmes, sans compter les habitants des cités riveraines.

Tous ceux qui ont vu cette contrée et qui sont familiers avec les paysages plutôt riants que grandioses, sont d’accord pour en admirer les beautés riantes et pour apprécier les perfectionnements dont ils sont susceptibles. On y désirerait, comme pour toutes choses de ce genre en Amérique, plus de fini, plus d’accentuation peut-être pourrions-nous ajouter que l’absence de pittoresque dans tous les ouvrages faits de main d’homme est un défaut général. Cependant cette région particulière dont nous parlons et toutes celles qui lui ressemblent, car elles abondent sur la vaste surface des vingt-six États, a des beautés qui lui sont propres, et qu’il serait difficile de rencontrer sur aucun des territoires du vieux monde.

Ceux qui nous ont fait l’honneur de lire nos œuvres antérieures, comprendront tout d’abord que la contrée à laquelle nous faisons allusion, a déjà été l’objet de plusieurs de nos descriptions. Si nous y retournons maintenant, c’est moins avec le désir d’en vanter les charmes, que pour la présenter sous un aspect nouveau, mais tout à fait historique. Nos écrits précédents ont dû apprendre au lecteur qu’avant la révolution américaine, toute cette étendue de pays était un désert, à part quelques établissements formés sur les deux grandes rivières. Il y avait cependant à cette règle générale quelques autres exceptions qu’il est bon de signaler, de peur qu’en prenant nos assertions trop à la lettre, le lecteur ne puisse nous accuser de contradiction. Afin d’être bien compris nous allons donner quelques explications assez étendues.

Le pays montagneux qui comprend aujourd’hui les comtés de Schoharie, Otsego, Chenango, Broome, Delaware, etc., était, il est vrai, un désert en 1775 ; mais les gouverneurs coloniaux avaient commencé à faire des concessions de terrains une vingtaine d’années auparavant. L’acte constitutif de la propriété qui fait l’objet de ce récit est sous nos yeux ; il porte la date de 1769, et la concession indienne qui y est annexée est d’un ou deux ans antérieure. Cette date peut être considérée comme la moyenne de toutes les autres ; certains actes étant plus anciens, d’autres plus récents. Ces concessions de terrains étaient primitivement faites avec l’obligation de payer une rente à la couronne ; il fallait en outre, d’habitude, donner d’énormes gratifications aux officiers coloniaux, et enfin racheter les droits des Indiens. Cette dernière opération se faisait à peu près dans ces jours comme aux nôtres, et ce serait un objet de recherches curieuses que de déterminer la nature précise des valeurs d’échange données aux aborigènes. Dans l’acte qui est devant nous, nous voyons que le droit indien fut racheté par quelques fusils, des couvertures, des chaudières et des colliers, quoique la concession fût nominalement de cent mille acres, et en comprît réellement de cent dix à cent vingt mille.

À mesure que s’accrut la valeur du sol, l’abus des concessions amena une loi qui bornait à mille le nombre d’acres qui pouvaient être accordées à chaque concessionnaire. Nos prédécesseurs monarchiques avaient les mêmes dispositions que nous autres républicains, faire de la loi une lettre morte, et les mêmes moyens pour y arriver. La patente qui est entre nos mains, portant concession de cent mille acres, est faite au nom de cent différents concessionnaires, tandis que trois parchemins qui y sont joints sont signés chacun par trente-trois de ces mêmes concessionnaires, qui rétrocèdent leurs droits au premier nommé en tête de l’acte ; la date de ces derniers actes étant de deux jours postérieure à celle de la patente royale.

Telle est l’histoire de la plupart des titres originaires des propriétés qui couvraient cette contrée à une époque antérieure à la révolution. L’argent et le favoritisme, toutefois, n’étaient pas toujours les motifs de ces grandes concessions. Quelquefois elles étaient la récompense de services rendus, et dans bien des cas, de vieux officiers de l’armée recevaient, à titre de gratifications, une patente de concession à condition d’acquitter la rente et de racheter les droits indiens. Ces concessions à d’anciens militaires étaient rarement considérables, excepté lorsqu’il s’agissait d’officiers d’un grade supérieur, trois ou quatre mille acres bien choisies étant un lot suffisant pour des cadets des lairds d’Écosse ou des squires d’Angleterre, accoutumés à regarder une ferme comme un domaine.

Comme la plupart de ces militaires avaient longtemps occupé les postes-frontières, ils étaient accoutumés à la vie des bois, et s’étaient familiarisés avec les privations et les dangers ; il leur arrivait donc assez souvent, lorsque les besoins de leur famille devenaient pressants, de vendre leur charge, de se mettre à demi-solde et de se retirer dans les terres qu’on leur avait accordées, pour s’y établir en permanence.

Dans les parties de la colonie de New-York qui s’étendent à l’ouest des comtés riverains, les patentes étaient presque toujours de simples concessions de propriété sujettes à une redevance annuelle, sans aucun des privilèges de seigneurie féodale attachés à toutes les concessions antérieurement faites sur l’Hudson ou dans les îles ; la couronne se réservait seulement les droits sur les mines de métaux précieux. Nous ne saurions dire pourquoi fut établie cette distinction ; mais elle existe, et nous en trouvons la preuve dans un grand nombre de patentes originales qui nous ont été transmises par différentes sources. Cependant les habitudes de la métropole l’emportèrent, et certaines habitations ont conservé, même jusqu’à nos jours, le titre de manoirs, bien qu’aucun droit de manoir n’ait jamais été accordé ; les propriétaires convertissaient en terre féodale une propriété accordée à titre simple, sans que l’acte de concession fît mention d’aucun privilège. Au surplus, quelques-uns de ces manoirs étaient d’un aspect si primitif, qu’on aurait pu croire que ce nom ne leur était donné que par dérision ; les constructions étaient faites en troncs d’arbres encore couverts de leur écorce, et l’intérieur correspondait à l’extérieur. Malgré tous ces mécomptes, l’habitude et les souvenirs pouvaient aisément se faire illusion avec des mots et il y avait une certaine jouissance mélancolique pour les exilés, à transporter au milieu de leurs forêts les noms et les usages des scènes de leur enfance.

L’effet des différentes causes que nous venons d’énumérer fut de parsemer cette contrée d’établissements éloignés les uns des autres, que l’on rencontre comme des monuments grossiers de la civilisation, au milieu de la vaste étendue de forêts sans bornes. Quelques-uns de ces établissements primitifs avaient fait de considérables progrès avant que la guerre de 1776 forçât les habitants de chercher ailleurs une protection contre les invasions des sauvages et longtemps avant le flux d’émigrants qui succéda à la paix, les prairies, les vergers et les fruits de ces oasis du désert les faisaient remarquer au milieu des troncs noircis, des poutres empilées et des noires jachères. Plus tard même on pouvait les distinguer des autres par la surface plus unie des champs, le produit plus abondant des vergers, et l’aspect général d’une civilisation plus avancée et d’une plus vieille date. Ça et là, des villages s’étaient formés, comme Cherry-Valley et Wyoming, qui ont depuis figuré dans l’histoire générale des États-Unis.

Notre récit actuel nous conduit à la description d’un de ces établissements primitifs, situé sur un point très-isolé de la contrée dont nous avons parlé, et qui était sous la direction d’un ancien officier nommé Willoughby. Le capitaine Willoughby, après plusieurs années de service, avait épousé une Américaine. Bientôt la naissance d’un fils et d’une fille l’engagea à vendre sa commission ; il obtint une concession de terrain, et résolut de se retirer dans sa nouvelle propriété pour y achever ses jours dans les travaux de l’agriculture et au sein de sa famille. Une fille adoptive augmentait aussi le nombre de ses charges.

Homme éclairé et prévoyant, le capitaine Willoughby poursuivit son dessein avec résolution, prudence et intelligence. Sur les lignes, comme on était convenu d’appeler les frontières américaines, il avait fait connaissance avec un Tuscarora, connu sous le sobriquet de Saucy[1] Nick. Cet homme, espèce de paria parmi les siens, s’était de bonne heure attaché aux blancs, avait appris leur langue, et grâce à un singulier mélange de bonnes et de mauvaises qualités, accompagnées d’une grande finesse naturelle, il avait gagné la confiance de plusieurs commandants de petites garnisons, parmi lesquels était notre capitaine. Ce dernier ne se fut pas plutôt décidé à former un établissement, qu’il envoya chercher Nick, qui était alors dans le fort, et il se fit entre eux la conversation suivante :

— Nick, dit le capitaine en se passant la main sur le front comme c’était son habitude dans ses moments de réflexion ; Nick, j’ai en vue un important projet dans lequel vous pouvez m’être de quelque utilité.

Le Tuscarora, attachant sur le soldat ses noirs yeux de basilic, le contempla en silence comme s’il voulait lire dans son âme ; puis, faisant du pouce un geste par-dessus son épaule, il répondit avec un sourire grave :

— Nick comprend. Vouloir six, deux chevelures des Français, là-bas, au Canada. Nick le fera ; combien donnez-vous ?

— Non, misérable Peau-Rouge, je ne veux rien de la sorte ; nous sommes en paix aujourd’hui (cette conversation avait lieu en 1764), et vous savez que je n’ai jamais acheté de scalps, même en temps de guerre. Ne me parlez plus de cela.

— Que voulez-vous donc ? reprit Nick comme un homme fort embarrassé.

— Je veux de la terre, de la bonne terre, en petite quantité, mais bonne. Je suis sur le point d’avoir une concession, une patente…

— Oui, interrompit Nick ; je sais, un papier pour enlever aux Indiens leurs terres de chasse.

— Je ne veux pas l’enlever, je suis disposé à payer aux hommes rouges un prix raisonnable.

— Achetez la terre de Nick, alors ; elle est meilleure que toute autre.

— Votre terre, coquin !… Vous n’avez pas de terre… Vous n’appartenez à aucune tribu vous n’avez pas de droits à vendre.

— Pourquoi demander le secours de Nick, alors ?

— Pourquoi ? Parce que vous savez beaucoup, quoique vous ne possédiez rien. Voilà pourquoi.

— Achetez alors ce que Nick sait : mieux que lui le grand-père sait qui est à New-York.

— C’est précisément ce que je veux. Je vous paierai bien, Nick, si vous voulez partir demain avec votre fusil et votre boussole de poche. Vous irez vers la source de la Susquehannah et de la Delaware, à l’endroit où les courants sont rapides, et où il n’y a pas de fièvres ; vous tâcherez de m’y découvrir trois ou quatre mille acres de bonne terre, et je ferai la demande d’une patente. Qu’en dites-vous, Nick ? voulez-vous partir ?

— Pas besoin. Nick vendra au capitaine sa propre terre, ici, dans le fort.

— Misérable, vous me connaissez assez pour ne pas plaisanter quand je suis sérieux.

— Nick sérieux aussi, un prêtre morave pas plus sérieux que Nick en ce moment. A de la terre à vendre.

Dans le cours de son service, le capitaine Willoughby avait eu plus d’une fois l’occasion de punir le Tuscarora ; et comme tous deux ils se comprenaient parfaitement bien ; le premier vit qu’il était peu probable que l’Indien voulût se jouer de lui.

— Où est cette terre que vous possédez, demanda-t-il après avoir étudié un instant la physionomie de Nick. Où est-elle située ? À quoi ressemble-t-elle, quelle est son étendue, et comment en êtes-vous propriétaire ?

— Répétez vos questions, dit Nick en prenant quatre baguettes pour les suivre par ordre.

Le capitaine recommença, et le Tuscarora déposa une baguette à chaque question.

— Où est-elle ? répondit-il en ramassant la première baguette ; en guise de mémorandum. Là-bas, où il dit, à une marche de la Susquehannah.

— Bien, continuez.

— À quoi ressemble-t-elle ? À de la terre, assurément. Croyez-vous que ce soit à de l’eau ? Il y a de l’eau aussi, pas trop ; il y a de la terre, pas beaucoup d’arbres, mais quelques arbres ; des cannes à sucre, de la place pour du blé.

— Continuez.

— Quelle est son étendue ? poursuivit Nick en ramassant une autre baguette ; autant que vous voudrez : voulez-vous peu, vous aurez peu ; voulez-vous beaucoup, vous aurez beaucoup ; voulez-vous pas du tout, vous aurez pas du tout ; vous aurez ce que vous voudrez.

— Poursuivez.

— Certainement. Comment je suis propriétaire ? Comment Face-Pâle est-il venu en Amérique ? Il l’a découverte, ha ! Eh bien, Nick a découvert la terre là-bas.

— Nick, que diable voulez-vous dire par tout ceci ?

— Je ne veux rien dire du diable ; je parle de terre, de bonne terre. Je l’ai découverte ; je sais où elle est : j’y ai pris des castors, il y a trois… deux ans. Tout ce que dit Nick est vrai comme une parole d’honneur, plus vrai encore.

— Serait-ce, par hasard, un ancien cantonnement de castors, détruit aujourd’hui ? demanda le capitaine d’un air d’intérêt ; car il avait vécu trop longtemps dans les bois pour ne pas connaître la valeur d’une telle découverte.

— Pas détruit ; encore debout, toujours bon ; Nick y était à la saison dernière.

— Alors pourquoi en parier ? Les castors n’ont-ils pas plus de valeur que tout l’argent que vous pourriez recevoir pour la terre ?

— Je les ai presque tous attrapés ; il y a quatre, deux ans ; le reste a fui. Le castor ne demeure pas longtemps lorsque l’Indien l’a découvert, lorsqu’il a tendu ses trappes. Le castor plus malin que Face-Pâle, malin comme un ours.

— Je commence à comprendre, Nick. Quelle grandeur a l’étang des castors ?

— Pas si grand que le lac Ontario. Supposez-le plus petit. Qu’importe ! assez grand pour une ferme.

— Son étendue est-elle d’un ou de deux cents acres ? Est-elle aussi grande que les éclaircies autour du fort ?

— Deux, six, quatre fois aussi grande. J’ai pris là en une saison quarante peaux. Petit lac ; tous les arbres ont disparu.

— Et la terre autour, est-elle montagneuse ou plate ? est-elle bonne pour la culture du blé ?

— Tout cannes à sucre. Que voulez-vous de mieux ? Voulez-vous du blé ? vous en planterez ; voulez-vous du sucre ? vous en ferez.

Le capitaine Willoughby fut frappé de cette description, et il revint souvent sur ce sujet. Enfin, après avoir obtenu de Nick tous les renseignements désirables il fit avec lui un marché. Un inspecteur fut engagé, et il partit pour visiter les lieux, guidé par le Tuscarora. L’examen prouva que Nick n’avait pas exagéré. L’étang couvrait environ quatre cents acres de bas-fonds tandis que tout autour s’étendaient trois mille acres de plaines couvertes de hêtres et d’érables. Les montagnes adjacentes étaient labourables et promettaient de devenir, avec le temps, fertiles et profitables. L’inspecteur, calculant avec habileté ses distances, prit ses mesures de manière à comprendre dans les limites qu’il traçait l’étang, les plaines et environ trois mille acres de collines, formant ainsi un ensemble pour une patente d’environ six mille acres d’excellente terre. Puis il réunit les chefs d’une tribu voisine, leur offrit du rhum, du tabac, des couvertures, des ornements et de la poudre, obtint de douze Indiens d’apposer leur marque sur un morceau de peau de daim, et revint auprès du capitaine avec une carte, un plan et un titre au moyen duquel les droits des Indiens étaient rachetés. L’inspecteur reçut son salaire, et partit dans une autre direction pour recommencer son opération en faveur d’un autre colon. Nick reçut aussi sa récompense, et se montra satisfait de la transaction. C’est ce qu’il appelait avoir vendu les castors, quand ils étaient tous partis.

Après ces actes préliminaires, le capitaine Willoughby fit en bonne forme sa demande de concession. Jouissant d’un certain crédit, il l’eut bientôt obtenue ; l’acte fut fait par le gouverneur en conseil, un sceau massif fut attaché à une énorme feuille de parchemin, les signatures furent apposées, et la concession Willoughby figura dans les annales et sur les cartes de la colonie. Mais, ainsi qu’il est arrivé dans bien des cas de cette nature, la concession qui était faite pour six mille deux cent quarante-six acres, se trouva par la suite contenir sept mille quatre-vingt-douze acres d’excellent terrain.

Notre plan et les limites de notre récit nous contraignent de ne donner qu’une esquisse de toutes les opérations du capitaine dans sa prise de possession, quoique nous sentions bien que les détails variés d’un semblable établissement pourraient offrir un intérêt analogue à celui des entreprises de Robinson Crusoé. Comme à l’ordinaire, nos aventuriers commencèrent leurs opérations au printemps. Madame Willoughby et les enfants furent laissés chez des amis à Albany, pendant que le capitaine et ses compagnons s’avançaient en pionniers vers la terre concédée. Nick avait l’emploi de chasseur ; c’était presque une haute fonction et assurément de la plus grande importance dans une expédition de cette nature. Puis venaient huit bûcherons, un charpentier, un maçon, un constructeur de moulins. Tel était, avec le capitaine et un sergent retraité nommé Joyce, le personnel de l’expédition.

Nos aventuriers firent la plus grande partie de la route par mer. Après avoir frayé leur chemin jusqu’aux sources de la Canaideraga, qu’ils prirent pour l’Otsego, ils abattirent des arbres, les creusèrent en canots, s’embarquèrent, et avec l’aide d’un attelage de bœufs que l’on poussait le long du rivage, ils atteignirent la Susquehannah, la descendirent jusqu’à l’Unadilla, remontèrent cette dernière rivière, et arrivèrent enfin jusqu’au petit cours d’eau qui traversait la nouvelle propriété du capitaine. Cette montée fut excessivement laborieuse ; mais le voyage fut terminé vers la fin d’avril, lorsque les eaux étaient encore hautes. La neige couvrait encore les bois ; mais les bourgeons commençaient à poindre et à étaler les riches promesses du printemps.

La première mesure des aventuriers fut de construire des cabanes. Au centre de l’étang, qui, ainsi qu’il a été dit, couvrait quatre cents acres, était une île de cinq ou six acres d’étendue. C’était une colline rocheuse, qui s’élevait à quarante pieds au-dessus de la surface de l’eau ; elle était encore couronnée de sapins qui avaient échappé aux ravages du castor. Dans l’étang lui-même, il ne restait qu’un petit nombre de souches, l’eau ayant peu à peu fait périr ou tomber les arbres. Cette circonstance prouvait que le cours d’eau avait été depuis longtemps endigué par les castors, plusieurs générations successives de ces animaux y ayant renouvelé leurs travaux pendant des siècles. Cependant la digue qui existait alors n’était pas très-vieille, les castors ne s’étant retirés que très-récemment devant leur grand ennemi, l’homme.

Ce fut dans cette île que le capitaine Willoughby transporta toutes ses provisions, et qu’il bâtit une hutte, contre l’avis toutefois des bûcherons, qui prétendaient qu’il valait mieux s’établir sur la terre ferme. Mais le capitaine et le sergent, après un conseil de guerre tenu entre eux deux, décidèrent que la colline formait une portion militaire qui pouvait être facilement défendue contre les hommes ou les animaux. Pourtant un autre établissement fut élevé sur le rivage pour servir de retraite aux hommes qui le préféreraient.

Après ces précautions préliminaires, le capitaine projeta un coup hardi pour triompher du désert : il ne s’agissait de rien moins que de dessécher l’étang, et d’en enlever d’un coup de main tous les troncs d’arbres, afin d’y établir une ferme. C’était obtenir en une seule saison les résultats de plusieurs années de travaux, et chacun reconnut l’utilité de l’entreprise, pourvu qu’elle fût exécutable. On s’assura bientôt qu’elle l’était. Le cours d’eau qui traversait la vallée était loin d’être rapide, jusqu’à ce qu’il atteignît une passe où les collines se rapprochaient l’une de l’autre en bas promontoires ; à cet endroit, la terre déclinait sensiblement jusqu’à une terrasse inférieure. C’était à travers cette gorge ou ce défilé, large d’environ cinq cents pieds, que les castors avaient établi leurs digues, aidés en cela par la position de quelques rochers qui s’élevaient à fleur d’eau, et à travers lesquels la petite rivière trouvait son passage. La partie qu’on pouvait appeler la clef de la digue, n’avait que vingt pas de largeur, et immédiatement au-dessous, les rochers s’inclinaient rapidement, et l’eau que ne retenait pas la digue, s’y précipitait en cascades. Le constructeur de moulins trouvait cet endroit si convenable pour commencer ses opérations, qu’il protesta contre la destruction de l’œuvre des castors. Mais comme il était inutile de conserver un étang de quatre cents acres, sans avoir égard à ses réclamations on se mit à l’œuvre.

Le premier coup fut porté à la digue le 2 mai 1765 à neuf heures, du matin, et le soir, le petit lac enclos dans la forêt et dont la surface brillait au soleil du matin, avait entièrement disparu. Il restait à la place une large surface de boue liquide, couverte de mares et du débris des cabanes de castors, et lentement sillonnée par la petite rivière. Le changement était triste à l’œil mais il offrait des charmes à l’avenir de l’agriculteur. À peine l’eau eut-elle obtenu un petit passage, qu’elle se fraya sa route elle-même, se précipitant comme un torrent à travers l’ouverture dont nous avons parlé.

Le lendemain matin, le capitaine Willoughby fut presque tenté de déplorer l’ouvrage de ses mains. Le paysage se présentait si différent de ce qu’il était lorsque les bas-fonds étaient couverts d’eau, qu’il était impossible de ne pas être ému du changement. Pendant près d’un mois tout le monde conserva cette impression. Nick surtout signala, cette mesure comme imprudente et intempestive, quoiqu’il l’eût prévue dans son contrat et qu’il eût fait son prix en conséquence ; et même le sergent Joyce fut obligé de convenir que la colline, qui cessait d’être une île, avait perdu la moitié de ses avantages comme position militaire.

Le mois suivant, toutefois, amena d’autres changements. Les mares s’étaient en partie desséchées par l’évaporation ; la vase se fendait et devenait pulvérulente, et les bords supérieurs de l’ancien étang étaient suffisamment fermes pour permettre aux bœufs de les parcourir sans enfoncer. Des clôtures de broussailles, d’arbres et même de palissades, entourèrent en cet endroit cinquante acres de terre, et l’on y sema du blé de Turquie, de l’avoine, des citrouilles, des pois, des pommes de terre, du chanvre et différentes autres sortes de graines. Le printemps fut sec, et le soleil, brillant au quarante-troisième degré de latitude, eut une action puissante et salutaire. Ce qui n’était pas moins important, c’est que, grâce à l’antiquité de l’étang, il ne s’y trouvait aucune accumulation récente de matières végétales ; et en conséquence, ceux qui y établissaient leurs travaux n’eurent point à souffrir des émanations qui suivent en général le dessèchement des marais. Du gazon fut aussi semé aux endroits favorables, et les choses prirent un aspect vivant et joyeux.

Le mois d’août offrit un tableau différent. Un moulin à scie fut élevé et bientôt mis en mouvement. Des piles de planches neuves s’entassaient, et le rabot du charpentier fit son œuvre. Le capitaine Willoughby était riche, en quelque sorte, c’est-à-dire qu’outre sa terre, il possédait quelques milliers de livres sterling, et avait encore à toucher le prix de sa commission. Une portion de ces richesses fut judicieusement employée à l’amélioration de son établissement, et sachant désormais qu’il ne manquerait pas de fourrage pour l’hiver suivant, il envoya acheter deux vaches et une couple de bœufs. Des instruments aratoires furent fabriqués sur place, et des traîneaux tinrent lieu de charrettes qu’aucun des ouvriers présents n’était en état de confectionner.

Les produits d’octobre furent la récompense de ces travaux. La récolte fut abondante et d’excellente qualité. Le capitaine recueillit plusieurs centaines de boisseaux de blé de Turquie, et fit plusieurs meules des feuilles et des tiges. Les navets vinrent aussi en abondante quantité ; ils étaient d’une délicatesse de goût inconnue dans les vieilles terres cultivées. Les pommes de terre ne réussirent pas aussi bien ; elles étaient un peu aqueuses, mais en quantité suffisante pour nourrir le bétail pendant tout l’hiver. Les pois et les produits du jardin étaient de bonne qualité et abondants ; et comme on s’était procuré quelques porcs, on avait suffisamment de provision pour toute la mauvaise saison.

Lorsque l’automne fut avancée, le capitaine, abandonnant les champs, alla rejoindre sa famille à Albany. Il laissait pour garnison le sergent Joyce, Nick, un meunier, le maçon, le charpentier et trois bûcherons. Ils étaient chargés de préparer les matériaux pour la saison suivante, de prendre soin des provisions, de rentrer les récoltes d’hiver, de jeter quelques ponts de percer quelques routes, d’abattre du bois de chauffage, de construire des granges et des hangars, enfin de surveiller, tous les intérêts de la colonie. Ils devaient aussi jeter les fondements d’une maison pour le concessionnaire.

Comme ses enfants étaient en pension, le capitaine Willoughby, résolut de ne pas les emmener immédiatement à la Hutte sur la colline. Ce fut le nom que la propriété retint d’après la position du premier bivouac. Ce nom lui avait été donné par le sergent Joyce, et comme il fut confirmé par la condescendance du propriétaire et de sa famille, nous l’avons conservé dans notre récit. De temps en temps un messager apportait des nouvelles de la colonie, et deux fois dans le cours de l’hiver le même individu y remportait des provisions et des paroles d’encouragement. Cependant aux approches du printemps, le capitaine fit ses préparatifs pour une nouvelle campagne, dans laquelle sa femme devait le suivre. Madame Willoughby, douce et affectueuse Américaine de New-York, ne voulait pas laisser son mari passer un autre été dans cette solitude sans le consoler de sa présence.

Au mois de mars, avant la fonte des neiges, plusieurs traîneaux chargés d’articles nécessaires, remontèrent la vallée de la Mohawk jusqu’à l’endroit où se voit actuellement le village de Fortplain. De là on transporta les différents articles, soit à dos d’hommes, soit avec des chevaux de charge, jusqu’au lac Otsego que l’on ne confondit pas cette fois avec la Canaideraga. Ces laborieux transports occupèrent un espace de six semaines, pendant lesquelles le capitaine alla lui-même jusqu’au lac, et revint à Albany avant que la neige eût disparu.


  1. Saucy veut dire impertinent, effronté ; nous conservons dans notre texte le mot anglais, faute d’équivalent exact.