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Correspondance de Voltaire/1758/Lettre 3594

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Correspondance de Voltaire/1758
Correspondance : année 1758GarnierŒuvres complètes de Voltaire, tome 39 (p. 434).
3594. — DE FRÉDÉRIC II, ROI DE PRUSSE[1].
(Grüssau, mars 1758.)

J’ai reçu votre lettre de Lausanne, du 22. En vérité, tous les panégyriques que l’on prononce pendant la vie des princes me paraissent aussi suspects que les ex-voto offerts à des images qui cessent de faire des miracles ; et, après tout qui sont ceux qui apprécient la réputation ? Souvent les fautes de nos adversaires font tout notre mérite. J’ignore s’il y a un Turretin[2] prisonnier à Berlin. Si cela est, il peut retourner à sa patrie sans que l’État coure le moindre risque. On dit que vous faites jouer la comédie aux Suisses ; il ne vous manque que de faire danser les Hollandais. Si vous vouliez faire un Akakia, vous auriez bonne matière en recueillant les sottises qui se font dans notre bonne Europe. Les gens méritent d’être fessés, et non pas mon pauvre président, qui pourrait avoir fait un livre sans beaucoup l’examiner ; mais ce livre n’a fait ni ne fera jamais dans le monde le mal que font les sottises héroïques des politiques. S’il vous reste encore une dent, employez-la à les mordre : c’est bien employé. Les mauvais vers pleuvent ici ; mais vos grandes affaires de votre comédie sont trop respectables pour que je veuille vous distraire par ces balivernes. Adieu. Je suis ici dans un couvent[3] où l’abbé dira des messes pour vous, pour votre âme, et pour vos comédiens.

  1. Œuvres de Frédéric le Grand, Berlin, 1852, tome XXIII, page 19. — Cette lettre est tirée de la Bibliothèque de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg.
  2. Vovez la lettre 3601.
  3. Frédéric avait alors son quartier général à Grussau, où il demeura du 20 mars au 18 avril ; voyez le dernier alinéa de la lettre 3598.