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Zoellner. — Sur la nature des comètes

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Zoellner. Sur la nature des comètes. Contributions à l’histoire et à la théorie de la connaissance. (Über die Natur der Cometen. Beiträge zur Geschichte und Theorie des Erkenntniss. Leipzig, 2e Auflage, 1872, in-8o de 600 pages environ.)

Le livre de M. Zöllner est un plaidoyer passionné en faveur de l’union des sciences et de la spéculation ou encore de la métaphysique. Les divers écrits du savant professeur de Leipzig : ses Recherches photométriques, Leipzig, 1865, l’opuscule Sur la valeur universelle des principes mécaniques, id. 1866, étaient destinés déjà à servir le même dessein. Le cours qu’a dû professer cet hiver même M. Zöllner sur la physique astronomique promettait d’associer à cette étude l’examen des vues de Kant sur la philosophie de la nature. La cause de la spéculation métaphysique est donc devenue celle même de M. Zöllner ; et le grand ouvrage dont nous avons à parler est un des plus vigoureux efforts qu’elle ait suscités dans ces derniers temps. Mais ce livre est en même temps une apologie décidée du génie allemand, que l’auteur considère comme le seul ou du moins le plus parfait représentant de la cause, dont il s’est fait le champion. Voilà pourquoi M. Zöllner reproduit et vante les idées de Képler, d’Olbers, de Bessel, de Riemann, de Weber, de Schopenhauer et de Kant. S’il critique amèrement Helmholtz en certains endroits, il semble qu’il lui en veuille surtout d’avoir traduit les œuvres de savants étrangers, de Thomson et de Tyndall, sans faire des réserves suffisantes en faveur des droits de la spéculation et de l’originalité de la pensée allemande. C’est surtout contre les physiciens anglais, contre ceux dont nous venons de citer les noms, que notre auteur se plaît à multiplier les traits de sa critique. Leur exemple prouve hautement à ses yeux, si la preuve avait encore besoin d’être faite depuis Bacon, que le génie anglais est surtout empirique ou inductif, tandis que celui de l’Allemagne est surtout spéculatif ou déductif. Dans les dernières parties de l’ouvrage, M. Zöllner expose, au milieu de ses idées particulières sur différents problèmes d’astronomie, de physique et de physiologie, quelques-unes des vues spéculatives qu’il croit nécessaires ou favorables au progrès des sciences de la nature : notre analyse aura surtout pour objet de les faire ressortir.

L’introduction très-étendue demande un examen spécial. M. Zöllner y déclare que l’exposé et l’appréciation des travaux d’Olbers et de Bessel sur les comètes sont plutôt le prétexte que l’objet véritable de son livre. Comparant ces travaux trop peu cités aux théories de Herschell, de M. Faye, surtout de Tyndall sur le même sujet, le professeur de Leipzig affirme sans hésiter l’infériorité des secondes. Il va même jusqu’à dire qu’on rencontre des vues « beaucoup plus rationnelles » et même une théorie physique des comètes beaucoup plus parfaite dans les vieux écrits de Képler, au xvie siècle.

M. Zöllner se demande la cause de la médiocrité qu’il croit découvrir dans les conceptions de la plupart des physiciens sur les comètes. « J’ai trouvé, dit-il, que les représentants actuels des sciences exactes n’ont pas en général une claire conscience des premiers principes de la théorie de la connaissance. » Le nombre toujours croissant de leurs observations, l’usage purement et exclusivement empirique qu’ils en font ont eu pour résultat d’appauvrir et de corrompre en eux « la faculté d’appliquer avec conscience la loi de la causalité à la combinaison et à la sage interprétation des données de l’expérience. »

Il est si commode d’ailleurs de conquérir aujourd’hui la notoriété scientifique ! Avec de bons instruments, de la patience et du temps, on est bien malheureux, si l’on ne réussit pas à découvrir quelque fait ignoré. Et la moindre découverte suffit à illustrer le nom de son auteur, et à lui ouvrir l’accès des universités, pour peu qu’il ait un certain art du monde et l’habileté pratique, qui sait donner du lustre aux inventions les plus médiocres.

Cependant cette science tout empirique et les réputations suspectes qu’elle soutient semblent perdre de plus en plus dans l’opinion : une réaction énergique se prépare. Helmholtz, avec bien d’autres, mais plus efficacement peut-être qu’eux tous, s’est attaché à remettre en honneur le nom et les idées de Kant, même auprès des savants de métier.

Le secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences de Berlin, Du Bois-Reymond témoignait assez, par le discours solennel qu’il prononçait le 7 juillet 1870, « sur l’influence des idées de Leibniz dans la science moderne, » que l’esprit positif n’est plus le maître exclusif des intelligences scientifiques. On s’en convainc aisément par la lecture des passages suivants de ce discours : « La physiologie est, à la vérité, la science des conditions indispensables à l’exercice de la conscience ; mais il est facile de montrer qu’elle ne peut réussir à en expliquer seulement les premières manifestations, comme le plaisir et la peine. » — La théorie darwinienne rend compte par l’hérédité de l’apparition de bien des dispositions physiques et intellectuelles ; « ne pourrait-on pas croire que les idées prétendues innées ne sont, à leur tour, qu’un héritage naturel de notre espèce ? La doctrine de Leibniz s’accorde ici avec le darwinisme, qui la confirme dans son principe, tout en la dépassant par les applications fécondes qu’il en tire. Darwin fait entrer en quelque sorte l’harmonie préétablie dans le processus mécanique du monde. » M. du Bois-Reymond termine par cette déclaration capitale : « De bien des idées, qu’oublieux parfois de l’origine de nos trésors intellectuels nous nous plaisons à appeler nôtres, Leibniz ne pourrait-il pas, s’il revenait parmi nous après deux cents ans, affirmer dans la pleine conscience de son droit : ceci est l’esprit de mon esprit, la pensée de ma pensée ? »

Presque à la même époque, le 30 mars 1870, un autre physiologiste allemand, le professeur Ewald Hering, prononçait dans une séance solennelle de l’Académie de Vienne un discours plus pénétré encore que le précédent par le souffle nouveau de la spéculation, « sur la Mémoire comme fonction de la matière organisée. » Citons-en seulement la conclusion : « On appelle la tradition orale et écrite la mémoire de l’humanité ; et cette dénomination a sa vérité. Mais dans l’humanité vit encore une autre mémoire. Je veux dire la faculté innée à la substance cérébrale de reproduire (Reproductionsvermögen der Gehirnsubstans) les idées du passé. Sans un tel pouvoir, les écrits, le langage ne seraient pour les races futures que les vains signes des pensées du présent. Les plus grandes idées ont beau être immortalisées de mille manières par les écrits et le langage : elles n’ont aucun sens, pour des têtes qui ne sont pas prédisposées à les entendre (sind Nichts für Köpfe, die nicht dazu gestimmt sind). Il ne suffit pas d’en écouter ou d’en lire l’expression : il faut encore qu’on puisse en reproduire le sens en soi-même. Si, avec le trésor des idées qu’une génération hérite de la précédente, ne se transmettait pas et ne s’accroissait pas, comme un héritage non moins précieux, le perfectionnement intérieur et extérieur du cerveau ; si, avec les pensées conservées par l’écriture, les générations futures ne recevaient pas du passé une facilité plus grande à les reproduire, l’écriture et le langage seraient entièrement inutiles. La mémoire consciente de l’individu s’évanouit avec le moi ; mais la mémoire inconsciente de la nature est une faculté fidèle et impérissable. Celui qui réussit à graver dans cette mémoire immortelle les traces de son activité éphémère peut être assuré qu’elle les conservera et s’en souviendra pour toujours. »

Il y a dix ou vingt ans, aucun savant n’aurait pu tenir en public un pareil langage, sans s’entendre accuser d’intempérance spéculative, sans se voir repousser comme hérétique par ses collègues. Mais l’Allemagne semble revenir aujourd’hui aux dispositions intellectuelles qui constituent son vrai génie, et dont l’illustre Keppler offre un des plus parfaits modèles.

Un signe du temps plus curieux encore que ce retour de l’esprit allemand au goût des hautes spéculations, c’est la tendance actuelle du génie anglais lui-même, pourtant si positif, à s’engager, à la suite de Darwin et de Wallace, dans la voie des hypothèses cosmogoniques les plus hardies. La grande loi métaphysique de la continuité dans la nature n’a-t-elle pas été éclairée d’une lumière nouvelle par les découvertes de Darwin ?

Sans doute la théorie de l’évolution ne pouvait porter tous ses fruits qu’en Allemagne, sur le terrain consacré de la spéculation. Le génie allemand n’a pas hésité à pousser jusqu’aux dernières conséquences du principe Darwinien. C’est qu’avec le sens déductif qui le caractérise, il en a saisi immédiatement toute la fécondité logique, et ne s’est pas borné à y voir une généralisation des données de l’expérience. Il est curieux de consulter à ce sujet les notes dont, dès 1860, Bronn, le traducteur allemand de Charles Darwin, accompagnait le texte de son auteur.

La loi Darwinienne de la continuité n’est plus pour ceux qui en saisissent toute la portée philosophique que l’application au règne organique de l’hypothèse transcendentale, si bien formulée par Kant, de l’intelligibilité de la nature (Begreiflichkeit der Natur.) Mais cette loi doit embrasser à la fois le règne inorganique et le règne organique. Elle ne permet pas d’admettre que la série des causes naturelles soit arbitrairement interrompue par des interventions spéciales de la puissance créatrice. — M. Zöllner, pour son compte, n’hésitait pas, dans ses « recherches photométriques, » dès 1865, à se prononcer en faveur de la génération spontanée. Il soutient hardiment « qu’on ne peut nier, sans rejeter du même coup la loi de la causalité, qu’un jour le phénomène de la génératio æquivoca a dû réellement se produire. » Mais il a soin de remarquer que c’est sur une raison logique, à priori (logische, erkenntnisstheoretische Grund), et non sur des arguments empiriques qu’il fonde son assertion. L’insistance avec laquelle la plupart des naturalistes invoquent, pour résoudre le problème, des arguments de fait, lui paraît une preuve convaincante du peu de sens logique des savants d’aujourd’hui. Lors même qu’on réussirait à observer la production incontestable de germes organiques dans des vases absolument fermés à toute communication avec l’atmosphère, que pourrait-on répondre à celui qui soutiendrait que les germes organiques ne sont pas plus gros que les atomes d’éther, et pénètrent comme ces derniers à travers les pores des molécules matérielles, par suite à travers les parois de l’appareil employé ? On n’a pas plus droit de rejeter l’hypothèse de la génération spontanée que celle des atomes d’éther et de leurs vibrations. Toutes deux sont des conditions nécessaires à l’intelligibilité de la nature.

La tentative de ranimer chez les savants le goût de la spéculation, dit M. Zöllner en terminant sa très-curieuse préface, provoquera peut-être chez certains d’entre eux un sourire de compassion dédaigneuse. Mais quel que soit le succès de son entreprise, l’auteur demeure fidèle à l’espoir exprimé par le grand poète allemand :

« Que reste-t-il de toutes les philosophies ? Je ne sais pas.

« Mais la philosophie, je l’espère bien, subsistera, elle, éternellement. »

L’histoire des divisions de la pensée humaine ne fait, après tout, que justifier ces autres vers de Schiller :

« Que la discorde règne entre vous, philosophes et savants. Le temps de votre accord n’est pas encore venu.

« C’est en divisant vos efforts dans la recherche, que vous finirez par trouver la vérité. »

La période d’opposition, dont le grand poète concevait la nécessité, touche enfin à son terme. Le temps de la conciliation est arrivé : mille signes précurseurs en révèlent l’approche. M. Zöllner salue avec enthousiasme l’aurore de l’ère nouvelle qu’il désire et qu’il prévoit.

Entrons maintenant dans l’examen des diverses parties de l’ouvrage. Les deux premières contiennent l’exposé des théories d’Olbers et de Bessel et des vues propres à l’auteur sur la nature des comètes : nous n’avons pas à nous en occuper.

La IIIe partie est consacrée à l’examen de la théorie de Tyndall, moins encore pour en signaler les vices au point de vue de la science astronomique, que pour chercher dans l’analyse des erreurs du physicien anglais une preuve éclatante de ce défaut de sens spéculatif et logique, ou, pour parler le langage de l’auteur, d’esprit déductif, qui caractérise et égare beaucoup de savants actuels et surtout de savants anglais.

La théorie de M. Tyndall pèche contre les règles fondamentales de la logique. Pour qu’une hypothèse soit acceptable, il faut qu’elle ramène les causes inconnues des phénomènes à des causes connues ; et qu’elle diminue d’une au moins le nombre des premières. Or la théorie de Tyndall sur les comètes suppose l’intervention de quatre causes inconnues, et de causes beaucoup plus difficiles à entendre que les faits eux-mêmes, dont elles doivent donner l’explication. M. Zöllner entreprend de découvrir la source de ces erreurs impardonnables chez un esprit auquel on ne peut cependant refuser de grandes facultés. Il prend occasion de cette recherche pour nous exposer toute une doctrine sur les conditions et les règles du bon usage de l’entendement.

Ce chapitre, qui mérite d’être étudié, est intitulé : « de l’origine et de la signification pratique de l’Entendement. »

« Toutes les manifestations extérieures de la vie dans les organismes se produisent sous l’influence du plaisir et de la douleur… » L’Entendement n’est qu’une fonction par laquelle l’individu essaie de ramener ses sensations à leurs causes, et de construire le monde des objets. Il étend ainsi dans le temps et l’espace le cercle des influences dont il doit se préoccuper, en vue de son bonheur personnel. Par une série de raisonnements inconscients (unbewusste Schlüsse), l’Entendement procède à une première détermination des rapports de l’individu avec les objets extérieurs. — Il fait de même, lorsqu’il cherche à déterminer les rapports pratiques des actions de l’individu avec les actions des autres hommes. La valeur des actes volontaires se mesure, comme celle de toutes les autres manifestations de la vie, au plaisir ou à la peine qu’elles procurent à l’individu, soit dans la réalisation de son bien particulier, soit dans la réalisation d’un bien supérieur qu’il poursuit en commun avec les autres êtres raisonnables. Les actes dont il reçoit un plaisir font naître dans sa conscience la satisfaction morale (sittliche Freude) ; les autres lui causent de la honte (Scham.) Les premiers sont convenables (zweckmässige) ; les seconds, inconvenants (unzweckmässige.) Les raisonnements inconscients jouent un très-grand rôle dans nos jugements moraux, comme dans nos jugements théoriques. C’est qu’en effet les jugements moraux résument les expériences sans nombre, dont des milliers de générations ont subi l’action, et qui ont développé en elles des dispositions héréditaires à poursuivre certaines fins inconscientes — Les fins dont il s’agit doivent être entendues tout à fait dans le sens Darwinien d’une finalité « immanente » qui n’a pas été implantée dans les êtres par une intelligence située en dehors du monde. « De ce point de vue, les fonctions de l’Entendement, les aptitudes supérieures de l’intelligence et de la volonté doivent être considérées comme résultant des besoins que la lutte pour l’existence a développés chez l’individu, de même que les organes dont il se sert, pour modifier le monde extérieur et accommoder la nature à ses fins pratiques. » On comprend que les manifestations de la vie, auxquelles nous donnons le nom d’actions volontaires, ne se produisent dans un individu organisé qu’autant que, sous la pression du besoin, un organe s’est développé en lui, qui lui permet d’embrasser toute une série de relations causales dans le passé et l’avenir. Les manifestations de l’activité déployée par un tel organe sont « les opérations de l’Entendement. » La perfection de ces opérations se mesure donc à la durée que remplissent les phénomènes passés ou futurs, dont l’Entendement sait découvrir le rapport causal à un phénomène déterminé.

Toute cette longue digression, pour définir ce que c’est que la perversion ou la rectitude du jugement et des actes, fournit enfin à M. Zöllner le critérium qu’il applique avec une vivacité, à notre sens regrettable, aux vices de méthode et de caractère qu’il reproche à M. Tyndall. Il les résume d’une façon un peu pédantesque dans cette formule banale : « la quantité des fonctions intellectuelles a été corrompue chez M. Tyndall par l’influence de la vanité. » Les intérêts sacrés de la science, le souci patriotique de l’intégrité du génie allemand, trop souvent et trop solennellement invoqués par l’auteur, trahissent le besoin qu’il éprouve d’excuser les violences et les longueurs de sa polémique.

La IVe partie de l’ouvrage est remplie par d’importantes considérations sur l’histoire et la théorie de la connaissance.

Un premier chapitre analyse les théories de Pape, de Winnecke et de Brédichin sur la constitution des comètes ; l’auteur y trouve la justification des vues qu’il a précédemment émises. Il est bien évident que l’étude astronomique n’est ici encore qu’un prétexte à l’exposé des idées spéculatives de M. Zöllner : et ces dernières seules nous intéressent.

Le deuxième chapitre a pour objet d’établir que la matière est finie dans l’espace infini.

À la première condition seulement, on peut s’expliquer que la pression et la densité des corps aient une mesure finie. Il n’est pas nécessaire pour cela que l’espace et le temps soient infinis : on ne pourrait du reste l’admettre sans contredire le principe de raison suffisante. — Les autres propriétés de l’espace, ses trois dimensions, ne choquent pas la raison : elles ont d’ailleurs une origine empirique. « L’activité inconsciente de l’entendement a développé en nous l’intuition de la troisième dimension de l’espace, probablement sous l’effet d’une classe tout à fait déterminée de changements locaux, qui coïncident régulièrement avec le changement de notre propre point de vue. Dans le domaine des perceptions visuelles, par exemple, la cause dont il s’agit est le phénomène de la superposition réciproque et du changement local des images sur la rétine par rapport à la gauche et à la droite, quand le mouvement de notre œil ne se fait pas sur un plan parallèle à la ligne qui unit les deux objets. Afin d’expliquer ce phénomène mystérieux pour notre entendement, du moins dans l’état primitif de son activité inconsciente, et de le soumettre à la loi de la causalité, notre esprit s’est vu forcé de se faire une hypothèse sur la constitution de l’espace. C’est ainsi qu’aux deux dimensions de l’espace, dont les impressions sensibles avaient développé en nous l’intuition aux degrés inférieurs de l’organisation, la troisième dimension a été ajoutée. La justesse de cette hypothèse pour expliquer les actions du monde extérieur sur les sens s’étant trouvée confirmée par l’expérience d’une série infinie de générations, elle est devenue pour l’entendement des animaux supérieurs, dans l’état actuel de son développement, une vérité d’intuition tellement certaine, que nous ne sommes plus en état de faire abstraction de cette propriété de l’espace. » On pourrait observer un processus semblable dans le développement des connaissances de l’entendement conscient sur les phénomènes astronomiques. N’a-t-on pas dû, pour s’expliquer les mouvements des corps célestes, qui semblaient se produire seulement sur une surface sphérique, admettre, comme une troisième dimension de l’espace, la profondeur de la voûte céleste. On a transformé ainsi, à l’aide des lois de la perspective, les mouvements compliqués qui se montrent à nos sens en mouvements réels plus simples.

Cette explication empirique de l’origine et du développement de la notion d’espace a, dans les derniers temps, provoqué les curieuses et profondes recherches sur les principes de la géométrie de Gauss, de Riemann, de Helmholtz, etc.

L’hypothèse que la quantité de la matière est finie nous dispense de prêter des dimensions finies au temps et à l’espace, et de limiter ainsi arbitrairement la série des causes. « Si nous voulons bien supposer que la quantité de la matière est finie, et que l’espace n’est pas tel qu’Euclide le concevait, nous pouvons rendre compte de toutes les propriétés générales du monde réel. »

C’est Riemann surtout qu’il faut consulter, si l’on veut bien entendre la force des raisons qui sollicitent aujourd’hui l’entendement humain à modifier ses conceptions sur la nature de l’espace, et à rejeter la conception Euclidienne, comme il a dû précédemment faire correspondre ses idées sur les propriétés de l’espace, au développement de ses facultés organiques et de ses sens.

Le troisième chapitre de la IVe partie n’est pas moins riche que le second en observations ingénieuses. Il traite des propriétés générales de la matière.

M. Zöllner se pose la question suivante : « À quelles conditions les propriétés générales de la matière doivent-elles satisfaire pour répondre au besoin de la causalité, qui les a fait hypothétiquement attribuer par l’entendement à la matière ? »

Toute perception sensible ne se produit en nous qu’à la suite de raisonnements inconscients : car elle est toujours pour notre entendement la cause connue en dehors de nous (Object ausser uns) d’une action ressentie en nous (Empfindung). Or ces raisonnements ne sont qu’une application inconsciente du principe de causalité, comme Schopenhauer dès 1813, et, vingt-cinq ans plus tard, Helmholtz l’ont établi avec une irrésistible évidence. Mais, si l’existence de la loi de la causalité doit être considérée comme la première condition pour la possibilité de la connaissance expérimentale, même du fait le plus simple, « il est clair que la condition fondamentale, sans laquelle l’entendement manquerait des matériaux nécessaires à la construction de la réalité extérieure par l’application du principe de causalité, doit être également un fait donné et indépendant de toute démonstration. Les matériaux de l’entendement, ce sont les sensations. »

Voilà donc les deux conditions sans lesquelles les propriétés générales de la matière nous seraient inintelligibles : des raisonnements inconscients comme autant d’applications instinctives du principe de causalité, et des sensations.

Il paraît bien résulter de là que la sensation est une donnée beaucoup plus essentielle de l’observation que le mouvement, bien que nous soyons forcés d’attribuer ce dernier à la matière comme sa propriété la plus générale, et comme la condition sans laquelle les changements sensibles nous seraient inintelligibles. — Les propriétés mécaniques de la matière expriment les relations des phénomènes dans la durée et l’étendue : l’action des forces physiques ne fait qu’établir entre ces relations la régularité et l’enchaînement de relations causales. On comprend sans peine que le fait empirique de la sensation ne peut se tirer par voie de conséquence de ces propriétés mécaniques de la matière. Dans l’idée de la qualité particulière à telle sensation, nous ne découvrons aucun des éléments qui constituent les rapports de causalité, d’étendue et de durée. C’est ce qui explique qu’il soit absolument impossible d’analyser la qualité d’une sensation, et de la ramener à des concepts. Autrement le langage pourrait donner l’idée d’une sensation à celui qui ne la connaîtrait point par sa propre expérience : au sourd, par exemple, la sensation du son.

L’activité inconsciente, que l’entendement applique à la coordination des sensations, et qui lui permet de construire la réalité extérieure, se déploie toujours sous l’influence du plaisir et de la peine. « C’est que la somme d’activité qu’un être dépense est déterminée par les sensations du plaisir et de la peine ; et de telle sorte que les mouvements produits dans un cercle spécial de phénomènes semblent destinés à réaliser un but inconscient, à savoir, de réduire au minimum la somme des sensations pénibles. La vérité de cette loi pour expliquer les mouvements de l’homme et de l’animal ne serait peut-être pas bien difficile à démontrer. Il semble plus malaisé de constater expérimentalement que le travail des éléments de la matière est accompagné d’une certaine sensibilité… On peut juger aussi faible, aussi insignifiant que l’on voudra le degré de cette sensibilité : mais, selon moi, il est indispensable d’en admettre l’existence, si l’on veut comprendre les phénomènes de sensibilité, que l’expérience permet de constater dans la nature… — Nous n’attribuons la faculté de sentir qu’aux organismes supérieurs, uniquement par l’effet d’une induction précipitée et sur « la foi d’une simple analogie. » Si des organes et des sens plus développés et plus subtils nous permettaient d’observer le groupement et la régularité des mouvements qu’exécutent les molécules d’un cristal, lorsque ce dernier est profondément blessé en quelque endroit, nous trouverions sans doute que nous décidons bien à la légère, et que nous faisons une pure hypothèse, lorsque nous affirmons que les mouvements produits dans ce cristal ne sont absolument accompagnés d’aucune sensibilité. »

M. Zöllner, dans la Ve partie, sous le titre de « contributions à l’histoire et à la théorie des raisonnements inconscients, » revient sur des considérations déjà présentées, relativement au rôle des idées inconscientes dans le développement de nos jugements moraux comme de nos jugements théoriques. L’auteur s’attache particulièrement ici à contester l’originalité d’Helmholtz et à faire ressortir celle de Schopenhauer, qui, cinquante ans avant le premier, mettait hors de contestation le rôle des raisonnements inconscients. Helmholtz, dans son optique, reproduit les arguments et souvent le langage de son devancier, mais sans le mentionner. La réfutation que fait le même Helmholtz dans son optique des arguments dirigés par Stuart-Mill contre le caractère à priori du principe de causalité rappelle le passage curieux où Schopenhauer combat la théorie de Maine de Biran sur la causalité, voir le monde comme représentation et volonté, t. II, p. 41. — De même Wallace dans ses « Contributions to the theory of the natural selection, 1870, » emprunte au chapitre II des Parerga et au t. I, p. 122 Du monde comme volonté et représentation les raisons et presque les termes dont Schopenhauer se sert pour établir que la matière se résout en force, et que la force n’est que la manifestation de la volonté.

M. Zöllner, après avoir ainsi défendu les titres de Schopenhauer et déterminé la part qui lui revient dans la construction de la théorie des raisonnements inconscients, établit un parallèle entre les jugements moraux et les jugements théoriques, que ces raisonnements inconscients nous suggèrent.

La loi fondamentale de la morale, c’est que les motifs de nos actions soient tels qu’ils puissent être adoptés par tous les autres êtres raisonnables. Or, cette loi exprime la même tendance à régler, à réduire au minimum les actions des êtres raisonnables, que l’on démontre théoriquement et à priori pour les mouvements des molécules élémentaires d’un gaz, en partant de la supposition que les changements matériels y sont associés à des processus de sensibilité.

De même que le langage perpétue dans les mots les jugements théoriques que l’humanité a mis des milliers d’années à conquérir, ainsi la Religion et l’État perpétuent dans leurs lois et leurs préceptes les leçons morales que l’humanité a reçues de l’expérience et qu’elle a chèrement payées de son sang. — Ces vues s’accordent avec celles que Max-Müller a développées dans sa science comparée des religions.

Mais poursuivons l’analogie affirmée entre les réactions inconscientes de l’Entendement ; étudions-la dans le jeu des sens extérieurs et le développement du sens moral. « Nous observons qu’un exercice prolongé des organes sensibles et de l’activité intellectuelle qui s’y associe, affaiblit et émousse nos diverses facultés. Le sommeil seul peut les raviver par les périodes de repos qu’il leur ménage. De même l’activité sans trêve de la volonté affaiblit graduellement l’énergie de ses réactions morales ; et l’on voit par suite avec le temps la moralité et la convenance moyennes des actions humaines subir un arrêt funeste. » — « Le principe de la conservation de la force est aussi vrai dans les processus historiques que dans ceux de la nature. » Les premiers ont leur périodicité nécessaire comme les seconds ; et, sur la surface de notre globe, les phénomènes historiques obéissent à la même loi que les phénomènes météorologiques. C’est au jeu de forces inconscientes, comme celles qui agissent dans la nature, que l’histoire doit la régularité de son développement.

Buckle, dans son Histoire de la civilisation, méconnaît le rôle des puissances inconscientes qui gouvernent la volonté des individus et des peuples. Il attribue volontiers aux œuvres de l’entendement conscient, aux principes abstraits de la réflexion, une efficacité égale, sinon supérieure, à celle de ces facteurs inconscients sur notre volonté. « Mais aussi peu la connaissance des lois de la statique nous met en état de tenir un ballon en équilibre sur notre main, aussi peu la connaissance la plus exacte des lois de la morale et de leur sagesse parfaite suffit à triompher dans un cas particulier de l’opposition des motifs contraires. » Il y faut joindre ce tact et cet instinct moral, que l’habitude entretient et perfectionne dans la série des générations. C’est en ce sens que la religion et la civilisation du Moyen-Âge ont préparé le développement moral de la conscience moderne, et ne méritent pas le dédain et la condamnation trop absolue de Buckle.

M. Zöllner passe ensuite au rôle des raisonnements inconscients dans une classe spéciale de perceptions sensibles, celles de la vue. Il insiste sur les travaux de Schopenhauer et de Weber à ce sujet, et reproche, comme précédemment, à Helmholtz de laisser trop volontiers dans l’ombre ce qu’il doit à ses devanciers. Weber, par exemple, n’avait-il pas dit expressément avant Helmholtz : « Les idées du temps, de l’espace et du nombre ne sont pas les résultats de l’expérience, mais l’expérience n’est possible justement que parce que nous avons la faculté d’interpréter les impressions sensibles, conformément aux catégories de l’espace, du temps et du nombre. » L’auteur fait des observations intéressantes sur les couleurs, les nerfs, sur la rétine avec ses trois espèces de fibres à l’irritabilité différente, sur l’influence de l’attention dans les mouvements des muscles et la sensibilité des nerfs. Il présente enfin quelques considérations rapides touchant la possibilité de la psychologie expérimentale, et la nécessité de distinguer deux parties dans la psychophysique, la statique et la dynamique.

La dernière partie du livre est consacrée à la glorification de Kant et des services qu’il a rendus à la science. Après une courte et un peu déclamatoire biographie de Kant, M. Zöllner s’attache à établir par une série de citations décisives, que Kant a pressenti, cent ans à l’avance, beaucoup des conceptions physiques et astronomiques de la science contemporaine. Il suffit de rappeler sa théorie des étoiles fixes et des nébuleuses ; son explication des comètes ; l’accord de ses vues et de celles de Laplace sur l’origine du système planétaire et sur l’anneau de Saturne. Ajoutons enfin qu’on trouve déjà chez lui les idées que Mayer en 1848, que Delaunay en 1864, ont fait accepter touchant l’explication du flux et du reflux et la vitesse de rotation de la terre ; que sur la théorie des vents et la loi de la rotation il avait devancé les théories de Dove (1835). Il n’est pas besoin de faire remarquer que la plupart des citations de M. Zöllner sont empruntées à l’histoire du ciel, le second ouvrage de la jeunesse de Kant.

L’auteur ne pouvait placer sous un plus illustre patronage que celui du père de la philosophie critique l’alliance qu’il rêve de conclure entre la spéculation et la science. Nous croyons que son appel n’a pas été sans écho, si nous en jugeons par le succès que son ouvrage a obtenu en Allemagne. Malgré la confusion trop fréquente des divisions, la déclamation et les personnalité violentes, malgré l’appareil parfois pédantesque de la critique, son livre mérite d’être médité par tous les lecteurs français qui s’intéressent aux progrès de la science et de la philosophie, et qui voient comme M. Zöllner, dans l’accord de ces deux sœurs trop souvent ennemies, le gage le plus assuré des progrès futurs et de la pacification des esprits.

Nolen.