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Zofloya, ou Le Maure/Chapitre 17

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Traduction par Mme de Viterne.
Imprimerie de Hocquet et Cie (Tome IIp. 159-178).


CHAPITRE XVII.


C’était donc de la sorte que la fille de Laurina se disposait à suivre ses traces ; une flamme adultère dévorait également son sein, à l’exception que la dernière s’était trouvée entraînée par une séduction combinée, tandis que celle-ci se portait d’elle-même à trahir un époux aussi digne d’être aimé que Lorédani. Victoria, du premier instant qu’elle vit Henriquez, se livra à l’idée de s’en faire aimer ; n’ayant jamais été réprimée dans son enfance, ni n’ayant jamais bien connu le pouvoir que la raison nous donne sur nos passions, elle se laissa aller à la faiblesse de son cœur ; l’éducation n’avait corrigé en elle, ni la vanité, ni l’obstination, ni la sécheresse d’âme, qui en faisaient une créature très-imparfaite : elle n’avait nulle idée d’acquérir ces qualités indispensables pour tout être appelé à coopérer au bien de la société par ses exemples, surtout pour les femmes dont les vices sont plus pernicieux que ceux d’un autre sexe, en ce qu’elles sont presque toujours chargées de semer les premiers principes dans le sein de la jeunesse ; principes qui ne se perdent jamais, quels qu’ils soient. La malheureuse Victoria, ne connaissait rien autre, que les passions les plus noires ; l’envie, la haine, portées jusqu’à la férocité ; un amour d’elle-même qui la rendait insensible pour tout autre, et qui lui faisait rapporter chaque action de sa vie à sa seule satisfaction. Voilà les traits caractéristiques de son humeur : entraînée par ses penchans naturels, et encouragée par l’inconduite de sa mère, Victoria ne pouvait marcher que d’erreurs en erreurs, de crime en crime ; et son âme privée du moindre rayon de vertu, devait, hélas ! rester plongée dans une éternelle nuit.

Henriquez l’occupait sans cesse, même pendant son sommeil : en s’éveillant il était sa première pensée. Enfin, de peu-à-peu, de moment en moment, sa passion prit une telle force, qu’elle commença à voir avec répugnance celui qui avait les droits les plus sacrés sur son affection et sa gratitude.

La pauvre Lilla, par contre-coup, devint de plus en plus odieuse à Victoria, qui chargeait l’air qu’elle respirait de souhaits ardens pour sa destruction. Cependant aucun des êtres avec qui elle vivait, ne soupçonnait les sentimens qui l’inspiraient ; car l’estimable Bérenza, instruit par une douce philosophie, croyait tout bonnement que l’amour se paye par l’amour ; et continuant de bien penser de sa femme, il ne variait nullement dans sa tendresse. Lilla, vraie comme la nature, se confiait dans des apparences de bonté, tandis qu’Henriquez, en contemplation devant un objet adoré, ne prenait pas garde aux regards passionnés qu’une autre lui dirigeait, ni aux attentions dont ils étaient accompagnés.

L’orpheline Lilla avait absolument tout ce qu’il faut pour inspirer l’amour le plus ardent dans un jeune homme d’un goût délicat. Pure, innocente, et dégagée de la moindre pensée qui pût ternir le lustre des belles âmes, la beauté de son esprit répondait à ses perfections morales. Elle était petite de taille, mais d’une proportion exquise : une douceur séraphique était répandue sur ses traits, beaux comme ceux d’une des trois grâces ; ses joues, d’un rouge virginal, en donnant plus de vivacité, rendaient plus éblouissante la blancheur de sa peau : ses cheveux cendrés flottaient sur ses épaules, et son air tout angélique donnait bien l’idée de l’innocence dans les premiers jours du monde : de plus sa situation était bien faite pour exciter un intérêt réel ; car la belle Lilla, orpheline de père et de mère, n’avait plus pour appui de sa tendre jeunesse, que cette parente infirme, dont l’existence paraissait de jour en jour plus précoce. Voilà aussi ce qui rendait le bienveillant Bérenza empressé à accélérer son bonheur, et lui faisait désirer ardemment de voir l’année de son deuil révolue, pour la remettre entre les bras de son frère, comme en un refuge honorable et certain.

Le tems se passa, et l’effervescence des passions de Victoria s’accrut jusqu’au délire. Il n’y avait que la considération du retard apporté au mariage d’Henriquez, par son amie scrupuleuse, qui pût la retenir dans la discrétion nécessaire à l’accomplissement de ses desseins ; mais comme elle voyait que le jeune homme était insensible à ses vues, elle s’en impatienta au point de tout risquer pour se satisfaire.

Les idées les plus affreuses prirent alors possession de son esprit : les extrémités et l’horreur du crime ne lui étaient rien en comparaison de n’être point aimée d’Henriquez. Le voir prodiguer à Lilla les marques du plus tendre attachement, lui donnait une fureur qu’elle pouvait à peine contenir ; c’était alors qu’elle sentait bien n’avoir jamais aimé le comte de Bérenza, et que les circonstances seules et la situation du moment l’avaient portée à fuir pour l’aller trouver, comme l’unique protecteur qu’elle eût à espérer. Maintenant, elle ne le voyait plus que comme un séducteur sans délicatesse, qui ne s’était conduit envers elle, que par des motifs intéressés. Beaucoup plus âgé qu’elle, il était clair qu’il comptait la rendre son esclave en l’épousant ; et s’il n’avait pas pris avantage des situations d’abord, ce n’avait été que par un rafinement du plus grossier artifice : mais Henriquez, l’aimable Henriquez lui eût convenu bien davantage, et si Bérenza avait voulu se conduire plus généreusement, c’était pour ce frère qu’il devait la ménager.

Voilà comme l’ingrate analisait la conduite noble et délicate du Comte ; elle oubliait son attachement désintéressé, sa patience, tout enfin de lui. C’est ainsi que les méchans, à la poursuite de quelqu’objet favori, méprisent les biens qu’ils doivent à d’autres.

Se retirant un soir dans son appartement, plus sombre et plus tourmentée que jamais, elle se jetta toute habillée sur son lit, pour souhaiter que Bérenza, que Lilla, et même tout l’univers, (comme s’il se fût trouvé là pour la contraindre) fussent exterminés. Sa poitrine se gonfla de colère, et la rage, le désespoir s’emparèrent d’elle dans toute leur force ; deux fois elle s’élança du lit, comme pressée par quelque dessein horrible, dont elle ne pouvait trop discerner le but ! des images étranges, épouvantables, attaquèrent son cerveau : un feu dévorant s’attacha à ses entrailles : elle fut même étonnée de la violence de ses sensations, et se crut pour un instant, sous l’influence de quelque pouvoir inconnu.

Transportée tout à fait au-delà des bornes de la raison, elle s’attendait à voir apparaître quelqu’être surnaturel qui pût lui expliquer ce qu’elle éprouvait, et peut-être adoucir son mal… elle regarda de tous côtés… mais rien ne paraissait… tout était paisible autour de Victoria… l’enfer seul était dans son sein ! sa lampe réfléchissait une pâle lumière sur quelques meubles de sa chambre… cette clarté solitaire s’étendit davantage… c’était les rayons de la lune qui, perçant à travers les rideaux de la fenêtre, faisaient discerner la solitude profonde où veillait Victoria ! ses grands yeux, qu’elle promenait de tous côtés, n’apercevant rien, un mouvement machinal lui fit porter la main à son front, et de suite à son cœur, qui battait avec violence. Épuisée par le combat singulier qui se passait en elle, sa tête retomba sur son chevet.

Enfin, un sommeil pénible vint engourdir ses sens ; mais bientôt les songes les plus extraordinaires s’amoncelèrent pour agiter autrement son imagination. D’abord, elle vit Henriquez et Lilla dans un jardin magnifique ; le bras du premier était passé autour du corps de la jeune personne, dont la tête se penchait sur l’épaule de son ami, qui la regardait d’un air d’amour idolâtre. Un gémissement profond partit du sein de la misérable Victoria. Elle fit des efforts inutiles pour détourner ses yeux, et tandis qu’elle éprouvait un tourment affreux à la vue de ces deux êtres, ils disparurent, et elle se trouva seule dans une partie isolée du jardin ; alors elle vit s’approcher un groupe de figures d’hommes les plus grotesques, qui semblaient marcher dans l’air, mais à une petite distance de la terre ; et comme ils étaient plus près, elle remarqua que leurs traits étaient beaux, quoique frappés de la pâleur du sépulcre. Ces figures passaient devant elle l’une après l’autre, quand un Maure d’une taille majestueuse se présenta. Il était vêtu d’une draperie blanche parsemée d’or ; sur sa tête se voyait un turban égal en blancheur à la robe, et éblouissant d’émeraudes. Il était surmonté d’une superbe plume verte et flottante. Ce Maure portait une chaîne d’or à son col, et ses oreilles étaient chargées d’anneaux d’une énorme grandeur, et du même métal.

Victoria regarda cette figure avec une sorte de crainte, et la vit s’agenouiller en lui tendant les bras. Elle en fut pour le coup effrayée, et voulant fuir, elle s’éveilla.

En réfléchissant sur son rêve, elle ne put l’attribuer qu’au dérangement de ses organes, et éloignant tout ce qu’il avait de désagréable, elle parvint à se rendormir.

À peine avait-elle perdu connaissance, que les images fantastiques revinrent l’occuper. Alors elle se vit dans une église extrêmement illuminée, et… horrible vue ! comme elle s’avançait vers l’autel, Lilla parut conduite par Henriquez, et vêtue en mariée. À l’instant où leurs mains allaient se joindre, le Maure qu’elle avait vu dans son songe précédent, se mit entr’eux, et lui fit signe de s’avancer. Une impulsion irrésistible la porta vers lui… elle touchait sa main quand Bérenza arriva, et lui prenant le bras, la repoussa loin de l’autel. Veux-tu m’appartenir, lui dit le Maure à l’oreille, et d’une voix précipitée ? personne alors n’aura de pouvoir sur toi. Victoria hésita et regarda Henriquez. Le Maure s’éloigna, et les mains des deux époux se rejoignirent. Veux-tu m’appartenir, lui cria encore l’être bizarre avec plus de force, et le mariage n’aura pas lieu… — oh ! oui, oui, répondit promptement Victoria, qui n’avait d’autre crainte en ce moment que de le voir s’accomplir. À l’instant elle occupa la place de Lilla, et cette charmante créature ne fut plus Lilla fraîche et pleine d’attraits, mais un spectre livide qui s’envola à travers le dôme de l’église en poussant des cris épouvantables ; pendant ce tems, Bérenza, blessé soudain par une main invisible, tomba couvert de sang au pied de l’autel ! la joie s’empara alors de Victoria ; elle voulut prendre la main d’Henriquez, et le regardant, elle le vit se changer en un squelette effroyable… la terreur la réveilla de nouveau.

Son âme se trouva alors dans un chaos d’agitation et d’horreur, dont elle eut peine à sortir. Cherchant cependant, par de violens efforts, à recueillir ses idées et à reprendre sa fermeté d’esprit, elle rassembla les singularités de son rêve pour se les expliquer.

L’image qui se présenta le plus vivement fut celle du maure, qu’elle avait l’idée confuse d’avoir vu auparavant. Après quelques minutes de réflexion, elle l’identifia à Zofloya, le domestique d’Henriquez ; mais elle ne pouvait comprendre comment il était venu occuper ses songes, d’autant qu’elle y avait encore peu fait d’attention jusqu’alors. Ce qu’il y avait de certain, c’est que cette ressemblance était parfaite, quoiqu’un air de supériorité accompagnât l’être de son rêve. Elle pensa ensuite au moment terrible où les mains de Lilla et d’Henriquez se joignirent, et où le Maure était venu pour empêcher le mariage. Puis elle se reposait avec plaisir sur la vue de Bérenza assassiné et mourant à ses pieds, ce qu’elle considérait comme un présage de succès. Néanmoins, plus elle se retraçait ses visions chimériques, et plus elle se perdait dans leur bizarrerie. Elle finit par croire, à son avantage, que toutes les oppositions seraient détruites, et qu’à la fin elle obtiendrait Henriquez. Voilà comme elle interprêta les travaux fantastiques d’un esprit égaré. Les fréquentes apparitions de Zofloya lui parurent la simple conséquence de ce qu’elle le voyait pendant le jour, soit en servant son maître à table, soit en se montrant dans quelque partie du palais, tandis qu’Henriquez, changé en squelette, en recevant sa main, signifiait qu’il voulait être à elle jusqu’à la mort.

Le jour suivant, elle ne parut que fort tard, et seulement pour se mettre à table. En entrant dans la salle à manger, le premier objet qui attira son attention fut le maure, qui se tenait debout derrière la chaise de son maître. Comme elle passait près de lui, sa grande et belle stature la frappa ; elle remarqua combien il ressemblait, dans ses traits et son vêtement, à l’être du songe. Assise à sa place, ses yeux se tournèrent comme malgré elle vers Zofloya. Une ou deux fois elle crut remarquer qu’il la regardait avec une attention particulière, et les idées les plus bizares lui vinrent à ce sujet : elle tomba dans une abstraction complète. Comme on était habitué, depuis quelque tems, à la voir ainsi, personne n’y prit garde, mais l’excellent Bérenza déplorait en secret le changement de sa chère épouse. Sans se permettre le moindre reproche, il cherchait, par les soins les plus aimables, à dissiper cette mélancolie étrange. La douce Lilla tentait aussi, soit par ses paroles, soit par ses prévenances, d’éloigner une tristesse si évidente pour tout le monde.

Mais l’aimable fille aigrissait plutôt qu’elle n’adoucissait l’âme de Victoria. Elle ne faisait que l’irriter et la jeter dans des sensations pleines d’amertume. La solitude était donc ce qui lui convenait le mieux, et comme elle refusait obstinément de donner à Bérenza une raison de cette humeur si sombre, il lui permit de suivre en cela ses goûts. N’imaginant pas le mal qui faisait des progrès dans son cœur, il crut qu’en ne la tourmentant point, cette tristesse se passerait.

Quant à Henriquez, quoiqu’il la traitât avec amitié et respect, comme l’épouse de son frère, il ne faisait rien de plus, d’abord, parce qu’il était tout entier à Lilla, et ensuite parce que la trouvant totalement différente de caractère et de personne avec sa bien-aimée, non-seulement il ne pouvait regarder ces deux créatures comme d’une même classe, mais Victoria lui inspirait une sorte de dégoût, par la raison qu’elle était l’opposé de sa délicate et douce maîtresse.

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