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Zofloya, ou Le Maure/Chapitre 20

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Traduction par Mme de Viterne.
Imprimerie de Hocquet et Cie (Tome IIIp. 5-28).


CHAPITRE XX.


Le lendemain, à peine les ombres du soir eurent-elles commencé à dessiner le contour des montagnes, que Victoria se rendit à l’endroit où le maure Zofloya lui avait donné rendez-vous. Elle l’y trouva déjà, et lorsqu’il l’aperçut, il s’avança en la saluant avec grâce. « Venez vous asseoir, belle signora, dit-il en la conduisant respectueusement sur un banc ombragé d’acacias magnifiques. »

Victoria obéit. Les manières de Zofloya, comme nous l’avons déjà observé, lui en imposaient : en dire la raison, lui eût été difficile, si ce n’est que le croyant en quelque sorte fait pour décider de sa destinée, idée qu’elle eut conçue d’après ses songes, elle se croyait obligée, par intérêt, à lui montrer de la soumission ; ou bien encore, parce qu’elle l’avait fait confident de la faiblesse de son cœur, dans l’espoir qu’il la servirait. Le maure, moins timide cette fois, s’assit sans façon auprès d’elle. À coup sûr la fille de Laurina ne connaissait pas la crainte, ni n’avait ombre de timidité ; cependant une certaine inquiétude s’empara de son esprit en se voyant si proche de cet homme. La nuit s’avançait à grands pas, et répandait une teinte plus sombre sur sa figure noire, tandis que son turban, d’un blanc de neige, formait un violent contraste avec sa peau. Les perles qui entouraient ses bras et ses jambes nues, n’en paraissaient que davantage, et l’obscurité ajoutait à l’air grand et majestueux de sa personne. Sa beauté avait en ce moment quelque chose de particulier, fait pour inspirer cet étonnement respectueux qu’on ne sent que pour les immortels.

» Signora ! dit-il d’une voix douce et harmonieuse, j’avais deviné depuis long-tems ce secret pénible qui pesait sur votre cœur ; mais je désirais en entendre l’aveu de votre belle bouche ; je voulais en être ainsi assuré. Ne pensez pas, femme charmante, que j’aie voulu pénétrer dans les replis secrets de votre âme, par une curiosité indiscrète, non ; c’était pour vous donner l’assurance que je possède un pouvoir presqu’égal à mes souhaits pour votre bonheur ; mais quand ce pouvoir ne s’étendrait pas aussi loin, vous avez du moins trouvé un être susceptible d’y prendre part.

Victoria ne disait mot… Le maure continua.

» Ne croyez point, madame, que Zofloya ait un cœur analogue à sa couleur. Non, vous devez mieux en juger. Les espérances trompent le plus souvent ; mais si vous voulez m’éprouver, en cherchant auprès de moi un soulagement à votre douleur, déposez dans mon sein tous ces tourmens qui assiègent votre âme, et comptez sur les efforts que j’apporterai à l’en guérir. »

Ce discours de Zofloya, depuis son commencement, avait déjà bien allégé l’oppression de Victoria. Ses paroles faisaient l’effet d’une douce rosée sur un sable brillant. Quelque chose de suave se répandait dans tout son être, et elle découvrait par avance, dans l’avenir, l’exécution des promesses qu’il lui avait faites. Sitôt que le maure eut cessé son langage agréable à l’oreille de Victoria, elle le regarda attentivement, et, malgré l’obscurité, elle put discerner sur son visage noir, l’éclat de deux yeux, qui, comme des diamans, étincelaient de la clarté la plus vive. Elle se pencha vers lui et dit :

» Que vous puissiez ou non m’obliger, Zofloya, c’est ce que m’apprendra l’expérience ; mais je me sens portée à vous faire part entièrement de mon secret. Je vous ai déjà nommé l’objet de mon amour. Quoiqu’épouse du comte Berenza, j’aime, j’adore son frère Henriquez. Ce qu’il y a de désespérant pour moi, c’est qu’une petite fille, que je méprise, ait la prétention de le captiver, et qu’en effet il ne s’occupe que d’elle. Cependant, ce ne serait pas l’ascendant qu’une pareille espèce a acquis sur un cœur neuf, qui m’effrayerais, si je n’étais liée indissolublement à un homme que j’abhore, qui se trouve entre le bonheur et moi, et qui n’est venu sur cette terre maudite, que pour mettre le sceau à mon infortune. Si j’étais libre… libre des fers qui me tiennent attachée à Bérenza, je parviendrais bientôt à chasser du cœur d’Henriquez la petite créature qui l’enchante. Je lui apprendrais qu’il est né pour un sentiment plus relevé, plus fait pour le rendre heureux ; et il renoncerait bientôt à sa passion puérile, qu’il ne doit qu’à la simplicité d’une première jeunesse. Ô Zofloya ! cela serait, si j’en avais la possibilité ; mais, jamais, oh, non, jamais ce bonheur ne sera le mien ! »

Victoria laissa aller sa tête sur sa main, et s’arrêta. Reprenant ensuite sa phrase avec plus de rapidité, elle dit : « Voilà donc mon secret… voilà quels sont mes souhaits… mon désespoir… dites, dites maintenant, Zofloya, quelle consolation vous pourriez avoir à m’offrir ? »

» Mais, signora, je vous conseillerais de ne pas vous désespérer.

» Est-ce tout ?

» Êtes-vous d’un esprit ferme et persévérant, signora ?

» Mon cœur ne connaît nulle crainte, et je suis capable de pousser mes desseins jusqu’à la dernière extrémité, dit Victoria, en se frappant la poitrine.

» Sont-ce bien là les attributs de votre caractère, signora, et n’avez-vous pas besoin d’être soutenue dans votre hardiesse ?

» Je ne vois pas comment je trouverais un être qui pût m’enhardir ; ce qu’il y a de certain, c’est que je me crois de force à tenir tête à tous les événemens, quels qu’ils soient.

» Non pas si vous étiez toujours seule, belle dame.

» Mais, Zofloya, je ne vous entends pas ; expliquez-vous, je vous prie.

» Je voudrais savoir, madame, dans le cas ou vous vous détermineriez à agir selon vos désirs, si aucun accident ou circonstance ne vous arrêterait ; si, par exemple, je vous indiquais une marche sûre de vous satisfaire, consentiriez-vous à la suivre ?

» Ô excellent Zofloya, s’écria-t-elle, pouvant à peine contenir sa joie, et prenant la main du maure pour la presser sur son cœur.

» Madame ! calmez-vous, et n’honorez pas ainsi le plus humble de vos esclaves.

» Eh bien, parlez donc, Zofloya, car je crois vos paroles magiques : elles adoucissent mon âme, et me rendent à l’espérance.

 » Et si je parle, signora, m’ordonnerez-vous de me taire ! Ne me blâmerez-vous pas ?

Victoria répondit par un geste, accompagné d’un soupir ; et Zofloya reprit ainsi :

» Peu avant la défaite malheureuse de mes compatriotes en Grenade, par Ferdinand d’Aragon, j’étais devenu la propriété d’un Grand d’Espagne, qui me recommanda en mourant au seigneur Henriquez. J’avais reçu une éducation digne de ma naissance, et les sciences et les armes me furent familières dès ma tendre jeunesse. J’étudiais la botanique, la chimie et l’astrologie. Étant encouragé par un savant de Grenade, qui avait pris plaisir à cultiver mes goûts, je devins beaucoup plus instruit sous ses leçons que je ne l’étais encore ; et il m’initia dans des connaissances très-étendues. Tandis que je demeurais en Aragon avec mon premier maître, j’eus tout le loisir de m’appliquer à l’étude approfondie de mes branches favorites de science ; car je n’étais astreint à aucune contrainte avec lui, et il me traitait en égal, même en ami, plutôt qu’en esclave. »

» Oh ! Zofloya, combien cette narration nous écarte de notre sujet.

» Laissez-moi continuer, s’il vous plaît, madame, observa le maure, d’un ton qui commandait l’attention.

» Jouissant donc d’une pleine liberté, je me livrai, comme je viens de le dire, à mes occupations favorites. J’obtins une connaissance parfaite des simples et des minéraux, et sus comment on en pourrait tirer parti. Personne, jusqu’à ce jour, je le puis dire, n’a porté plus loin les calculs à cet égard, et n’en a tiré des effets plus infaillibles. Pour ce, je m’attachais principalement à la chimie, toutefois sans abandonner mes études astrologiques. Une grande application, (aidée, il est vrai, par des expériences particulières) me firent trouver l’art de composer des poisons à un degré imminent ; et en composant les plus subtils, je puis diminuer leur force à un point imperceptible. Je fis d’abord mes essais sur des animaux, et ensuite sur ceux qui m’avaient offensé !

Victoria tressaillit, mais le maure feignit de n’en rien voir, et continua de parler.

» Par ces essais, je connus l’effet plus au moins prompt de mes poisons. Un jour, un petit lévrier gambadait à mes pieds, je lui jetai une très-petite boulette qu’il prit, et, cinq minutes après, il tomba mort, sans effort ni convulsion. J’ai vu l’homme que je haïssais, et qui oubliait m’avoir offensé, sourire en ma présence, tandis que par l’effet ménagé et invisible du poison que je lui avais fait prendre, et qui circulait rapidement dans ses veines, il gagnait tout doucement les portes de la mort ! Pour la femme qui osa préférer un autre à moi, j’étendis d’abord ma vengeance sur son amant, et ensuite sur elle. Par le pouvoir des drogues que je leur donnai, leur amour s’est changé en haine, et ils ne sont revenus de leur délire que pour ressentir le dernier effet du poison. Jamais dans aucune circonstance mes essais n’ont manqué. Ce que je voulais arrivait, et en tems ainsi que de la même manière que je le décidais ! Plusieurs autres secrets surprenans de la nature m’ont été révélés ; mais s’étendre là-dessus, serait, comme vous l’observez, signora, s’écarter de son sujet ; c’est pourquoi je vous demanderai, pour abréger, si vous avez un choix à faire entre le poison lent et le prompt ?

Victoria fut pour un moment interdite à une question semblable, ce que le maure n’ayant pas l’air de remarquer, il tira de sa poche une petite boîte d’or qu’il ouvrit. Elle renfermait quantité de petits paquets divisés. Il en ôta en disant :

» Ce papier contient le poison le plus infaillible que jamais la main de l’art ait composé. Il donne une mort, lente mais sûre. On peut le faire prendre dans le vin, dans la nourriture… On peut même l’introduire dans le fruit par une piqûre de la plus petite épingle. C’est celui que je vous recommande, signora, pour commencer. Prenez-le, et faites-en usage à la première occasion qui se présentera. »

Victoria s’empara du petit paquet… Elle fut quelques minutes sans parler… et dit ensuite : » Eh bien, ce sera pour Berenza. « 

Le maure sourit, et fit un geste qui voulait dire : vous êtes la maîtresse. Puis reprenant un air plus grave, il observa que, quand des barrières s’opposaient à la poursuite d’un objet favori, il fallait les rompre, ou bien se résoudre à le perdre ; que pour remédier à un mal, il était nécessaire d’en extirper jusqu’à la racine ; qu’on ne gagnait rien à émonder un arbre qui gênait ; qu’ainsi Victoria devait se déterminer à franchir des liens qui ne convenaient qu’aux âmes vulgaires, et se dégager de ce qu’on appelle communément bienséance chez les femmes, en déclarant franchement sa passion au signor Henriquez ; qu’il ne faisait pas de doute que celui-ci ne s’empressât d’y répondre. Le maure demanda ensuite comment, étant la femme d’un autre, elle s’arrangerait pour jouir du bonheur avec l’être qu’elle idolâtrait. « Manqueriez-vous de résolution, belle signora, poursuivit-il, pour une chose très-facile à exécuter lorsqu’il s’agit de voir combler vos souhaits ? Si je ne me trompe, le caractère de la signora est d’un naturel plus décidé ! » Une sorte d’ironie accompagnait ces mots.

» Ce n’est pas que je manque de résolution, Zofloya, dit-elle un peu piquée, je désire… oh ! oui, je souhaite ardemment d’être délivrée de Bérenza ; mais le faire mourir de la sorte… ! non, je n’hésite pas ; cependant… si… elle s’arrête comme ayant honte de son manque de hardiesse.

» Vous n’hésitez pas, madame ! ceci n’est pas bien certain. Au surplus, qui vous arrêterait ? Votre époux a-t-il craint de sacrifier votre jeunesse et votre beauté à sa satisfaction ? Pourquoi voudriez-vous être plus généreuse que lui ? Vous le haïssez, dites-vous, et cependant vous recevez avec une sorte de plaisir les caresses qu’il vous prodigue. Vous lui nuiriez moins en le privant de la vie, et vous vous épargneriez une suite de faussetés ; mais la conscience de Victoria serait-elle assujétie à la sotte inspection d’un confesseur ? je ne puis le croire… d’où naîtraient donc ses scrupules ? La nature, madame, étend ses droits sur tout ce qui est destiné à ses jouissances ; et ce sont nos intentions qu’elle nous ordonne de suivre. Eh ! que deviendrait ce privilège tant vanté de l’homme sur le reste de la création, s’il cédait constament son bonheur aux chétives représentations des pédans d’école ? Que deviendrait-il s’il écoutait leurs définitions verbeuses sur ce qui est bien ou mal ? Plus des trois-quarts du genre humain a décidé la question : tout est bien, lorsqu’il s’agit de nous rendre heureux, et le mal ne consiste que dans ce qui s’y oppose. Il faut donc détruire l’un pour jouir de l’autre ; autrement la vie n’est qu’un supplice. Convenez, signora, que quand on a en main le pouvoir de s’assurer du bonheur, il serait bien maladroit de laisser placer entre soi et ses espérances un moyen qui en détruirait la belle perspective ? Quel argument peut-on opposer à la nécessité de se délivrer d’une contrainte… Le comte Bérenza, par exemple, n’a-t-il pas vécu assez long-tems dans les plaisirs ? Eh bien, il faut qu’il cède sa place à un autre ; car il ne convient pas qu’il envahisse ainsi le bonheur d’autrui. Mais devrait-il vivre encore mille ans, chaque jour ne lui serait qu’une répétition monotone du passé, et, à la longue, le plaisir s’émousse et perd tout son prix. Quand on réfléchit sur cette étude à laquelle le philosophe nous livre, pour savoir ce qui vaut mieux, que le souffle de l’homme parte plutôt ou plus tard de son corps, on est tenté de croire que c’est lui rendre service que de le lui enlever, sans attendre que la maladie, la vieillesse, ou toute autre circonstance, ne viennent le faire traîner en langueur pendant des siècles. Mais laissons ces choses, et ne nous occupons que de ce qu’un esprit entreprenant peut faire pour sortir de la route commune. »

Zofloya s’arrêta. Sa froide délibération et sa manière libre d’exprimer sa façon de penser, persuadèrent à Victoria qu’elles n’étaient que le résultat de la conviction qu’il avait acquise sur ces matières, et elle en conclut, après avoir un peu réfléchi, qu’il ne parlait qu’en esprit fort et élevé, plutôt que comme un homme cruel, et dévoué à la situation du moment. Alors elle ne put s’empêcher de lui dire : » Zofloya ! vous possédez toute l’éloquence et la fermeté possible. »

» Charmante dame, je ne suis pas naturellement éloquent, mais le soin de votre bonheur est fait pour me rendre tel. »

Victoria lui sut gré de cette réponse.

» Eh quoi ! une aussi belle créature serait condamnée à languir dans les tourmens d’un amour sans espoir ? Non ; elle ne doit pas se voir victime de ses penchans, sacrifiée à des circonstances impérieuses. — Ah ! Victoria, femme divine, Zofloya se verrait contraint à fuir loin de vous, si vous rejetiez ses services. »

Dangereuse flatterie, avec combien de douceur tu te glisses dans l’oreille d’une femme ! un plaisir secret dilata le cœur de celle-ci, en écoutant les discours miéleux du maure. Elle lui tendit une main dont il s’empara pour la porter à ses lèvres ; et la hauteur de Victoria n’en fut point formalisée !

Dites-moi donc, homme étonnant… comment dois-je en agir avec mon ennemi, dont la sérénité est parfaite ?

« Essayez ce soir dans le vin… de ce paquet… demain vous en insinuerez dans toute autre chose qu’il vous plaira, car vous serez long-tems avant que de vous apercevoir des effets de la poudre. »

« Le Comte a l’habitude de boire de la limonade à certaine heure du jour ; et c’est moi qui l’apporte, parce qu’il prétend la trouver meilleure de ma main. »

« Eh bien, continuez de lui en offrir tendrement, dit le maure en riant, et redoublez d’instance pour la lui faire boire. Cette poudre, que je viens de vous donner, est à prendre en petites parties ; un rien suffit à la fois. En en donnant deux fois le jour, le petit paquet ne doit pas aller plus loin que dix. À la fin de ce tems, l’effet qu’il aura produit sur le Comte, nous apprendra ce que nous aurons à faire. Maintenant, signora, permettez-moi de vous conduire hors d’ici.

Parlant de la sorte, Zofloya prit gracieusement le bras de la dame, et la saluant d’un air de liberté respectueuse, il la quitta à la porte du vestibule du palais.

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