Wyandotté/Chapitre III

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Traduction par A. J. B. Defauconpret.
Furne, Gosselin (Œuvres, tome 24p. 25-40).


CHAPITRE III.


Il dort oublieux de sa brillante renommée,
Il n’a plus le sentiment de la gloire passée ;
Il ne s’échauffe plus aux feux de l’ambition
Qui aux jour d’autrefois transportaient son cœur ;
Il dort dans les rêves de l’oubli
Et ne demande plus qui porte les lauriers…

Percival.
 


Le premier aspect de l’endroit où l’on doit passer le reste de ses jours offre toujours un puissant intérêt. Aussi, madame Willoughby observait en silence tout ce qui était autour d’elle, depuis que le capitaine lui avait appris qu’ils avaient franchi les limites de leur propriété et qu’ils approchaient de l’endroit de leur résidence. La rivière était si étroite et la forêt qui la bordait si épaisse, qu’il y avait peu de place pour la perspective ; mais la bonne mère de famille put voir que les collines se rapprochaient en rétrécissant la vallée, que les rochers commençaient à se montrer dans le lit de la rivière, et que ta pousse vigoureuse des arbres indiquait un sol fertile et généreux.

À l’endroit où le bateau s’arrêta, la petite rivière descendait en murmurant une pente entrecoupée, et un moulin, disposé de manière à moudre et à scier, se présentait comme le premier monument de civilisation qu’elle eût aperçu depuis qu’elle avait quitté sa cabane près de la Mohawk. Après avoir donné quelques ordres, le capitaine, offrant le bras à sa femme, l’entraîna avec une vivacité presque enfantine pour lui montrer tout ce qui avait été fait autour de leur résidence. Il y a un plaisir à plonger dans une forêt vierge et à y commencer les travaux de la civilisation, qui ne se peut comparer à aucune autre jouissance des occupations humaines : il semble qu’on ait le sentiment de la création avec toutes ses prévisions et toutes ses espérances.

Une exclamation joyeuse révéla le plaisir que ressentit madame Willoughby au premier coup d’œil qu’elle jeta sur l’étang, lorsqu’elle fut parvenue au sommet des collines d’où s’échappait la petite rivière qui descendait dans la vallée. Une année avait produit des changements considérables. Les souches et les racines qui défiguraient le bassin avaient été arrachées et brûlées ; la surface entière des quatre cents acres était unie et prête à recevoir la charrue. Le sol était formé des dépôts successifs de plusieurs siècles, et la pente des bois jusqu’à la rivière était à peine perceptible à l’œil. Elle suffisait néanmoins à l’écoulement des neiges de l’hiver. La forme du bassin était irrégulière, ce qui ajoutait au pittoresque, mais les inégalités de la surface étaient rares et presque insensibles. En un mot, la nature avait créé là une de ces positions d’élite qui réjouissent le cœur de l’agriculteur, sous un soleil dont les ardeurs modérées par les glaces et les neiges de l’hiver, avaient la puissance de faire jaillir toutes les richesses cachées du terrain.

Autour du bassin les arbres avaient été éclaircis, et les espaces vides remplis de branchages, de manière à former une haie de clôture. Comme c’était une mesure de précaution plutôt qu’un objet d’embellissement, le capitaine avait ordonné qu’on en traçât les lignes dans l’intérieur du bois, de sorte que la limite visible de la plaine était la forêt vierge. Ses gens avaient protesté, une clôture leur semblant l’accessoire indispensable de la civilisation ; mais l’autorité du capitaine, sinon son bon goût, l’emporta, et l’enceinte d’arbres et de broussailles fut complétement cachée dans l’épaisseur de la forêt, et toute la surface ouverte ne forma qu’un seul champ. Cent acres avaient été semés en blé d’hiver, et comme il avait été confié à la terre en automne, il s’élevait alors verdoyant, sur la partie la plus sèche du terrain, et donnait à tout le bassin un aspect de richesse et de fertilité. Du gazon avait été semé sur les deux bords de la petite rivière dont les eaux s’avançaient silencieusement entre deux larges bandes de fraîche verdure, les jeunes pousses couvrant déjà le sol sous l’influence d’un soleil printanier. D’autres portions de la vallée offraient des signes de régénération ; la charrue s’y promenait avec activité depuis plus de quinze jours.

C’était plus que n’attendait le capitaine, plus encore que sa femme n’avait osé espérer. Madame Willoughby avait été accoutumée à voir la lenteur des progrès d’un nouvel établissement ; mais jamais elle n’avait pu se figurer ce qu’on pouvait produire avec un étang de castors. Pour elle, tout semblait magique ; et bientôt ses yeux se tournèrent vers sa future résidence. Le capitaine, avant de quitter sa propriété, avait laissé ses ordres concernant la maison, et il vit avec plaisir qu’on s’y était conformé. Comme ce lieu doit être le théâtre de la plupart des événements que nous aurons à raconter, il n’est pas inutile de le décrire avec quelque détail.

La colline qui s’élevait au milieu de l’étang, en forme d’une petite île rocheuse, était une de ces formations capricieuses qui se rencontrent souvent à la surface de la terre. Elle était située à trente perches environ de l’extrémité septentrionale du bassin, presque au centre des limites orientales et occidentales, et présentait une pente inclinée vers le sud. La plus grande hauteur, par conséquent, était vers le nord, où elle présentait une hauteur perpendiculaire de quarante pieds. Le plateau avait une étendue d’environ une acre, et s’inclinait de trois côtés, brusquement vers l’est et l’ouest, et doucement vers le midi. Ce qui avait déterminé le capitaine à y établir sa demeure, c’est que loin de tout poste militaire, et dans un endroit de si difficile accès, la prudence lui ordonnait de prendre des précautions de défense. Tant que l’étang subsistait, l’île offrait une position très-forte contre toutes les attaques des Indiens, et même après que le bassin eut été desséché, était facile de s’y défendre. Au nord, le côté perpendiculaire du rocher dominant la plaine était presque inaccessible, tandis que les autres côtés offraient de grandes facilités pour la défense. De tout cela le capitaine résolut de tirer le parti le plus favorable, familiarisé qu’il était avec toutes les ruses de la stratégie indienne.

En premier lieu, il fit bâtir une forte muraille en pierre, de cent cinquante pieds de longueur sur une hauteur de six pieds. Elle s’étendait sur le front perpendiculaire des rochers, et s’appuyait sur deux autres murailles de chacune deux cents pieds de longueur, qui s’inclinaient sur les côtés en pente. Ces clôtures formaient une vaste enceinte fortifiée. Sur toute la muraille, il n’y avait qu’une seule entrée, au centre du côté méridional. Les matériaux avaient été extraits du rocher même, qui était couvert de pierres énormes. Au dedans de la muraille, qui avait été solidement bâtie par un maçon écossais, expert dans son métier, avait été construite une maison en poutres massives, régulièrement appuyées par de solides cloisons. Ce bâtiment, haut de vingt pieds non compris le toit, suivait dans toute son étendue la muraille, qui formait intérieurement la moitié de la hauteur. La largeur de cet édifice n’était que de vingt pieds ; car on avait ménagé à l’intérieur une cour d’environ cent cinquante pieds carrés. Le toit se projetait au-dessus de la porte d’entrée, de sorte qu’avec les barrières l’espace était entièrement clos. Tout cela avait été fait durant l’hiver, et l’extérieur de l’édifice semblait complétement quoique grossièrement achevé. Cependant il avait l’aspect sombre d’une prison ; il n’y avait rien qui ressemblât à une croisée ; aucune ouverture même, autre que la barrière, dont les deux battants étaient fixés, mais non encore mis en place ; on les voyait appuyés contre les murailles adjacentes. Il est à peine nécessaire de dire que le bâtiment ressemblait plutôt à une caserne qu’à une demeure ordinaire. Madame Wittoughby la contemplait en silence, ne sachant si elle devait approuver ou condamner, lorsqu’une voix se faisant entendre à quelques pas d’elle attira son attention.

— Comment trouvez-vous ça ? demanda Nick qui, assis sur une pierre au bord du ruisseau, se lavait les pieds après une journée de chasse ; n’est-ce pas meilleur qu’une peau de castor ; le capitaine est mis au courant de tout ; maintenant il donnera à Nick une nouvelle indemnité.

— Comment ! Nick, mais je vous ai déjà donné deux indemnités.

— Une découverte vaut beaucoup, capitaine. Voyez comme elle fait un grand homme d’une Face-Pâle.

— Oui, mais votre découverte, Nick, n’a pas tant de mérite.

— Comment la trouvez-vous donc ? demanda Nick avec la rapidité de l’éclair. Si vous n’aimez pas la découverte, rendez-moi donc mes castors. Je serais enchanté de les revoir ; les peaux se vendent plus cher que jamais.

— Nick, vous êtes un cormoran, si jamais il y en eut. Tenez, voici un dollar pour vous ; je n’aurai plus à vous payer d’indemnité, cette année au moins. Ce devrait être pour la dernière fois.

— Laissez partir Nick pour tout l’été, capitaine. Oui, Nick est un merveilleux cormoran ! Il n’y a pas un œil si bon parmi les Oneidas ?

Alors le Tuscarora quitta le bord de l’eau, s’avança sur le rocher, et prit d’un air de bonne humeur la main de madame Willoughby, qui était assez attachée à lui, quoiqu’elle sût qu’il avait un grand nombre des vices de sa race.

— Superbe habitation de castors, reprit-il en balançant gracieusement son bras sur le paysage ; bientôt viendront les pommes de terre, et le blé, et le cidre ; tout ce que demande la squaw. Capitaine a un bon fort aussi. Vieux soldat aime un fort, aime à y demeurer.

— Le jour peut venir, Nick, où ce fort peut nous être d’un grand secours, ici dans cette solitude, dit madame Willoughby d’un ton mélancolique ; car ses pensées se reportaient vers ses jeunes et innocentes filles.

Le sauvage contempla la maison avec des yeux enflammés, quoique habituellement son regard semblât terne et voilé ; mais il y avait alors dans ses yeux une intelligence menaçante qui rappelait les sentiments de sa jeunesse et ses habitudes passées. Vingt ans auparavant, Nick avait été l’un des premiers dans le sentier de la guerre, et parmi les plus sages au feu du conseil. Il était né parmi les chefs, et s’était fait expulser de sa tribu plutôt par l’effet de ses passions indomptables que par aucun acte de bassesse.

— Capitaine, dit-il en se rapprochant de lui et en le fixant avec curiosité, pourquoi bâtir une telle maison, ici, au milieu des vieux os de castor ?

— Pourquoi, Nick ? Pour avoir une place de sûreté où puissent se reposer les têtes de ma femme et de mes enfants. La route du Canada n’est pas trop longue pour qu’une Peau-Rouge ne puisse la traverser avec une seule paire de mocassins. Et puis, les Oneidas et les Mohawks ne sont pas tous des enfants du ciel.

— Aucun méchant Face-Pâle à craindre, je suppose, ajouta Nick d’un air sardonique.

— Si fait ; j’avoue qu’il y a quelques hommes de cette race qu’il vaut mieux hors de sa maison que dedans… Que pensez-vous de la Hutte ? Vous savez que je l’appelle la Hutte sur la colline ?

— Elle contiendrait beaucoup de castors, si vous en attrapez. Mais plus d’eau, plus de castors. Pourquoi faites-vous le bâtiment en pierre d’abord, en bois ensuite ? Eh ? Beaucoup de rochers, beaucoup d’arbres.

— La pierre ne peut être coupée ni incendiée, Nick. J’ai mis de la pierre comme défense, et du bois comme plus facile à travailler.

— Bon ; c’est ce que pensait Nick. Mais comment aurez-vous de l’eau si les Indiens viennent ?

— N’y a-t-il pas la rivière qui serpente au pied de la colline, comme vous voyez, Nick ? Puis il y a une source abondante à cent pas environ de la barrière.

— De quel côté ? demanda Nick avec vivacité.

— À gauche de la barrière et un peu à droite de la grosse pierre.

— Non, non, interrompit l’Indien, pas de gauche, pas de droite. De quel côté, en dedans de la barrière ou en dehors ?

— Oh ! la source est en dehors, assurément : mais on peut trouver le moyen d’y arriver par un chemin couvert ; puis la rivière coule directement sous le rocher, derrière la maison, et avec des cordes on peut y puiser de l’eau. Nos fusils doivent compter pour quelque chose, aussi bien pour tirer de l’eau que pour tirer du sang.

— Bon ; le fusil a les bras longs. Quand il parle, l’Indien fait attention. Maintenant que vous avez fait bâtir le fort, quand croyez-vous que les Peaux-Rouges viendront ?

— Pas avant longtemps j’espère, Nick. Nous sommes encore en paix avec la France ; et je ne crois pas qu’il se présente de nouveaux sujets de querelle. Tant que les Français et les Anglais seront en paix, les hommes rouges n’attaqueront ni les uns ni les autres.

— Vous parlez vrai comme un missionnaire. Mais si la paix dure longtemps, que fera le soldat, capitaine ? Le soldat aime le métier de la guerre.

— Je voudrais qu’il n’en fût pas ainsi, Nick. Mais ma hache est enterrée, j’espère, pour toujours.

— Nick espère que le capitaine saura la trouver, s’il en a besoin. C’est mauvais de mettre une chose dans un endroit où on l’oublie, surtout le tomahawk. Quelquefois une querelle vient sans qu’on l’attende.

— C’est vrai. Cependant je crains que la première querelle ne se passe entre nous. Le gouvernement métropolitain et les colonies commencent à n’être plus d’accord.

— C’est très-étrange ! Pourquoi la mère Face-Pâle et la fille Face-Pâle ne s’aiment-elles pas ?

— En vérité, Nick, vous faites bien des interrogations, ce soir. Mais ma femme doit être désireuse de voir l’intérieur de sa maison, et je dois vous adresser pour une réponse à cet honnête garçon que vous voyez là-bas. Son nom est Michel ; j’espère que vous et lui vous serez toujours amis.

Ainsi parlant, le capitaine salua d’un air amical, puis conduisit madame Willoughby vers la maison en prenant un sentier déjà battu et qui suivait les sinuosités de la rivière à laquelle il servait de digue. Nick prit le capitaine au mot, et se tournant vers l’homme de Leitrim, il le salua d’un air affable et lui tendit la main à la manière des Faces-Pâles.

— Comment va, Michel ? dit-il, sago, sago, content de vous voir ; bon garçon pour boire avec Nick du vin de Santa-Cruz.

— Comment va, Michel, dit l’autre en regardant avec stupéfaction le Tuscarora car c’était le premier homme rouge qu’il voyait. Comment va, Michel ? Êtes-vous donc le vieux Nick[1] ? Eh bien, vous êtes à peu près tel que je m’attendais à vous voir. Mais, je vous prie, comment avez-vous pu savoir mon nom ?

— Nick sait tout. Content de vous voir, Michel ; j’espère que nous vivrons en bons amis. Ici, là, partout.

— Vraiment, vraiment ! le diable me brûle, si je me soucie d’une telle société. Vieux Nick est donc votre nom ?

— Vieux Nick, jeune Nick, long Nick, c’est tout un. Je ne fais pas de différence ; appelez-moi, je viens.

— Oh ! vous êtes adroit : le diable m’emporte si vous ne venez pas sans qu’on vous appelle, ou bien vous n’êtes pas de la famille de votre père. Demeurez-vous dans les environs, maître Nick ?

— Je demeure ici, là-bas, dans la hutte, dans les bois, partout ; cela ne fait pas de différence pour Nick.

Michet fit un ou deux pas en arrière, tenant les yeux fixés sur son interlocuteur, car il s’attendait à voir s’opérer en lui quelque soudain et prodigieux changement ; il se croyait en présence du diable en personne. Lorsqu’il crut avoir pris une position favorable à une vigoureuse défense ou à une prompte retraite, il reprit un peu de cœur et poursuivit son dialogue.

— S’il vous est indifférent d’avoir une demeure, pourquoi ne pas rester chez vous, et laisser le monde porter ces manteaux et ces paquets de madame à la maison où elle est entrée ?

— Nick vous aidera. Il a porté plus de cent fois les affaires de la squaw.

— De la… quoi ? Est-ce à madame Willoughby que vous donnez ce nom barbare ?

— Oui, la femme du capitaine, la maîtresse squaw. J’ai porté pour elle des paquets, des paniers, mille fois.

— Que le ciel me préserve de tant d’atrocités et de tant d’impudence ! dit l’Irlandais en déposant les manteaux et les paquets, et en regardant l’Indien avec indignation. A-t-on jamais entendu un tel menteur ! Maître Nick, madame Willoughby ne souffrirait pas qu’un être comme vous touchât l’extrémité de ses vêtements. Vous n’auriez pas le droit de marcher dans le même sentier qu’elle, encore moins de porter ses paquets. Vous êtes un fameux menteur, vieux Nick, j’en réponds du fond de mon cœur.

— Nick grand menteur, répondit l’Indien en souriant ; car sa réputation à cet égard était si bien établie qu’il ne voyait pas la nécessité de le nier. — Qu’importe ? mentir est quelquefois bon.

— En voilà bien d’une autre ! Oh ! vilain animal ! j’ai bonne envie de vous tomber dessus et de voir ce qu’un honnête homme obtiendrait de vous dans une bataille. Je vous apprendrai à parler convenablement de votre maîtresse.

— Nick parle comme il peut ; jamais il n’a été à l’école ; appeler squaw, bonne squaw. Que voulez-vous de plus ?

— Arrière ! si vous approchez un pas de plus, vous connaîtrez la pesanteur de mon poing. Comment vous trouvez-vous dans cette pacifique demeure où la vertu seule et l’honnêteté ont pris leur séjour ?

Nous ne savons ce que Michel eût ajouté si Nick, obéissant à un signe du capitaine, ne se fût retiré à travers la vallée, laissant l’Irlandais dans une position défensive, et à vrai dire assez satisfait d’être débarrassé de lui. Malheureusement pour Michel, le dialogue avait été entendu par Joël, qui rejoignit son compagnon, fort peu disposé à corriger son erreur.

— Avez-vous vu cette créature ? demanda Michel avec emphase.

— Certainement ; on le voit assez souvent, à la hutte ; on peut dire qu’il y passé la moitié de son temps.

— Belle société, ma foi ! Pourquoi tolérez-vous ce vagabond ? Il n’est pas fait pour frayer avec des chrétiens.

— Oh ! il est quelquefois bon compagnon. Quand vous le connaîtrez mieux, vous l’aimerez davantage. Allons, prenez ces paquets, le capitaine nous cherche.

— Eh bien, il a dû s’étonner de vous voir en telle compagnie. Croyez-vous que cette créature fasse du mal à Madame ?

— Pas du tout. Je vous dis que vous l’aimerez quand vous le connaîtrez mieux.

— Si c’est vrai, que le diable me brûle ! Comment, il dit lui-même qu’il est le vieux Nick… et je me suis toujours représenté le démon sous cette forme.

Afin que le lecteur ne se fasse pas une idée trop exagérée de la crédulité de Michel, il est bon de dire que dans un moment de fantaisie, il s’était peint quelques jours auparavant : une moitié de sa figure était noire, l’autre d’un rouge foncé, et chacun de ses yeux était entouré d’un cercle de blanc, et toutes ces couleurs se trouvaient plus ou moins mélangées par suite d’une ou deux nuits d’orgies. Son costume était aussi fait pour venir en aide à la mystification ; il se composait d’une couverture bordée de jaune et de rouge, de jambières et de mocassins de diverses couleurs. Michel suivait son compagnon en grommelant, et en suivant des yeux l’Indien qui, après avoir abordé le capitaine, avait été envoyé par lui vers la grange.

— Je savais bien que le capitaine ne tolérerait pas une pareille créature ; il l’a renvoyé aux bois, comme vous voyez. Penser qu’un tel être oserait parler à Madame ! Je lui tomberais dessus plutôt que de souffrir qu’il lui dise un seul mot déplacé. Il a des griffes, c’est possible, quoiqu’il les tienne bien cachées dans ses belles chaussures. Que le diable me brûle, si je ne l’empoigne pas par son pied fourchu !

Joël vit alors quelles étaient les singulières illusions de l’Irlandais, et sachant bien qu’il serait promptement désabusé, il se décida à faire de nécessité vertu, en lui faisant connaître la vérité, se créant par là une confiance qui devait rendre plus faciles les fourberies qu’il méditait.

— Des griffes ! s’écria-t-il d’un air de surprise, pourquoi donc croyez-vous qu’un Indien ait des griffes, Michel ?

— Un Indien ! appelez-vous cette créature peinte un Indien ? n’est-ce pas un de vos démons Yankees ?

— Allons donc, croyez-vous que le capitaine logerait un démon ? Cet homme est un Tuscarora, aussi connu ici que le propriétaire de la hutte lui-même. C’est Nick, Saucy Nick.

— Oui, le vieux Nick, il me l’a dit de sa propre bouche, et le diable lui-même n’est pas assez menteur pour mentir sur son propre nom.

Joël vit alors qu’il avait beaucoup à faire pour dissuader son compagnon. Michel était convaincu qu’il avait rencontré un démon américain, et il fallait une puissante rhétorique pour lui persuader le contraire. Nous laisserons Joët occupé de cette tâche difficile dans laquelle il put enfin réussir, et nous allons suivre le capitaine et sa femme vers la hutte.

Ils examinaient d’un œil curieux tous les détails de leur future demeure. Jamie Allen, le maçon écossais, se tenait debout devant la maison pour entendre ce qu’on allait dire de sa muraille, tandis que deux ou trois ouvriers manifestaient une émotion pareille à celle du débutant littéraire lorsqu’il se demande ce que la critique va prononcer sur son premier ouvrage. L’extérieur causa au capitaine une grande satisfaction. La muraille n’était pas seulement solide ; elle était encore d’un bel aspect. Les cheminées, au nombre de six, étaient enduites de chaux vive. Les barrières massives, formées de planches de chêne de quatre pouces d’épaisseur, pouvaient résister à un assaut. Leurs puissants gonds de fer étaient en place, mais on n’y avait pas encore suspendu les lourds battants ; cette tâche avait été remise à un temps plus favorable, lorsqu’on pourrait consacrer à cette opération toutes les forces réunies du manoir. Ils étaient donc là debout contre la muraille, de chaque côté de l’entrée, semblables à des sentinelles indolentes, qui sentent trop de sécurité pour lever même les yeux.

Les différents ouvriers se pressèrent autour du capitaine, chacun désireux de lui montrer sa portion de besogne. L’hiver avait été bien employé : complètement séparés du reste du monde, les hommes avaient travaillé presque sans interruption, car leurs travaux étaient leur unique distraction. Madame Willoughby trouva finie et meublée toute la partie de la maison qu’elle devait occuper avec sa famille : elle comprenait toute la façade située sur le côté oriental de la porte d’entrée, et une grande partie de l’aile qui s’étendait en arrière jusqu’aux bords du rocher. À l’extrémité de l’aile, était une buanderie, près de laquelle avait été établie une pompe qui faisait monter l’eau de la rivière. Puis venaient la cuisine et les chambres des domestiques, et plus loin, les chambres à coucher, de la famille, un grand salon et la bibliothèque du capitaine.

Le côté occidental du bâtiment était consacré aux besoins de l’économie domestique. Il s’y trouvait une salle à manger, plusieurs chambres de domestiques et d’ouvriers, des magasins et de vastes greniers pour recevoir les provisions de toutes sortes. Toutes les fenêtres et les portes s’ouvraient sur la cour, tandis que le mur extérieur ne présentait aucune ouverture. Le capitaine, cependant, avait l’intention d’y pratiquer des meurtrières, de manière que des hommes placés dans les greniers pussent couvrir de leurs feux les différentes faces de l’édifice. Mais de même que la pose des barrières, ces moyens de défense furent ajournés à un temps plus favorable.

Madame Willougbby fut enchantée de tous les arrangements domestiques, et un sourire de bonheur rayonnait sur sa belle physionomie, pendant qu’elle suivait son mari de chambre en chambre, prêtant l’oreille à ses explications. Quand ils entrèrent dans leurs appartements particuliers, déjà meublés et disposés pour les recevoir, le respect engagea les serviteurs à se retirer, et ils se trouvèrent seuls de nouveau.

— Eh bien, Wilhelmina, s’écria le joyeux capitaine, joyeux de voir le bonheur illuminer la douce figure et les beaux yeux bleus de sa femme ; eh bien, pouvez-vous renoncer à Albany et à tous les agréments des habitations de vos amis, pour vous contenter de cette retraite ? Il n’est pas probable que je me mette encore à bâtir, quelque chose que fasse Robert quand il viendra après moi. Ainsi cet édifice, moitié maison, moitié caserne, doit être notre habitation pour le reste de nos jours.

— C’est plus que suffisant, Willoughby. Il y a espace, commodité, chaleur, fraîcheur et sécurité. Que faut-il de plus à une épouse et à une mère quand elle est environnée de tous ceux qu’elle aime ? Je vous recommande seulement, Hughes, de bien veiller à ce qui concerne notre sûreté. Rappelez-vous combien nous sommes éloignés de tout secours, et combien les Indiens sont prompts et féroces dans leurs attaques. Deux fois nous avons été effrayés par des surprises, et nous avons dû notre salut plutôt au hasard ou à la Providence qu’à votre propre vigilance. Si cela peut arriver dans des garnisons, au milieu des troupes royales, ne courons-nous pas bien plus de risques ici, où nous n’avons pour nous protéger que des ouvriers et des laboureurs ?

— Vous vous exagérez les dangers, ma chère. Dans cette partie de la contrée, il n’y a pas d’Indiens qui tenteraient d’attaquer un établissement comme celui-ci. Nous comptons treize hommes robustes, outre sept femmes, et nous pourrions, en cas d’attaque, disposer de dix-sept ou dix-huit fusils. Aucune tribu n’oserait commencer les hostilités en temps de paix, et si près des établissements ; et quant aux maraudeurs, qui voudraient voler ou assassiner, nous sommes tellement forts contre eux, que nous pourrions sans les craindre dormir en paix.

— On ne sait jamais cela, cher Hughes. Une demi-douzaine de maraudeurs peuvent suffire contre deux fois leur nombre lorsqu’on ne les attend pas. J’espère au moins que vous ferez placer des barrières ; quand nos filles seront ici, à l’automne, je ne pourrais dormir sans que l’entrée soit bien close.

— Ne craignez rien, ma chère, dit le capitaine en embrassant sa femme avec tendresse. Quant à Beulah et à Maud, elles peuvent venir dès qu’elles voudront ; elles seront toujours reçues avec bonheur, et elles ne peuvent être mieux en sûreté que sous les yeux de leur père.

— Je ne parle pas pour moi, Hughes ; mais, je vous en prie, n’oubliez pas de faire placer les barrières avant que nos filles ne viennent.

— Tout sera fait ainsi que vous le désirez, ma bien-aimée quoique ce soit une rude besogne de suspendre à leurs gonds ces deux massives pièces de bois. Il nous faudra choisir un jour où tous nos hommes seront disponibles. Lundi prochain, j’ai l’intention de passer une revue, et une fois par mois il y aura réunion générale, pour nettoyer et charger les armes, et donner les instructions nécessaires en cas d’alarme. Un vieux soldat ne voudrait pas s’exposer à être surpris par des vagabonds. Mon amour-propre est en jeu, et vous pouvez dormir en paix.

— C’est bien, mon cher Hughes, je suis tranquille.

Alors madame Willoughby continua de visiter les chambres, en exprimant sa satisfaction des soins qu’on avait pris pour son bien-être et pour l’embellissement de sa demeure.

L’intérieur de la maison présentait ces singuliers rapprochements entre la civilisation et les premiers essais de la vie sauvage, que l’on rencontre si fréquemment sur les frontières américaines. Des tapis en Amérique, et dans l’an de grâce 1765, n’étaient pas un article indispensable dans un ameublement ; on en trouvait cependant, quoiqu’ils ne couvrissent guère que le centre de la chambre. Un de ces accessoires si essentiels dans un climat froid, était étendu sur le carreau du salon de madame Willoughy, qui servait en même temps de salle à manger. Les chaises, quoique massives, étaient élégantes, et l’on pouvait se mirer dans le brillant acajou des tables. Des bureaux, des secrétaires, des buffets, et autres articles semblables, avaient été transportés à la hutte sur des traîneaux et par les voies navigables. La mode n’était pas beaucoup consultée à cette époque de simplicité, où le fils n’hésitait pas à porter même les habits de son père, bien des années après qu’ils étaient sortis des mains du tailleur. Les vieux meubles massifs duraient pendant plusieurs générations, et madame Willoughby voyait plusieurs articles, qui avaient appartenu à son grand-père, réunis sous le premier toit qu’elle pût considérer comme à elle.

Elle termina son inspection par les offices. Là, elle trouva déjà installés les deux Pline ; Marie, la sœur de Pline-l’Ancien ; Bessy, femme de Pline-le-Jeune, et Mony, autrement, Desdemona, collatérale à un degré que n’aurait pu déterminer la science généalogique car il était difficile de savoir si elle était la cousine, la tante ou la belle-fille de Marie. Toutes les femmes étaient à l’œuvre. Bessy chantait à se faire entendre de la forêt. Marie était le chef suprême de la cuisine ; Pline-l’Ancien lui-même se courbait sous son autorité, et elle donnait ses ordres à son frère et à son neveu dans un langage impératif, qui était un mélange d’anglo-saxon de vieil hollandais et du dialecte africain.

— Allons, nègres, criait-elle, pourquoi ne pas vous donner de mouvement. Toute chose demande une main et beaucoup demandent des pieds. Les assiettes à laver, la porcelaine à déballer, l’eau à faire bouillir, les couteaux à nettoyer, et toutes choses à ranger. Seigneur ! voici Madame, et toute la cuisine en confusion !

— Eh bien, Marie, s’écria le capitaine d’un air de bonne humeur, vous voici à gronder comme si vous étiez dans la place depuis six mois et que vous en connaissiez le fort et le faible.

— On ne peut s’empêcher de gronder dans des jours comme ceux-ci. Ne touche pas à ces assiettes, grande briseuse, et laisse-les pour des mains plus adroites.

Il est à propos de dire que le capitaine avait donné à Bessy le sobriquet de grande briseuse, tant à cause de sa facilité à casser la vaisselle qu’à cause du volume de sa personne, qui pesait environ deux cents ; tandis que Marie était appelée la petite briseuse ; non que les assiettes et les tasses fussent plus en sûreté dans ses mains, mais parce qu’elle ne pesait que cent quatre-vingts livres.

— Voilà ce que je leur dis, maître, poursuivit Marie d’un ton dogmatique. Je leur dis ceci est la hutte et ce n’est plus Albany ; ici, il n’y a pas de magasins, pas d’endroit où acheter ce que vous cassez, aucune diseuse de bonne aventure pour vous faire retrouver ce que vous avez perdu : quand une cuillère d’argent est perdue, elle ne se retrouve plus… Ah ! bon maître, dit-elle en regardant vers la cour, que vois-je donc là-bas ?

— Oh ! ce n’est qu’un chasseur indien que je garde pour nous apporter du gibier. Votre broche sera toujours bien garnie, Marie. Ne craignez rien, il ne vous fera pas de mal. Son nom est Nick.

— Le vieux Nick, maître ?

— Non, Saucy Nick. Le camarade est bien négligé aujourd’hui dans son costume, et vous voyez qu’il a déjà apporté plusieurs perdrix, outre un lapin. Nous aurons toujours le gibier de chaque saison.

Ici, tous les nègres, après avoir regardé Nick pendant près d’une minute, poussèrent une grande exclamation, en riant comme si le Tuscarora eût été créé pour leur amusement spécial. Quoique le capitaine fût assez sévère dans sa discipline, il n’avait jamais été en son pouvoir d’empêcher chez les nègres ces éclats de gaieté, et il se retira avec sa femme laissant Marie et la grande briseuse et la petite briseuse et les deux Plines dans les transports d’une joie effrénée. Le tapage continua jusqu’à ce que l’Indien se soit retiré avec un air de dignité offensée.

Tel fut le commencement de la vie intérieure des Willoughby à la hutte sur la colline. Le plan de notre récit n’exige pas que nous les suivions avec une rigoureuse exactitude pendant les années qui suivirent ; mais quelques explications seront encore nécessaires pour indiquer pourquoi cet établissement différait un peu des autres.

Dans l’année même, c’est-à-dire dans l’été de 1765, madame Willoughby hérita, par la mort d’un oncle, d’un bien-fonds en Albany, et de quelques milliers de livres en espèces. Cet accroissement de fortune faisait du capitaine un homme riche, et lui permettait d’agir comme il l’entendait dans la direction de ses terres. Situées comme elles l’étaient, si loin des autres établissements, sans voies de communication, il devenait inutile de forcer la production, puisqu’il était très-difficile d’envoyer au marché ; et il eut été embarrassant d’appeler autour de soi une population trop nombreuse, qui n’aurait pu vivre en paix sans les ressources ordinaires de l’achat et de la vente. Puis il convenait aux goûts du capitaine d’être le commandant en chef d’un établissement isolé, et il se contentait de vivre sur ses terres, nourrissant son peuple et ses troupeaux, et ayant parfois l’occasion d’offrir une riche hospitalité au voyageur qui s’aventurait dans ses solitudes.

Ainsi, rien sur le sol n’était vendu ni loué. Il ne demeurait personne sur la terre qui ne fût dans sa dépendance, et il était dans ses domaines le maître absolu. Le bétail seul était envoyé au marché. Chaque année un petit troupeau de bœufs gras et de vaches laitières traversait la forêt pour être conduit à Albany, et le produit de la vente était consacré à l’acquisition de denrées étrangères. Les rentes et les intérêts de l’argent s’accumulaient ou étaient employés à faire monter Robert en grade dans l’armée. De nouvelles concessions de terres virent naître d’autres établissements dans ces parages, et çà et là quelques anciens officiers comme lui ou quelques fermiers isolés, commençaient à peupler la solitude, mais aucun n’était dans le voisinage immédiat.

Cependant, le capitaine ne vivait pas complétement en ermite. Il visitait parfois M. Edmeston de Mont-Edmeston, voisin qui demeurait à près de cinquante milles. On le voyait quelquefois à Johnson-Hall avec sir William, ou bien à l’établissement de sir John sur la Mohawk, et une ou deux fois il sut assez triompher de son indolence, pour consentir à accepter les fonctions de représentant dans un comté nouveau appelé Tryon, d’après le nom du gouverneur d’alors.


  1. Le vieux Nick (Old Nick), nom populaire du Diable.