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Ziobà, archives d’une famille vénitienne

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Ziobà, archives d’une famille vénitienne
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 79 (p. 590-616).
ZIOBA
ARCHIVES D'UNE FAMILLE VENITIENNE [1]


I

Ceci est l’exacte copie d’un rapport fait aux cinque della pace par le sbire Moroni Rocco.

A dit : « Hier 25 février 1525, je me trouvais avec mon camarade Domenico Longhi dans une des ruelles qui aboutissent à la piazza Santa Maria dei Frari. Sur le petit pont qui de cette place conduit à l’entrée du palais Zeno, un homme se tenait arrêté. Sa physionomie indiquait une certaine inquiétude, il me sembla qu’il cachait quelque chose dans les plis de son vêtement à larges manches, et je le fis remarquer à Domenico. — Voilà, lui dis-je, un individu qui médite quelque méchant coup. — Tandis que notre attention se fixait ainsi sur lui, un autre particulier, celui-ci enveloppé d’un manteau qui nous dérobait son visage, arriva rapidement par l’autre extrémité du pont. Nous ne le vîmes qu’au moment où il abordait l’homme dont j’ai précédemment parlé. Ils avaient à peine eu le temps d’échanger quatre paroles que la détonation d’une arquebuse nous fit tressaillir. Le nouveau-venu tombait au même moment comme foudroyé. L’autre, laissant aller son arme, dont la mèche continuait à brûler sur le sol, prit aussitôt sa course du côté du palais Zeno. « Domenico, plus jeune que moi et aussi coureur plus agile, s’élança sur les traces du fuyard. Je m’arrêtai auprès du blessé, qui, lorsque je le vis de plus près, me sembla respirer encore ; mais, quand je voulus écarter le manteau qui le couvrait afin de visiter sa blessure, il me repoussa vivement, et d’une voix entrecoupée prononça ces mots : — Ziobà… il viluppo… disegni[2]. Bien volontiers eût-il parlé davantage, bien volontiers l’eussé-je écouté ; mais un flot de sang lui monta aux lèvres, et dans le moment où j’essayais de le calmer en lui disant : Je sais que nous sommes aujourd’hui jeudi… ne vous inquiétez pas de ces dessins…, il fut pris tout à coup d’un spasme convulsif. Sa tête, violemment rejetée en arrière, frappa rudement contre le parapet. Je ne le croyais pourtant qu’étourdi ; il était mort. Je n’avais plus qu’à faire transporter le cadavre en lieu sûr et loin de la vue des passans, qui, les uns masqués, les autres non, allaient revenir en foule des fêtes du carnaval. »

Interrogé s’il peut déterminer exactement l’heure où le crime a été commis, le même agent a dit : — Je crois le pouvoir, attendu que la grosse horloge dei Frari venait de sonner trois heures [3]quand le coup d’arquebuse fut tiré.

Dans son rapport sur les mêmes faits, Domenico Longhi confirmait les dires de son collègue, et y ajoutait ceci : « Lancé à la poursuite de l’assassin, je fus bientôt certain que j’avais à faire à un birbante pourvu de bonnes jambes. Sa frayeur semblait lui donner des ailes. Dans les rues, pour la plupart désertes, que nous traversâmes tout d’abord, je ne le perdis pourtant pas de vue. La foule était du côté de Saint-Marc pour voir les fêtes. Après bien des détours, mon homme arriva sur les bords du Grand-Canal, non loin de l’église Saint-Sylvestre. Trouvant une gondole amarrée à un des poteaux, il s’y jeta, la décrocha fort lestement, et traversa le canal. J’eus lieu de remarquer qu’il ramait en homme expert. Pendant les quelques instans que lui demandèrent les rapides préparatifs de son habile manœuvre, j’avais pu l’examiner d’un peu plus près et constater qu’il portait le costume de nos étudians. A son côté pendait un objet métallique rappelant par sa forme les étuis en étain dans lesquels les licenciés de l’université de Padoue ont coutume d’enfermer leurs diplômes. Ceci me confirme dans l’idée que le meurtrier doit être un étudiant. Du reste un masque me cachait absolument son visage, et l’obscurité ne me permettait pas de préciser mes remarques. Désolé de voir s’échapper l’auteur d’un crime si audacieux, j’appelai à grands cris un batelier. En face de moi, sur les degrés du palais Loredano, s’en trouvait un qui, réveillé par le bruit, vint à moi, dormant encore à moitié, se frottant les yeux, et qui finit par me passer à l’autre bord ; mais il était trop tard, et parmi la foule qui encombrait les avenues de Saint-Marc mon brigand s’était perdu de façon à rendre inutiles toutes les recherches que j’aurais pu tenter. »

A ces deux rapports faisait suite celui de Giovanni Petigliano, qui disait : « Je me trouvais à peu près seul au bureau de police du district San-Paolo quand on y rapporta le cadavre de l’homme assassiné. Les camarades étaient presque tous dispersés parmi les masques et fort occupés à réprimer les désordres de l’ardente jeunesse, qui, le jeudi de carnaval plus que tout autre jour, attente au repos de la cité. Ce jour-là effectivement, Padoue nous envoie environ deux mille jeunes gens altérés de plaisir qui parcourent d’abord les rues avec assez d’ordre, précédés de leur gonfalonier et de leur musique, mais qui, aussitôt la nuit venue, se répandent de tous côtés, et se livrent à toute sorte d’excès jusqu’au lendemain matin, où une flottille de gondoles richement pavoisées vient les prendre pour les ramener sur la terre ferme.

« D’après quelques mots échappés à mon subordonné Moroni Rocco, je conçus l’idée que le crime avait pu être commis par un de ces jeunes gens, et, prenant avec moi le susdit, je me mis à parcourir les quartiers où on est à peu près sûr de les rencontrer en plus grand nombre. Nous errâmes ainsi sans aucun résultat presque toute la nuit. A peu près une heure avant le lever du soleil, nous arrivâmes devant un cabaret encore ouvert dans le voisinage de Saint-Moïse. Il en sortait un grand bruit de voix, et, regardant à l’intérieur, nous vîmes debout sur une table un jeune homme qui haranguait avec une verve, une gaîté des plus remarquables, environ vingt étudians groupés autour de lui. On riait, on applaudissait son improvisation burlesque, et parmi les cris j’en distinguai un qui me frappa singulièrement. — A la santé de Pasquale Ziobà ! hurlait à tue-tête un de ces enthousiastes écervelés. — Ziobà, dis-je en poussant le coude à mon camarade, n’est-ce pas le premier mot que vous ayez recueilli sur les lèvres du mourant ?

« — Oui, me répondit-il ; mais pourquoi s’en étonner ? Ne sommes-nous pas aujourd’hui ziobà ?

« Cette explication si naturelle me rééduisit pour le moment au silence, et pourtant, poussé par une sorte d’entraînement machinal : — Examinez bien ce jeune homme, repris-je en lui montrant l’orateur. Sa taille, sa tournure, ses gestes, ne vous rappellent-ils en rien l’homme qui vous a échappé ? « — Comment l’oserais-je reconnaître, répondit Rocco, c’est à peine si j’ai pu l’entrevoir…, et il portait un masque.

« — En vérité, dis-je, si vous m’en donniez occasion le moins du monde, je mettrais la main sur cet homme.

« — Faites-le donc à vos risques et périls, répliqua mon acolyte. Quant à moi, je ne vois rien qui puisse m’y autoriser. Écoutez plutôt ces folies.

« En effet, les rires, les lazzi, recommençant de plus belle, écartaient toute idée funèbre, tout soupçon de crime. J’hésitai donc, et me laissai emmener plus loin, non sans quelque regret. A ma rentrée au poste de police, où je relatai à un seigneur de la nuit ce qui venait de se passer, je reçus de lui une forte réprimande. — Du moment, me dit-il, où une raison quelconque vous rendait suspect le jeune homme en question (et l’étrange nom qui lui était donné pouvait vous sembler une sorte d’indice), vous deviez l’arrêter incontinent. On en aurait été quitte pour le remettre en liberté après l’avoir interrogé de près. — Piqué de ces reproches, je repartis à l’instant même pour la taverne où j’avais laissé se perdre une si bonne occasion de montrer mon zèle ; mais le soleil était levé depuis une heure déjà, et depuis une heure la petite flotte des étudians ramait vers Padoue. »


Constatations résultant de l’examen du cadavre. — Le mort a été reconnu pour être ser Antonio Toldo, riche joaillier demeurant sur la paroisse San-Salvador. Il a reçu en pleins poumons deux chevrotines de fer qu’on a pu extraire, et qui devaient constituer toute la charge de l’arquebuse retrouvée auprès de lui. Cette arme a été mise de côté comme pièce de conviction. La chaîne d’argent que ledit Toldo portait autour de son cou et la bourse bien garnie qu’on a retirée de son pourpoint n’ayant été l’objet d’aucune tentative de vol, il semblerait probable que le meurtre commis a pour cause une vengeance, une haine quelconque. Une lettre trouvée sur le défunt indique aussi qu’un piège lui avait été tendu. Voici le texte même de cette lettre. « Messer Antonio, si vous voulez vous trouver bien exactement au coup de trois heures sur le Campo Zeno, près des Frari, un brave garçon secourable aux maris malheureux pourra vous mettre ; moyennant finance, en possession des papiers que vous recherchez avec tant de zèle. Bien que ce soient des chefs-d’œuvre, il faudra les livrer aux flammes. Au surplus, celui que vous persécutez vous pardonnera demain votre méchant vouloir. »

Ce document, joint aux précédens rapports, les vêtemens de la victime et l’arquebuse en question seront consignés en lieu sûr et mis à l’abri de toute entreprise ayant pour objet de les soustraire à la justice.


Comparution de la veuve. — Ce matin même 26 février, vers les treize heures et demie, a comparu devant les cinque della pace, encore nantis de l’enquête, une femme en grand deuil, laquelle, avec force sanglots et supplications, a demandé aux magistrats que justice fût faite du meurtre de son mari. En terminant, elle a dit : — Je mets à la disposition de messeigneurs la moitié de ma fortune pour aider à la découverte de l’assassin. — Sur la promesse que rien ne serait négligé pour qu’un tel crime fût dûment puni, et quand on lui a donné lecture du commencement de l’enquête, après serment prêté par elle de n’en rien révéler, ladite veuve s’est retirée avec force remercîmens, mais pleurant toujours. (En marge du manuscrit, et de la main du copiste : il fut remarqué que ladite veuve Toldo, encore que d’une singulière beauté, avait le maintien sévère et hautain ; pour cela n’en fut-elle pas moins admirée par certains de nos seigneurs qui se levèrent involontairement et la saluèrent quand elle se retira.)


Prison de la Quarantie. — Certificat d’écrou. — Le geôlier de ladite prison reconnaît avoir reçu des mains de la police l’étudiant Pasquale Ziobà, ce matin même arrêté à Padoue. Il est âgé de dix-huit ans, et n’a pas encore pris ses degrés. En même temps que lui, pour être déposé au greffe de la prison, a été remis un portefeuille renfermant quelques dessins à la plume, tous représentant une jeune femme presque sans vêtemens et en diverses attitudes. Date : 28 février. Signature illisible.


Premier interrogatoire. — L’accusé nie toute connaissance du crime qu’on lui impute, et toute participation même indirecte à ce crime, déclare n’avoir jamais fait usage d’armes à feu et ne pas connaître l’arquebuse qu’on lui représente. Il fait observer que sur le bois de la crosse d’icelle est incrustée en ivoire la lettre G, qui s’est ni l’initiale de son prénom ni celle de son nom de famille. Annonce qu’il établira sa présence en un lieu public au moment où le meurtre a été commis. Fait remarquer que le billet trouvé sur le défunt n’est pas de son écriture, à lui comparant, que ce billet est rédigé en dialecte brescian, dont il n’a aucun usage ni aucune connaissance. Interrogé sur l’origine des dessins saisis chez lui, et qui, à ce qu’on prétend, rappellent les traits de Monna Lucrezia Toldo, répond qu’il est en mesure de se justifier de ce chef, et demande à cet effet la citation d’un témoin. Ce témoin sera cité.


Comparution du témoin. — Est venue le premier jour de mars devant le tribunal, réuni à portes closes, la fille d’un tailleur de Padoue demeurant près de l’Annunziata nell’ arena. Déclare s’appeler Mattea Carneri. Connaît l’accusé depuis un an. Refuse de dire si elle a été ou non sa maîtresse ; avoue cependant qu’elle a parfois posé dans un atelier où il travaillait seul certains jours pour faire trêve à ses études universitaires. Sur l’observation à elle adressée qu’une fille de son âge ne devrait pas se familiariser au point de dévoiler ainsi à un jeune homme ce que la modestie ordonne de tenir secret, elle baisse les yeux et verse quelques larmes. Interrogée à cette fin de savoir si elle a vu l’accusé partant pour Venise, reconnaît l’avoir aidé à se déguiser. Il a pris la robe des docteurs en droit, et devait, par forme de divertissement, jouer ce rôle pendant les fêtes du carnaval. En suite de ces diverses réponses, le tribunal décide que l’accusé sera confronté, séance tenante, d’abord avec Mattea Carneri, puis avec Lucrezia Toldo.


Première confrontation. — Lecture est donnée à l’accusé du précédent interrogatoire. Il sourit en apprenant que Mattea Carneri s’est refusée à reconnaître qu’il était son amant. — A quoi bon ?… dit-il même, commençant un propos qu’il n’acheva pas, et, se reprenant aussitôt : Puisqu’elle dit cela, poursuit-il, ce n’est pas moi qui la démentirai… Il faut, à tout risque, rester gentilhomme. — Interrogé sur ces derniers mots, et ce qu’ils signifient, vu que son nom n’est point inscrit, que l’on sache, au livre d’or : — C’est bon, c’est bon, répond-il ; nous n’avons pas, ce semble, à nous expliquer sur ce point. (Autre note marginale : ce propos ne laissa pas d’étonner quelque peu messeigneurs.)


Seconde confrontation. — A comparu Monna Lucrezia, qu’on a placée à l’improviste en face de l’accusé. Ils se sont regardés tous deux longuement et d’un œil fixe, et ont déclaré sous serment qu’ils se rencontraient là pour la première fois de leur vie. Le visage du témoin n’a pas révélé la plus légère émotion. C’est seulement au sortir du tribunal que la veuve de feu Toldo éclate tout à coup en sanglots, déclarant que son mari ne sera jamais vengé, car cet enfant ne saurait être l’assassin. Elle ne l’a jamais aperçu ni en compagnie du défunt, ni rôdant autour de leur hôtel, etc., mille autres discours à même fin. — Il est résolu par les magistrats qu’on s’enquerra exactement des mœurs de Monna Lucrezia, vu que ses déclarations ne leur inspirent pas une confiance absolue.


Note écrite sur un papier séparé. — Le résultat des informations prises dans le quartier de San-Salvador auprès des voisins et connaissances de la famille Toldo fut éminemment favorable à Monna Lucrezia. Tous la déclarèrent prude et honnête femme, étrangère à toute galanterie, voire (disaient quelques-uns) par trop réservée en son maintien, singulièrement âpre au pourchas, et montrant plus de sévérité que besoin n’était en certaines circonstances, à ce point que, cinq ou six ans auparavant, elle s’était brouillée avec sa mère pour quelque léger scandale qui avait effleuré le bon renom de celle-ci. Vainement depuis lors, à plusieurs reprises, cette pauvre dame, ainsi humiliée, avait tenté de se réconcilier avec sa fille, laquelle repoussait constamment avec une rigueur démesurée toutes les avances faites en cette intention : de quoi elle était blâmée par mainte et mainte voisine, mais généralement approuvée dans la riche bourgeoisie de son quartier et surtout dans le clergé de la paroisse.

Suit un long rapport de l’armurier Gualdi sur l’arquebuse ramassée auprès du cadavre, et qui a été l’instrument du crime. Cet engin ne sort d’aucun atelier padouan ou vénitien. On présume qu’il a été fabriqué à Milan. La lettre G incrustée, comme il a été dit, dans le bois de la crosse, semble prouver que cette arquebuse fut exécutée sur commande, et l’absence de quelques perfectionnemens de date récente démontre, ainsi que l’aspect général de l’arme, qu’elle a tout au moins vingt ans d’existence. Pour établir ceci, maître Gualdi se livre à une dissertation savante sur l’arco bugio à rouet, à croc, à serpentin, telle qu’on la fabrique en Italie depuis l’année 1476. Il explique aussi comment les arquebusiers espagnols, mieux armés que ceux de France, ont décidé, voici tantôt un mois, le gain de la bataille devant Pavie. Inutile, à notre sens, de le suivre dans ces détails techniques étrangers à l’affaire de Pasquale Ziobà, laquelle par la merci-Dieu prend une bonne voie pour l’accusé.

En effet, l’accusé a demandé à faire entendre bon nombre d’étudians ses camarades, et ces jeunes gens attestent tous que leur condisciple Ziobà était en leur compagnie sur la place Saint-Marc à l’heure où le crime a été perpétré. Il est bien établi qu’il les a quittés pendant quelques minutes ; il est également avéré que l’homme chargé de sonner l’heure à l’église dei Frari s’est trouvé ce jour-là un peu en retard sur ses collègues ; mais, pour franchir la distance qui sépare le palais Zeno des Procuraties-Neuves, où se tenaient nos étourdis, il faut au moins un quart d’heure, le double pour l’aller et le retour, et, à moins de supposer que l’accusé eût emprunté, pour les mettre à ses pieds, les ailes du dieu Mercure… Un des témoins a bien dit qu’en revenant auprès de ses compagnons Pasquale semblait fort échauffé ; toutefois, en ce temps de carnaval, presque tous ces jeunes gens en étaient là, et la gaîté de son visage, le joyeux entrain de ses discours, l’exubérance de ses épanchemens bavards, tout écarte de celui-ci le soupçon d’un meurtre commis de sang-froid, avec une préméditation, une audace, qu’un âge si tendre rendrait presque monstrueuses.

La lettre anonyme qui a servi d’appeau et attiré le malheureux joaillier jusque sous les coups de son assassin a été examinée de fort près par des experts. Ils ne constatent aucun rapport quelconque entre l’écriture de ce document et celle des pièces émanant à coup sûr de Pasquale Ziobà. La lettre est écrite, nous le rappelons, en dialecte brescian, et personne n’a pu affirmer que notre jeune homme se soit jamais servi de ce dialecte. Nonobstant toutes les raisons que l’on peut faire valoir à la décharge de l’accusé, il a été résolu que le procès suivrait son cours devant nos seigneurs les quarante. — Bien des gens s’attendaient à un autre résultat.

Immédiatement après cette décision, l’accusé a été ramené au pied du tribunal, où il lui a été itérativement demandé compte de ses propos ambigus sur sa noble origine. Il a répondu en ces termes : « Mes plus lointains souvenirs sont ceux d’un palais magnifique où je résidais avec deux femmes chargées de ma personne dans une vaste chambre tendue de tapisseries de haute lisse. J’en ai toujours gardé cette idée que j’appartiens à quelque grande famille de terre ferme. Un jour, des cris affreux, un tumulte d’armes et de pas troublèrent le silence habituel de cette demeure seigneuriale. Au bruit du canon et de la mousqueterie, une des deux femmes m’enleva dans ses bras, et, folle de peur, m’emporta par les rues, emplies de soldats qui se ruaient de toutes parts les yeux sanglans, l’arme haute. J’assistais sans doute à un sac de ville. Au milieu de ce désordre, la femme qui me portait, saisie au corps par un des pillards, me laissa tomber, se dégagea, et disparut. Ce que je devins alors, je ne sais. Il y a une lacune dans mes souvenirs jusqu’au moment où je me retrouve parmi des bohèmes errans. Une de leurs jeunes filles m’avait en garde spéciale. Elle me battait et me laissait à peu près mourir de faim. A une halte qu’ils firent près de Bassano, je me dérobai dans un fourré de buissons, et les bohèmes, obligés de lever le camp à l’improviste, me laissèrent là. Une paysanne passa qui m’aperçut, me questionna, m’emmena chez elle. Elle vit encore, et son nom est Margharita Cogni. J’avais pu lui dire que mon nom de baptême était Pasquale, et, m’ayant trouvé un jeudi sur la route de Bassano, elle me donna le surnom de Ziobà, que j’ai toujours conservé depuis, et sous lequel je suis inscrit à l’université. Margharita me traitait en véritable mère. Je l’aimai bientôt comme un fils. Un matin, deux gentilshommes en costume de chasse entrèrent chez ma protectrice pour se reposer. On leur servit du vin et des fruits. Ma figure plut à l’un d’eux, qui demanda la permission de m’emmener à Venise, où il voulait, dit-il, faire mon portrait. Comment la pauvre femme aurait-elle refusé de me confier à un aussi notable personnage que ser Tiziano Vecellio ? Ce grand peintre me conduisit donc dans sa demeure, où Monna Lucia, sa femme, et ses deux fils, Pomponio et Orazio, me prirent également en singulière amitié. Je fus admis au nombre des élèves qui travaillaient sous sa direction, et j’ai eu, comme tel, l’honneur de contribuer au décor de la salle du grand-conseil. Même, à la requête de ser Tiziano, quand ces décors furent achevés après quatre années de travail, le très noble conseil des dix m’octroya pour six ans, à titre de salaire extraordinaire, une pension annuelle de cinquante ducats. Ceci me donnait les moyens de m’entretenir à l’université padouane, où m’appelait le désir de m’instruire et de ne pas rester, comme je l’étais, un simple artisan. Messer Tiziano, bien qu’il n’approuvât point le parti que je prenais, s’employa pour me faire admettre sans certificat de naissance et sans papiers de famille. C’est grâce à son obligeant patronage que je partis pour Padoue en 1523, n’ayant encore que seize ans (je le crois du moins) et m’en attribuant dix-sept. C’est là, relativement à mon passé, tout ce que je puis apprendre à vos seigneuries. »

A la suite de ces explications, et, pour en vérifier l’exactitude, la paysanne de Bassano a été mandée. Son témoignage a été conforme de tout point aux détails fournis par l’accusé, pour lequel on voit qu’elle a conservé une extrême tendresse. Depuis le début du procès, une affiche placardée sur le pont de Rialto invite toute personne pouvant procurer quelques renseignemens sur Pasquale Ziobà ou sa famille à se présenter devant les quarante. Plusieurs individus ont répondu à cet appel, mais sans rien apporter de très essentiel pour l’éclaircissement des doutes qui militent encore, parait-il, contre l’accusé.

Messer Tiziano Vecellio, qu’on a jugé bon d’appeler par message particulier, a comparu le 19 mars. Il s’est dit âgé de quarante-trois ans et logeant sur les lagunes du côté de Murano. « Pasquale, a continué ce grand peintre, est un des meilleurs élèves que j’aie formés. Il avait des dispositions innées pour le dessin et une manière à lui d’entendre l’agencement des lignes du corps humain. Sous ses doigts, la forme prend un relief, une grâce, que beaucoup de peintres en renom ne sauraient lui donner. Dans le grand tableau que le conseil suprême a daigné me commander, et que je regarde comme un de mes ouvrages les plus réussis, le groupe du prince Othon, amené prisonnier devant l’amiral de cette sérénissime république, a été dessiné d’un bout à l’autre par Ziobà. L’ayant recommencé à trois reprises différentes et toujours mécontent du succès de mes efforts, je l’avais mis au concours dans mon atelier, et c’est d’après l’esquisse de mon plus jeune disciple que j’ai terminé ce tableau d’une conception difficile, tellement difficile qu’aucun de mes prédécesseurs ne l’aurait, je crois, abordé [4].

« J’estimais que ce glorieux débutant pourrait quelque jour faire honneur à la peinture, car je le voyais comme moi plus préoccupé de l’art que du gain ; mais je m’aperçus enfin, à mon grand regret, que l’espoir de la renommée n’avait guère prise sur son ambition, et qu’il tenait médiocrement à voir son nom inscrit sur la liste de nos grands maîtres. L’orgueil d’une haute extraction était sa chimère favorite. Son plus cher espoir était de retrouver un jour les nobles parens dont il se croit issu. C’est cette folie qui nous l’enlève, et il faut le plaindre. A peine doté de la modique pension que j’avais sollicitée pour lui, il manifesta le désir d’entrer à l’université pour y apprendre une quantité de choses étrangères à notre grand art. Mes remontrances n’obtinrent aucun crédit. Il me répondait par ce que je ne crains pas d’appeler des billevesées, comme ce jour où je l’entendis exprimer l’assurance qu’à l’époque de sa majorité il comptait bien me commander pour dix mille ducats de peinture. Après de tels propos, quel espoir conserver de le rendre à la raison ? Cependant, comme je m’intéressais toujours à lui, je m’entremis pour lever les obstacles qui l’empêchaient d’être admis parmi les étudians de Padoue. Je dois dire que Pasquale menait une vie régulière. Jamais de rancunes, jamais de querelles : non qu’il soit d’un caractère très doux, au contraire il manque de patience et s’irrite aisément ; mais un orgueil profondément enraciné lui fait regarder tout emportement comme indigne de son rang. De même sa vivacité, son brio naturels, ne l’empêchent pas, tout en amusant ses camarades, de leur faire parfois comprendre qu’il se regarde comme supérieur à eux. Quant à l’accusation dont il est, j’espère, la victime innocente, je la regarde jusqu’à preuve nouvelle comme dénuée de toute vraisemblance, Son caractère étant donné, je serais merveilleusement surpris le jour où il me serait démontré que mon pauvre Ziobà, l’hôte de mon foyer, l’ami de mes fils, s’est souillé d’un meurtre. »


Le 20 mars, l’accusé a reparu devant ses juges avec une remarquable assurance et une présence d’esprit que rien ne déconcerte. Il ne reste guère à sa charge que les dernières paroles de l’homme assassiné : — Ziobà.. Il viluppo… disegni,… que les magistrats interprètent ainsi : — Ziobà est le nom de mon assassin… Vous le reconnaîtrez à a boîte qu’il porte en sautoir, et dans cette boîte, au lieu d’un diplôme, vous trouverez les dessins qui l’accusent…

Il y a bien quelque probabilité dans cette version ; mais Pasquale la rétorque en donnant de la même phrase huit ou dix traductions toutes différentes. Un des magistrats, insistent, a fait observer que ce nom de Ziobà est tout à fait exceptionnel. — Il est vrai, a répondu l’accusé ; cependant il y a un jeudi dans chaque semaine de l’année. Supposons qu’au lieu de Ziobà, le défunt ait prononcé le mot de doge, auriez-vous par hasard regardé comme suspect le très noble et magnifique Andréas Gritti, notre magistrat suprême ? Je ne me le figure point, et me borne à regretter que Margharita Cogni ne m’ait pas trouvé un jour plus tôt sur la route de Bassano. Je me nommerais Mercore (mercredi), et les derniers mots articulés par les lèvres de ce pauvre homme ne m’auraient aucunement porté préjudice…

Il semble évident que l’accusation perd chaque jour du terrain. Telle est au moins la pensée de beaucoup d’honnêtes personnes.


II

Le 22 mars, l’audience s’est ouverte avec un certain appareil. L’accusé en a paru quelque peu surpris, mais ne s’est permis aucune question. Il lui a été notifié que l’accusation subsistait encore, et qu’on allait entendre un nouveau témoin. A été alors introduit ser Francesco Contarini, un des membres du grand-conseil, lequel, s’adressant au prisonnier du ton le plus affable : — Eh bien ! jeune homme, lui a-t-il dit, la Providence veut donc que je vous trouve toujours en quelque passe critique ? Je ne vous promets pas cette fois de vous tirer d’affaire ; néanmoins je ferai entendre quelques mots à votre décharge.

Ces paroles généreuses auraient dû, ce semble, donner courage à l’accusé. On remarqua tout au contraire qu’elles le décontenançaient et le troublaient singulièrement. Il était tout à coup devenu très pâle. Le noble Contarini a dit alors : « Le jeudi gras de l’an passé, traversant la Piazzetta peu après la tombée de la nuit, je rencontrai un groupe d’étudians masqués qui se divertissaient de leur mieux. L’un d’eux, prenant le rôle d’un improvisateur, émerveillait la foule, qui l’écoutait bouche béante. Le seigneur Grimani, masqué comme moi, et en compagnie de qui je me promenais, parut s’amuser aussi des saillies de ce jeune fou. Par pure curiosité, nous demandâmes son nom. — C’est, nous fut-il répondu par les étudians à qui nous nous adressions, notre fameux Pasquale Ziobà, le plus gai comme le plus hardi garçon de l’université padouane. « Quelque six mois plus tard, venant à passer devant le bureau de police des cinque della pace, ce nom de Ziobà, placardé sur la liste officielle des individus recherchés pour quelque délit, ne manqua point de frapper mes yeux. Pressé de me rendre au palais, je ne pouvais m’arrêter pour prendre aucune information, et me bornai à déplorer qu’un si joyeux camarade, à qui je devais quelques minutes de bon temps, fût probablement en butte aux poursuites d’un créancier importun. C’est le cas en général pour les pauvres diables inscrits sur la liste des cinq. Au sortir du palais, je passai de nouveau par le chemin que j’avais pris en venant, et du premier coup d’œil je constatai que le nom de Ziobà ne figurait plus sur la liste des arrestations à opérer. Il fallait en conclure ou que la dette avait été payée, ou que la justice avait mis la main sur le débiteur. Je voulus en avoir le cœur net. J’entrai au bureau, et demandai à quel titre s’était faite la radiation de ce nom si étrangement fixé dans ma mémoire. Oh me répondit que la police de Padoue était parvenue à se saisir du délinquant et l’avait expédié ce jour même à Venise, où on venait de l’incarcérer dans la prison des cinq.

« Je me fis indiquer son cachot, où on me conduisit sans la moindre difficulté, comme on le devait à mon rang et à mes fonctions. Pasquale ne me connaissait pas, et me prit sans doute pour quelque inspecteur des prisons. — Seigneur, me dit-il, le ciel vous envoie en ce lieu pour empêcher la perpétration d’un véritable crime. Le motif de mon arrestation est le non-paiement d’une misérable dette de cinquante lire vénitiennes qui m’ont été prêtées tout exprès, du moins ai-je lieu de le craindre, pour m’amener ici et me mettre à la discrétion de certaines personnes. Votre excellence ne doit pas ignorer qu’une fois entre ces quatre murailles, si léger que soit le délit pour lequel on est enfermé, rien ne s’oppose à ce qu’un homme y disparaisse à jamais, soit qu’on l’étouffe dans son lit, soit qu’on l’assomme au coin de quelque préau, soit qu’on mêle à sa boisson quelques gouttes d’acquetta, sans que la justice s’inquiète le moins du monde de vérifier ce qui en est. Je ne veux en rien diffamer les institutions de notre bien-aimée république ; mais, pour ce qui me touche spécialement, je me crois victime d’une abominable rancune. Un ennemi que je ne veux point nommer, me sachant pressé d’argent, m’a fait offrir ces cinquante lire par l’intermédiaire d’un juif que Dieu confonde ! En les acceptant, je ne me doutais pas qu’elles vinssent d’un homme acharné à me perdre, et je signai l’engagement de les restituer à la volonté de mon créancier. Huit jours à peine écoulés, je recevais sommation de payer. Ceci m’était impossible, et j’en fus réduit à me cacher dans les faubourgs de Padoue. Mon nom fut aussitôt affiché au bureau de police, et par ce fait seul je me trouvai au rang des proscrits. Tout citoyen pouvait m’arrêter, et, en cas de résistance, me tuer sur place. La police m’a dépisté ce matin, et me voici dans un antre où mon ennemi, moyennant le sacrifice de quelques sequins, peut à volonté me faire étouffer, empoisonner ou poignarder. Or votre excellence est à même de juger si je mérite la mort pour n’avoir pu payer une dette de cinquante lire, et si, dans de telles circonstances, c’est ou non un grave ahus de livrer les prisonniers à des chances comme celles qu’ils courent une fois enfermés ici.

« Ce discours me frappa de surprise. J’entrevis quels vices énormes s’étaient glissés, peu à peu dans le régime de nos prisons ; , mais je me gardai de témoigner le moindre étonnement, un membre du grand-conseil n’étant pas censé ignorer les corruptions qui lui étaient ainsi dénoncées. Je tâchai de rendre quelque espérance au prisonnier en lui promettant d’entraver les projets de vengeance que son ennemi avait pu former ; mais il ne paraissait pas convaincu que mes bonnes intentions dussent le protéger suffisamment, et il me pressait de donner les ordres nécessaires, attendu que, voulant en finir avec lui, ses persécuteurs n’attendaient peut-être que l’heure de mon départ. Pour porter quelque remède à un abus invétéré que l’usage semblait presque avoir converti en loi, il ne fallait rien moins qu’un décret du conseil des dix, et je ne pouvais me flatter de l’obtenir séance tenante. Je ne vis donc qu’un moyen de tirer de là ce malheureux, que la terreur rendait à moitié fou : c’était de payer les cinquante lire, ce qui forçait les geôliers à l’élargir sur-le-champ. Ainsi se passèrent les choses, et dès le lendemain je préparai un rapport que j’adressai au conseil sur les abus tyranniques dont avaient à se plaindre les prisonniers della pace. Les graves événemens qui ont agité l’Italie depuis un an auront sans doute empêché le conseil suprême de faire droit à ma requête, et de rendre le décret que je sollicitais de sa sagesse.

« Deux mois environ après l’incident que je viens de faire connaître à vos seigneuries, mon valet de chambre me remit une somme de cinquante lire accompagnée d’une lettre par laquelle, en faisant profession d’une reconnaissance éternelle pour moi et les miens, Pasquale Ziobà me donnait à savoir que, pour l’honneur de son nom, il devait absolument me rembourser la somme dont je lui avais fait présent. Une telle marque de vanité me parut presque risible avec un nom comme celui dont l’épître était signée. Depuis lors, j’avais complètement perdu de vue ce Pasquale Ziobà, et n’ai vraiment pas autre chose à dire de lui. »

Cette déposition du noble Contarini, quoique faite à bonne intention, a provoqué de la part des magistrats des questions auxquelles l’accusé n’a pas pu satisfaire complètement. On lui a demandé, entre autres choses, pourquoi jusqu’alors il avait dissimulé son emprisonnement chez les cinq. — Je craignais, a-t-il dit, d’aggraver ma situation, déjà bien assez périlleuse. — On lui a demandé ensuite le nom de cet ennemi dont il redoutait la vengeance. Il a prétendu qu’un serment sacré l’empêchait de le faire connaître. Toutes ces réticences prêtent de nouvelles forces à l’accusation, que l’on croyait presque abandonnée. Ordre a été donné par la Quarantie de rechercher dans le Ghetto (quartier des Juifs) l’israélite signalé par l’accusé lui-même comme lui ayant prêté les cinquante lire. On doit de plus placarder un écrit qui menace de l’exil et de la confiscation ce prêteur encore inconnu, dans le cas où, présent à Venise, il ne viendrait pas immédiatement rendre compte à la justice des raisons qui l’ont porté à se mêler de cette obscure machination.

Même jour dans la soirée. — Comparution d’un certain Maccabeò, prêteur sur gages, natif de Brindisi, dans l’état napolitain. Il a été donné lecture de sa déposition, reçue à portes closes. Elle est comme suit : « Ser Antonio Toldo, avec qui j’avais traité quelques affaires d’importance lorsque le gouvernement contracta son dernier emprunt sur les joyaux de Saint-Marc, me vint trouver, il y a plus d’un an, et me donna ses instructions à peu près en ces termes : — J’ai quelque raison de porter intérêt à un jeune étudiant de l’université de Padoue que l’on nomme Pasquale Ziobà, et je sais qu’il est momentanément aux prises avec des difficultés d’argent, vous lui ferez offrir par un de vos confrères, sans qu’il puisse se douter que cela vienne de moi, un prêt de cinquante lire vénitiennes, mais en échange d’un reçu portant l’obligation de restituer cette somme à première demande de son créancier. Votre entremetteur promettra verbalement (et non par écrit) de ne pas exiger cette restitution avant un délai de trois mois. Voici l’argent. Je compte que mes ordres seront exécutés à la lettre et avec intelligence…

« Mes relations avec ser Antonio ne me permettaient ni refus, ni objections, ni même des questions qui eussent pu lui paraître indiscrètes. La responsabilité d’ailleurs pesait tout entière sur lui, non sur moi, qui traitais une simple affaire d’argent, dans des formes insolites, il est vrai, mais sans aucune arrière-pensée criminelle. La somme en question fut ponctuellement comptée à Pasquale Ziobà. Son reçu, portant la clause prescrite, me fut délivré. Je le transmis à messer Toldo. La semaine suivante, je reçus de lui une seconde visite. — Décidément, me dit-il, je suis mécontent de mon jeune protégé. Il a dissipé en folles débauches l’argent que j’entendais lui fournir pour un meilleur usage. Non-seulement je cesse de m’intéresser à son avenir, mais j’entends lui ménager, pour le présent, une leçon sévère. Prenez ce reçu, et allez réclamer mon argent. Si ce jeune vaurien refuse de payer, dénoncez-le comme banqueroutier au tribunal des cinq. — En vertu de ces instructions formelles, et sur le refus de l’étudiant, je portai ma plainte, tout ainsi que cela m’était prescrit, sans m’être enquis des raisons qui poussaient messer Toldo à relancer ainsi ce pauvre jeune homme, dont le nom fut inscrit à ma requête sur la liste noire. Ce qui s’ensuivit, je l’ignore, et n’avais jamais songé à m’en mettre en peine. »

Ce récit donne fort à réfléchir et complique évidemment la situation de l’accusé. Généralement parlant, on n’accueille qu’avec une extrême réserve les dires d’un juif quand l’existence et les intérêts d’un chrétien se trouvent plus ou moins compromis ; mais ceux de Maccabeò coïncident étrangement avec certain passage du billet retrouvé naguère sur le défunt, et qui est une des grandes ressources de l’accusation : « celui que vous persécutez vous pardonnera demain votre méchant vouloir. » Cette phrase ambiguë ne faisait-elle pas allusion à l’emprisonnement de Pasquale dans la prison des cinq, et aux craintes qu’il avait pu concevoir d’y rester enfoui pour jamais par suite des trames qu’avait ourdies contre lui l’opulent joaillier ? Les soupçons éveillés par le récit du noble Contarini ne se trouvaient-ils pas ainsi confirmés ? N’était-il pas raisonnable de croire que l’accusé, pouvant redouter de nouvelles embûches, et se sentant sous le coup d’une persécution mortelle, avait pu vouloir se débarrasser à tout prix, voire par un assassinat, de l’ennemi qui en voulait à sa vie ?

D’ailleurs, à mesure que la lumière se fait dans ces ténèbres, les réponses de l’accusé deviennent plus évasives. Ziobà prétend n’avoir jamais eu aucunes relations avec ser Antonio, n’avoir aucune connaissance des mauvais desseins que ce dernier aurait nourris contre lui ; si ces desseins existaient réellement, ils ne pouvaient être, assure-t-il, que l’effet de calomnies infâmes semées secrètement par des ennemis qu’il aurait sans les connaître. — La justice en général, et celle de nos quarante plus particulièrement, ne se paie pas de telles défaites. Pour compléter l’enchaînement des preuves qui s’élèvent de tous côtés contre l’accusé, il ne reste plus qu’à déterminer l’origine de la haine que lui portait ser Toldo, avec qui on ne lui connaissait aucuns rapports ostensibles. Ai-je besoin d’ajouter que le nom de Monna Lucrezia, jusqu’ici écarté du débat, se retrouve mêlé aux commentaires dont cette étrange affaire est devenue le sujet ? Commentaires discrets, comme on peut croire, la Quarantie n’en souffrant pas d’autres.

Il paraît à peu près certain que, si l’accusé ne répond pas plus clairement aux questions pressantes dont on l’accable, les magistrats se décideront à ordonner qu’il soit mis à la torture. Les préparatifs d’usage sont déjà commandés. Certains indices de trouble, d’anxiété même, font penser que l’accusé faiblira devant l’effroyable appareil du supplice.

Le 2 avril à quatorze heures, le tribunal s’est réuni de nouveau. Peu de personnes étaient admises, entre lesquelles le noble Contarini, qui parait prendre le plus grand intérêt à cette affaire. En entrant dans la salle, et avant que la séance fût commencée, l’accusé s’est aussitôt tourné vers ce haut personnage, et, le saluant avec gravité : — Monseigneur, lui a-t-il dit, votre excellence, voulant me servir, m’a perdu. La générosité de l’intention mérite cependant ma reconnaissance. Malheureusement je ne puis vous la témoigner qu’en implorant de vous un nouveau bienfait, qui est de transmettre au conseil des dix la déclaration que vous allez ouïr. Ziobà n’est pas mon nom. Je ne suis pas non plus un enfant perdu et sans famille. Mon séjour parmi les bohèmes est de pure invention. Je m’appelle en réalité Pasquale Gambara, et je suis le fils unique du seigneur de ce nom, bien connu à Brescia, d’où il s’est vu chassé en 1512, lorsque, le 19 février, cette ville fut emportée d’assaut et pillée par les troupes du duc de Nemours [5]. La sérénissime république, qui avait d’abord secrètement donné asile à ce zélé serviteur de la ligue, l’exila au lendemain de Malegnano, quand la fortune sembla tourner ses faveurs du côté de la France, et confisqua tous ses domaines ; ils furent donnés à un neveu de Théodore Trivulzio, qui venait de prendre le commandement des forces vénitiennes mises au service du roi François Ier. Avant de subir la torture, que l’honorable tribunal paraît disposé à m’infliger, je propose humblement au conseil des dix qu’il soit rendu compte aux pregadi de la situation qui m’est faite, vu l’importance politique de ma famille et la portée des révélations que je suis à même de procurer. J’espère, si ma requête parvient à leurs excellences, que je serai compris à demi-mot. Du reste je promets de ne rien celer de ce qui touche à l’assassinat d’Antonio Toldo.

Ayant pris à part le président des quarante, monseigneur Contarini s’est mis à conférer tout bas avec lui, et de commun accord l’affaire s’est trouvée ajournée à un autre temps. Ce qui suit le récit de Ziobà est la copie d’une lettre adressée aux pregadi par un anonyme qui doit être, selon mon humble jugement, le podestat de Brescia.

« Les Gambara, au sujet desquels plusieurs questions me sont adressées, tiennent un des premiers rangs dans la noblesse bresciane. Leur influence a toujours été hostile à la France, dont ils signalaient à tout propos l’inconsistance et la versatilité politiques. Ils comptent d’ailleurs parmi les guelfes, et penchent plutôt vers l’Espagne, où ils ont des relations très importantes, que vers la faction impériale ou gibeline. C’est au surplus une famille lettrée, dont quelques membres se sont fait un nom parmi nos écrivains. Veronica Gambara, femme du seigneur de Correggio, et maintenant âgée de quarante ans, est la propre tante du jeune homme dont vous me parlez (en supposant toutefois qu’il soit véridique dans ses assertions au sujet de sa naissance) ; elle a composé divers poèmes. Lorenzo Gambara, cousin d’icelle et plus jeune de dix ou douze ans, s’occupe d’un grand ouvrage en vers latins sur la découverte du Nouveau-Monde. La confiscation des domaines appartenant au chef de la famille, qui ont été attribués à un Trivulzio, a été une mesure prudente et sage, dont le maintien pendant les ruptures survenues depuis lors entre la France et la très sérénissime république était encore hautement loué il y a trois mois. Depuis la journée de Pavie et l’humiliation des armes françaises, bien des gens en jugent d’une façon toute différente. Un temps fut, — avant la ligue de Cambrai, avant Agnadel, — où la dominante Denise pouvait se passer de ménagemens et d’habiletés diplomatiques. Maintenant il n’en va plus tout à fait de même, et nous devons féliciter notre excellentissime doge Andréas Gritti d’avoir su habilement louvoyer entre les écueils des alliances les plus périlleuses, passant de l’une à l’autre au moment opportun, et ne se laissant jamais éblouir par le présent au point d’oublier le passé, de compromettre l’avenir. Le résultat tout à fait imprévu du siège de Pavie semble certainement avoir déjoué la subtilité de ses calculs ; mais aucun blâme ne s’attachera jamais, venant d’un esprit éclairé, à des déceptions de cet ordre. Le roi de ^France est prisonnier, l’Espagnol triomphe. Tout récemment alliés au premier, nous sommes exposés à la colère du second, qui peut à bon droit nous reprocher de lui avoir manqué de parole ; mais ce n’est là qu’un nuage passager, et Venise, bien qu’affaiblie et menacée, demeure encore le rocher solide contre lequel viendra longtemps battre en vain le flot des royautés avides de ses richesses et jalouses de sa gloire.

« Je n’hésite pas, dans les présentes circonstances, à vous recommander comme un intermédiaire éminemment utile (pour peu qu’il montre d’esprit et de dextérité), l’héritier actuel des Gambara. Sans lui rendre encore les biens de sa famille, attendu que les Trivulzio restent à ménager malgré tout, il pourrait être utilement employé auprès des représentans de l’empereur don Carlos, et plus tard récompensé selon ses mérites. Les recommandations ne lui manqueront pas, je vous assure, pour le quartier-général de l’armée espagnole. »

La lettre qu’on vient de lire est datée du 7 avril. Trois jours auparavant Pasquala Ziobà, — ou Gambara, si mieux l’aimez, — avait été extrait des prisons de la Quarantie et transféré sous les plombs du palais ducal. Trois inquisiteurs devant lesquels il comparut aussitôt, et qui l’interrogèrent à visage couvert selon la coutume, dressèrent un rapport, qui recommandait l’accusé à toute l’attention et à l’indulgence du conseil suprême. A partir de ce moment, il ne fallait pas s’attendre à ce que personne dans Venise osât prononcer le nom de Pasquale Ziobà ; mais il est aisé de deviner que le désappointement fut grand parmi ceux dont le début de ce bizarre et mystérieux procès avait éveillé la curiosité. Quelques-uns se hasardèrent à s’informer auprès des amis qu’ils-pouvaient avoir à Brescia, et il leur fut à peu près démontré que le jeune accusé sortirait sain et sauf de la terrible épreuve à laquelle il était soumis. La rumeur publique en cette ville était, selon les lettres reçues, que les Gambara devaient espérer une prochaine restitution des biens confisqués sur eux.


Dans les registres du conseil secret, il a été relevé, à la date du 9 avril, la mention suivante : « Séance, tenue en la petite salle du conseil. L’accusé P. G…., sur le rapport des inquisiteurs, a été amené devant les dix. On a mis en discussion s’il ne serait pas immédiatement procédé par la voie ordinaire, la preuve matérielle du meurtre étant suffisante. Après quelque débat, durant lequel l’accusé avait sans cesse les yeux fixés sur la ponte entr’ouverte devant lui du cabinet où se donne la torture, un des seigneurs conseillers, mû de pitié (en marge est écrit : ou feignant de l’être), allègue le jeune âge du prisonnier pour qu’il lui soit accordé remise de la peine forte et dure, moyennant qu’il aurait fait une confession absolue de son crime. Et, sur l’assentiment du tribunal, l’accusé jure solennellement de ne rien cacher, sollicitant aussi un délai de trois jours afin de se bien recueillir pour ne rien omettre dans le détail écrit de sa vie passée. — A laquelle requête nos seigneurs ont jugé bon de faire droit. »

Suit la copie d’un document sur la première feuille duquel, se lit cet intitulé : Caso dei. Gambareschi. — Suplicazione di Pasquale Gambara ai capi del’ eccelso conseïo dei dieci, scritta con umiltà, circa i casi di Brescia nel anno 1546, e la morte d’Antonio Toldo, in Venezia.


III

« Excellentissimes seigneurs, je soussigné, Pasquale Gambara, implore à genoux la clémence de ce très magnifique état, dont je suis l’infortuné fils égaré en des voies mauvaises. Privé dès mes plus jeunes ans de mes guides et conseillers naturels, j’ai commis de graves erreurs que je viens confesser humblement au pied de ce noble tribunal, afin que la sincérité de mon langage et la profondeur de mon repentir me recommandent à la pitié de mes juges. Vos excellences ne sauraient ignorer que mon père, ayant épousé à Brescia les intérêts de la faction espagnole, s’est vu dépouillé de ses domaines, lesquels ont été donnés à Gian-Giacomo Trivulzio. Peu avant la prise de ma ville natale, ma mère nous avait été ravie par la mort. Mon oncle, uberto Gambara, qui se disposait à partir pour Rome, où se trouvait mon père, alors exilé, mort depuis ce temps, me confia secrètement aux soins d’une paysanne des environs de Bassano, Margharita Cogni, autrefois ma nourrice. Né en 1507, j’avais alors neuf ans, et je passai trois ans auprès de cette femme sous le nom de Pasquale Ziobà, que je porte encore maintenant. Mon oncle avait jugé à propos de me laisser ainsi, à l’insu de tous, sur le territoire vénitien, pour le cas où les circonstances me rendraient, ainsi qu’aux miens, la faveur de vos seigneuries, bonne chance possible en ces temps agités. Échappant de cette façon aux lois portées contre les citoyens qui cherchent asile à l’étranger, rien ne s’opposait à ce que je recouvrasse quelque jour les domaines ravis à mon père. C’est pourquoi le bruit fut à dessein répandu que, tombé aux mains de quelques bohêmes, j’avais été emmené par eux, et c’est aussi pourquoi j’ai toujours nié que je connusse le lieu de ma naissance et les parens à qui je devais le jour. Conformément à ma déclaration précédente, je répète, ce qui est véritable, que le célèbre peintre Tiziano Vecellio, me rencontrant près de Bassano, s’intéressa tout de suite à moi, me demanda de l’accompagner à Venise, et m’instruisit dans l’art de peindre. Ici m’attendait la mésaventure qui m’a plongé dans l’abîme où je me débats présentement, et dont votre seule clémence peut me retirer, s’il plaît à Dieu.

« Il y a aujourd’hui seize mois, — c’était par conséquent au mois d’octobre 1523, — que, me promenant un jour près de San-Giuliano, je rencontrai une jeune dame richement vêtue et d’une beauté surprenante. Elle était suivie de deux femmes, dont l’une portait son éventail, l’autre son livre de messe. L’ayant déjà remarquée, je l’accompagnais du regard, quand tout à coup, d’un magasin donnant sur la rue, sortit une autre dame d’âge plus mûr qui, barrant le passage à la première, lui demanda passionnément et d’une voix fort pitoyable qu’elle voulût bien l’écouter. La belle personne dont j’ai parlé, au lieu de se rendre à cette dolente adjuration, détourna la tête avec les dehors du mépris le plus endurci, disant à cette pauvre éplorée de ne pas l’importuner davantage, et comme, loin de lui obéir, la matrone en question continuait à se plaindre avec une véhémence toujours croissante, l’autre lui tourna le dos, les joues empourprées de colère. La dame âgée, prenant alors les passans à témoin de la honte qui lui était faite, nous informa, moi et les autres personnes présentes, que la jeune dame au cœur inflexible était sa propre fille ; elle ajouta qu’une affaire d’amour remontant à plusieurs années de là était le motif ou plutôt le prétexte du dédain que lui manifestait cette dénaturée. Ni l’absolution de l’église ni les preuves d’un vrai repentir n’avaient pu amender le ressentiment de cet orgueil implacable. Enfin, après force lamentations et pleurs à l’avenant, la pauvre mère, de plus en plus irritée, proféra une malédiction formidable sur l’enfant de ses entrailles, espérant, disait-elle, que le ciel punirait cette fille sans pitié en la faisant faillir à son tour, et souhaitant qu’elle trouvât alors, elle aussi, des oreilles sourdes à ses plaintes, des âmes fermées à toute pitié, des juges étrangers à tout pardon. Je me sentis violemment remué par cet anathème, comme le furent au reste toutes les personnes présentes, et je désirai dans le secret de mon cœur que les vœux de la malheureuse mère fussent exaucés. Quelques questions posées sur le moment me firent savoir le nom de la belle sans merci. — C’était, me répondit-on, la femme d’un riche bijoutier, Antonio Toldo.

« Quelques jours après, messer Tiziano étant par hasard absent de son atelier, Monna Lucrezia Toldo vint y voir le portrait commencé de Violante Palma, celle-là même que notre maître a surnommée « sa Vénus. » Comme étant le plus jeune des élèves, ce fut à moi de lui montrer les diverses toiles, en lui expliquant les sujets qu’elles représentaient et qui lui étaient pour la plupart inconnus. Une Madeleine arrêta longtemps ses regards. J’en pris occasion de lui dire que l’image serait sans doute tout autrement réussie, si elle avait posé pour modèle. — A moins toutefois, ajoutai-je, que ces riches habits ne cèlent aux yeux quelques imperfections de nature. Lucrezia, me regardant alors avec surprise, me répondit que ses vêtemens ne cachaient rien de pareil, et qu’elle avait, pour s’en assurer, les louanges d’Antonio Toldo, son mari : à quoi je m’empressai de répondre que messer Toldo, si fin connaisseur qu’il put être en joaillerie, n’était pas compétent pour apprécier la beauté des formes humaines, et que l’œil d’un peintre était seul juge en pareille matière. Cette dernière remarque fut accueillie par silence glacial, et pourtant je crus démêler sur la physionomie de la dame qu’elle ambitionnait au fond du cœur un suffrage tout à fait décisif en faveur de ses charmes. Je me trompais si peu que, l’ayant rencontrée le lendemain à Santa-Martha, et, la retrouvant un peu plus tard sur la Riva, elle revint d’elle-même à la question délicate que j’avais tout exprès soulevée. Il me fut aisé de voir que la vanité pouvait mener fort loin une personne de ce caractère, et tant fut devisé entre nous que nous convînmes de nous revoir chez elle, tel jour, à telle heure, dans sa maison de San-Salvador. Messer Toldo était à Udine pour quelques affaires, et la belle devait s’essayer comme modèle pour la Madeleine en question. Aussi avais-je dû promettre expressément, le costume étant fort léger, de me tenir à distance respectueuse. Ce fut la seule condition de ce marché conclu.

« Au jour dit, Lucrezia, paraît-il, m’attendait. Je crus bien faire de manquer à ce premier rendez-vous, ayant ouï dire que les blessures de la vanité stimulent plutôt qu’elles n’amortissent. En effet, je fus très doucement repris de mon inexactitude, et sommé de venir un autre jour. Je ne manquai pas à cette seconde assignation, et, sans plus insister sur ce qui se put dire ou faire en pareille rencontre, j’avouerai simplement que des relations coupables en furent la suite. Lucrezia me donna la clé d’une poterne hors d’usage qui ouvrait du côté de la fonderie des Tedeschi, et par où, sans être observé de personne, je pouvais entrer ou sortir à volonté, ce qui nous dispensait de mettre aucun serviteur de moitié dans le secret. Pareil modèle ne se rencontrant pas tous les jours, je mis les circonstances à profit, et dessinai deux ou trois fois d’après cette admirable personne des études très finies devant servir de types aux nymphes et naïades de mes futurs ouvrages.

« La légèreté de mon âge et le désir que j’avais de me faire admettre à l’université de Padoue allaient bientôt interrompre ces agréables relations. Je renonçai en même temps aux leçons de messer Tiziano et aux rendez-vous de Monna Lucrezia. Celle-ci, soit qu’elle m’aimât encore, soit pique de se voir négligée, se laissa porter à des démarches d’une haute imprudence, démarches que je n’aurais pas attendues d’elle, vu ses habitudes d’extrême réserve. Elle m’envoya même à Padoue des messages qui me rappelaient près d’elle. Dans quelques-unes de ses lettres, se mettant absolument à ma merci, elle m’offrait des entrevues secrètes facilitées par l’absence de son époux. Deux ou trois fois elle m’adressa par des confidentes qui pouvaient la trahir des reproches violens. Bref, un certain jour, ayant affaire à Venise, je ne pus me dispenser de lui rendre visite. Il n’entrait pas dans mes vues que cette visite officielle nous exposât au moindre péril ; mais, cédant aux instances de ma maîtresse, je n’en étais pas moins enfermé avec elle en son logis particulier, lorsqu’une de ses suivantes, plus avisée que nous, vint heurter à l’huis et prévenir madame que ser Antonio Toldo (nous le supposions en Frioul) venait de rentrer inopinément chez lui. Je me glissais par un corridor obscur vers la poterne dont on venait de me rendre la clé, quand à l’extrémité de ce couloir je rencontrai le fils de ma maîtresse, — un enfant de quatre ou cinq ans, — lequel, ne connaissant pas mon visage, fut saisi de peur et se mit à crier en prenant la fuite. Le sort m’en voulait sans doute ce jour-là, car au bas du degré que je descendais en grande hâte, je retrouvai encore une fois et heurtai par mégarde ce malheureux petit gnome, qui, le nez par terre, cria de plus belle, cette fois comme si on l’égorgeait. Son père accourut au bruit. J’étais déjà loin, mais l’enfant, questionné, déclara qu’il avait vu un étranger se glisser hors de l’appartement de sa mère.

« Vos excellences auront probablement peine à croire que quelques jours après ce périlleux incident je commis l’imprudence de revenir à Venise en partie de plaisir avec quelques-uns de mes condisciples. Près de la porte Saint-Marc, la chance me poursuivant toujours, qui rencontrai-je ? Ser Antonio, qui tenait son fils par la main. L’enfant ne m’eut pas plus tôt aperçu que, reculant de frayeur, il me montra du doigt à son père en me désignant sans aucun doute comme l’inconnu qui l’avait fait tomber. Le terrible regard dont me poursuivit alors ser Toldo m’apprit qu’il devinait en ce moment tout ce que j’aurais voulu lui cacher. Une autre circonstance vint mal à propos confirmer ses soupçons. Un de mes condisciples qui aspire à la prêtrise (il se nomme Niccoletto Quadrupani), ayant indiscrètement ouvert, à mon insu, le portefeuille où étaient les esquisses faites d’après la belle Lucrezia, reconnut d’emblée, bien que j’eusse pris soin de les modifier légèrement, les traits de mon gracieux modèle, dont il était quelque peu parent, et crut devoir à l’honneur du sang de dénoncer traîtreusement le fait à ser Toldo. Celui-ci dès lors ne songea plus qu’à me perdre et à ravoir les dessins qui attestaient le désastre de sa félicité conjugale. J’ai dit devant la très révérende Quarantie comment, avec le concoure du juif Maccabeò, fut dressé le piège où je tombai ; j’ai véridiquement exposé que, pour une misérable dette de cinquante lire, je m’étais vu privé de la liberté, enfoui dans le cachot des cinque, et en passe d’y être secrètement expédié dans l’autre monde. Je répète, bien convaincu de ne pas m’abuser sur les dangers auxquels ma captivité m’exposait, que, sans l’intervention inespérée du très noble seigneur Contarini, j’eusse été assassiné par quelque émissaire de mon ennemi. Je me regarde comme devant la vie à ce généreux protecteur qui vint si à point racheter ma liberté.

« Hors de prison cependant, tout n’était pas dit. La haine d’un homme opulent et cruellement offensé menaçait sans cesse mes jours. Il n’avait que trop de moyens de se défaire de moi. Or, si pauvre que m’eût fait la ruine de ma famille, en telle misérable extrémité que la Providence m’eût réduit, je ne pouvais oublier que le sang des Gambara coule dans mes veines, et je frémissais à l’idée de ce précieux sang versé sans honneur ni profit au détour de quelque ruelle obscure par le stylet d’un ruffian mercenaire aux gages d’un trafiquant. Aussi, poussé à bout et me croyant en état de défense légitime, je résolus de me débarrasser, sans recourir, à d’autres mains que les miennes, de cet ennemi juré que je regardais comme inexorable. J’étais las de vivre en de continuelles angoisses. Une vieille arquebuse m’était demeurée, que j’avais cachée toujours avec le plus grand soin, attendu que la lettre G, incrustée en ivoire dans la crosse, pouvait révéler mon véritable nom et me signaler aux persécuteurs de la famille Gambara. Le tumulte du jeudi gras me parut propre à favoriser l’exécution de mon sinistre projet. J’écrivis donc au joaillier en déguisant soigneusement ma main ce billet qu’on a retrouvé sur lui après sa mort, et je l’écrivis en dialecte brescian, que j’évitai toujours de parler soit à Venise, soit à Padoue, afin de ne point trahir le secret de mon origine. Sachant que Toldo se préoccupait tout particulièrement de faire disparaître les dessins exécutés d’après sa femme, cette circonstance me fournit les moyens de l’attirer au rendez-vous mortel que je lui donnais. Vos excellences savent qu’il mordit à l’hameçon, et qu’au lieu, à l’heure marqués d’avance, il tomba frappé par moi. Je dois dire qu’en choisissant le jeudi je n’avais aucunement songé à mon faux nom de Ziobà et à la confusion qui pouvait résulter d’une coïncidence purement fortuite. Le hasard seul en fit un premier moyen de justification. Un second me fut fourni par la singulière analogie de traits et de taille qui existait entre la fille d’un tailleur de Padoue qui m’avait accordé certaines privautés et la belle Lucrezia Toldo, dont elle m’aidait à bannir la mémoire importune. Je pouvais donc, par suite de toutes ces chances favorables, espérer que mon crime demeurerait impuni ; mais quelle faute, si secrète soit-elle, peut échapper à la clairvoyance de magistrats comme ceux de notre république ? Il a suffi pour me perdre du témoignage que le généreux Contarini a voulu porter en ma faveur. Ce rayon lumineux a percé les ténèbres dont je m’environnais avec une si folle confiance. Aujourd’hui je ne veux pas mourir la conscience chargée de tant de mensonges, et sans avoir révélé à l’altissime conseil des dix tout ce qui concerne ma naissance, mon apparentage et les malheurs de ma race. Puissiez-vous, très nobles seigneurs, excuser mes erreurs en songeant à ma jeunesse et aux circonstances étranges parmi lesquelles j’ai vécu depuis dix ans ! Puisse la sincérité de mes aveux et de mon repentir toucher le cœur de notre magnanime prince et de la suprême giunta !

« Je déclare et jure par la très sainte Trinité que, dans ce simple exposé, j’ai dit sans réserve aucune la vérité tout entière. »


IV

Le 23 du mois de mai fut publié dans tout l’état vénitien un décret du conseil des dix qui, dû certainement aux instances pressantes de Francesco Contarini, n’est pas étranger au procès criminel de Pasquale Ziobà. Il nous paraît donc convenable d’en donner le texte.

« Les dix en conseil. — Il s’est introduit récemment de tels abus dans l’administration de nos prisons que cette administration, vraiment indigne de son ancien renom, est plutôt devenue une source de méfaits, d’homicides et d’autres énormités par la corruption de nos agens. C’est ce qui est apparu dans ces derniers temps, à la grande offense de la majesté divine, de la justice humaine, et à la honte de l’illustrissime république.

« Desquels abus ayant connaissance certaine, et voulant y mettre fin, avons décrété que, nonobstant les mauvaises coutumes peu à peu introduites dans les prisons des cinque della pace (où certains détenus pour des dettes insignifiantes ont couru risque de la vie), nul prisonnier dorénavant ne devra être lésé en sa personne, maltraité ou meurtri sans décision préalable, comme aussi à l’avenir aucun nom ne devra figurer sur la liste affichée par ordre des cinque, pour une dette n’excédant pas la somme de cinquante lire. Et justice aura son cours contre toute personne ayant blessé ou tué quelque prisonnier, tout comme s’il s’agissait d’un citoyen libre.

« Quant aux prisonniers dont la dette excède cinquante lire, le présent décret ne change rien à leur condition actuelle, vu qu’il ne convient pas de mitiger la peine due à la mauvaise foi, et de nuire ainsi à la sécurité des transactions. Et décrétons en outre pour l’avenir que nul détenu inscrit sur la liste des cinque ne sera mis en liberté qu’il n’ait payé jusqu’à la dernière baïoque la somme dont il est débiteur. Encore faudra-t-il pour cela un ordre de deux magistrats et le vote conforme des quatre cinquièmes du conseil, c’est-à-dire la majorité légale. Lequel décret a été voté à l’unanimité par les dix membres du conseil, et les six voix des signori. Total : seize. »

Le jour où a été rendue cette ordonnance, on n’avait encore aucune nouvelle du procès criminel suivi contre Pasquale Gambara.


Nous ajoutons aux documens ci-dessus la copie d’une lettre écrite en décembre 1525 par ser Tiziano Vecellio, notre grand peintre, à son élève Jacopo Palma [6] de Serinulta, près Bergame.

« Comme je veux, mon cher disciple, répondre en leur ordre aux questions que votre dernière m’apporte, je vous donnerai tout d’abord mon humble avis sur le mérite de la peinture dite des Flandres. C’est un sujet que je crois connaître assez, l’ayant traité avec notre confrère Buonarotti, et je ne peux mieux faire que de vous rapporter son opinion, telle que je la lui ai entendue exprimer devant Mme d’Avalos, marquise de Pescara (peut-être plus connue de vous sous le nom de Vittoria Colonna). « — La peinture flamande, lui disait-il, plaira généralement à tout dévot plus qu’aucune d’Italie… En Flandre, on peint d’ordinaire, pour abuser la vue extérieure, ou des objets qui vous charment, ou des objets dont il ne se peut médire, tels que saints ou prophètes. D’ordinaire aussi ce sont des chiffons, des masures, des champs très verts ombragés d’arbres, des rivières et des ponts (ce que l’on appelle paysages), et beaucoup de figures par-ci par-là. Quoique cela fasse bon effet pour certains yeux, il n’y a là véritablement ni raison ni art ; point de symétrie, point de proportions, nul soin dans le choix, nulle grandeur… Si je dis tant de mal de la peinture flamande, ajoutait-il, ce n’est pas qu’elle soit entièrement mauvaise, mais elle veut rendre avec perfection tant de choses, dont une seule suffirait par son importance, qu’elle n’en fait aucune d’une manière satisfaisante. La bonne peinture est noble et dévote par elle-même. Chez les sages en effet, rien n’élève plus l’âme et ne la porte davantage aux sentimens religieux que la difficulté même de la perfection. »

« Et maintenant, puisque vous souhaitez la connaître, je vous donnerai ma recette pour la pegola. — Prenez de la résine de sapin, autant d’ocques que vous en voudrez ; mettez-la dans un vase en cuivre d’une capacité double du poids de la résine, et placez-la sur le feu pour la faire cuire. Ayez soin d’empêcher qu’elle ne déborde. Si vous la voyez monter, retirez-la du feu et soufflez dessus avec un chalumeau, ou placez la chaudière dans un autre vase rempli d’eau froide, ce qui arrête sur-le-champ le débordement. Remettez-la ensuite sur le feu, et recommencez ainsi à plusieurs reprises jusqu’à ce que la résine cesse de déborder. C’est ainsi que se prépare la pegola, dont vous mêlez trois parties avec une de péséri (huile siccative) pour faire un vernis excellent. Si vous avez de bon mastic, vous pouvez, au lieu de trois parties de pegola, n’en mettre que deux et une de mastic.

« En troisième et dernier lieu, vous me demandez ce qui est advenu de notre jeune compagnon d’atelier, Pasquale Ziobà. Vous l’aviez laissé, dites-vous, aux prises avec un péril pressant. Tranquillisez-vous, mon cher disciple, sur le sort de cet aventureux personnage, auquel j’en veux quelque peu de nous avoir si bien trompés, vous et moi. Il est de ceux qui ne se laissent pendre qu’à fort bon escient et le plus tard qu’ils peuvent. En présence d’un meurtre bien et dûment constaté, le conseil des dix n’a pu tout d’abord le renvoyer absous, et pourtant on ne voulait point condamner (pour raison d’état) ce rejeton des Gambara. On s’en est tiré en ajournant indéfiniment la sentence, qui n’est pas encore rendue, et ne le sera probablement jamais, à moins d’un complet revirement dans nos affaires politiques, revirement d’ailleurs très possible, En attendant, les trois inquisiteurs ont autorisé la mise en liberté du prisonnier, sous condition qu’il partirait immédiatement pour Milan, où vient de mourir le noble marquis de Pescara, Ferdinand-François, aussitôt remplacé dans le commandement des forces espagnoles par son neveu Alphonse d’Avalos, marquis de Vasto, qui tout justement me faisait demander ces jours-ci, sachant en quels termes j’ai vécu avec Pasquale, quelques renseignemens sur l’héritier des Gambara, lequel paraît en fort bon poste auprès de ce très haut et puissant seigneur. On dit ici tout bas qu’il se négocie entre le pape, le duc de Milan et les deux républiques (Florence et Venise) une nouvelle ligue contre l’empire. On ajoute que notre ancien compagnon d’atelier a dû porter au marquis de Vasto les propositions des futurs alliés, qui espèrent gagner à leurs intérêts par de brillantes promesses le nouveau représentant de la puissance espagnole. On offrit bien à son oncle dans le temps, et pour les mêmes fins, la couronne napolitaine. Si Pasquale Gambara venait à réussir, attendez-vous à lui voir fournir une brillante carrière, dont le premier pas, je pense, sera la restitution des domaines paternels. S’il échoue, il sera désavoué d’abord, et ensuite étranglé ou poignardé secrètement comme coupable d’un assassinat bien avéré sur la personne du joaillier Antonio Toldo.

« Ce nom me rappelle naturellement Monna Lucrezia, l’amie de votre charmante fille Violante. Il avait été question pour cette malheureuse de prendre le voile par suite du scandale éclatant qui s’était fait autour de son nom ; mais elle a préféré se retirer auprès de sa mère, Loredana Mauro, qui lui a facilement pardonné. Ces deux dames font aujourd’hui le sujet de bien des propos, et nos Vénitiens railleurs ne leur épargnent pas les brocards. Parmi les personnages puissans et riches dont elles agréent particulièrement les visites, Francesco Contarini n’est ni le moins empressé, ni le moins libéral. (En marge est écrit ce vers latin : Si furtiva dédit nigrâ munuscula nocte.) Il a dans son palais les magnifiques esquisses saisies chez Pasquale, et les montre à ses amis intimes avec une satisfaction significative. Je lui en ai emprunté une pour un ouvrage qui rappellera, je crois, votre Tempête apaisée par saint Marc. C’est une Assomption destinée à l’église dei Frari [7] . Vous y verrez une singulière gamme de rouges dont l’effet s’accroît par l’intensité de quelques draperies de ce vert émeraude qu’on appelle aussi vert vénitien. Le manteau bleu qui s’agrafe au cou de la Vierge est rappelé en bas par un pan de draperie que tient un apôtre debout vu de face. Le rouge reparaît encore ainsi que le vert dans certaines écharpes que soulèvent en se jouant une douzaine de petits anges formant guirlande. Bref, j’estime l’ensemble assez complet, et de nature à vous satisfaire.

« Mais je reviens en terminant au signor Pasquale et à la veuve très consolée de ce malheureux joaillier. Vous les avez connus l’un et l’autre aussi bien que moi. Je n’ai rien à vous apprendre sur le compte de ces deux êtres, l’un pétri d’intelligence et d’orgueil, avec un bon fonds d’égoïsme impitoyable et de subtile duplicité, l’autre d’une rare hypocrisie jointe à un amour désordonné de sa beauté charnelle, et qui devait nécessairement, si son masque de pudeur tombait quelque jour, déchoir d’un élan rapide jusqu’au fond de l’abîme infâme.

« Ores, par un naturel effet de leurs vices originels et un juste décret de la Providence, les voilà où ils devaient arriver : le premier diplomate, la seconde courtisane ou peu s’en faut. Trouvez-vous par hasard qu’ils aient failli à leur vocation ? »


E.-D. FORGUES.

  1. L’auteur anonyme qui insérait naguère le récit qu’on va lire dans un des periodicals les plus en vogue, celui que dirige M. Charles Dickens, prétend l’avoir extrait d’un dossier intitulé Caso dei Gambareschi. Aussi croyons-nous devoir avertir loyalement nos lecteurs que nous nous sommes permi quelques variantes et quelques additions plus ou moins essentielles à cette chronique, peut-être apocryphe.
  2. Jeudi… (en dialecte vénitien), la boîte,… les dessins
  3. Trois heures à Venise, et d’après la manière dont les vingt-quatre divisions du jour sont dénombrées, équivalent à huit heures du soir.
  4. Cette toile du Titien a disparu en 1572 dans les flammes qui dévorèrent en partie le palais des doges.
  5. Gaston de Foix.
  6. Il s’agit, bien entendu, de Palma le Vieux. L’autre, qui portait le même prénom, ne naquit à Venise que dans l’année 1544.
  7. Ce tableau, dont il existe une belle estampe par Schiavone, a été, pour ainsi dire, découvert, il y a une quarantaine d’années, par Cicognara, et fait depuis lors l’admiration des cognoscenti.