Escales en Méditerranée

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Escales en Méditerranée
Paris : E. Flammarion, 1931

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Texte et fac-similés


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HENRI DE RÉGNIER
de l’Académie Française

ESCALES
EN
MÉDITERRANÉE

FLAMMARION

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Il a été tiré de cet ouvrage :
vingt exemplaires sur papier de Hollande,
numérotés de 1 à 20,
quatre-vingts exemplaires sur papier pur fil
Outhenin Chalandre
numérotés de 21 à 100,
et cent exemplaires sur papier alfa

numérotés de 101 à 200.
EXEMPLAIRE N° 128

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HENRI DE RÉGNIER
de l'Académie française


 
Escales
en
Méditerranée

 
Et je retournerais, aimable destinée.

Contempler ton azur, ô Méditerranée !
Victor Hugo. Ruy Blas, Acte IV.

 

Nous irons vers le Sud...

Gustave Flaubert. La tentation de Saint-Antoine.

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
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Droits de traduction, d'adaptation et de reproduction
réservés pour tous les pays
Copyright 1931,
by ERNEST FLAMMARION.

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AVANT-PROPOS

Je m’embarque, ce soir, pour la plus belle des croisières, celle que l’on accomplit sur les mers de la mémoire, en compagnie du souvenir, celle où l’on retrouve un peu de soi-même dans la figure des nuages, la couleur des flots, la courbe des horizons, dans le goût de l’air que l’on respire, dans la lumière, dans le vent, dans le silence. Je m’embarque, ce soir, pour la croisière du souvenir.

Depuis longtemps, je rêvais ce voyage et je ne sais vraiment ce qui m’empêchait de l’entreprendre puisque il ne dépend pas des conditions matérielles qui, d’ordinaire, selon leur bienveillance ou leur malice, mettent obstacle à nos projets ou les favorisent. Je n’avais donc pas à compter avec les circonstances variables qui tantôt nous retiennent où nous sommes, [ page ]tantôt nous permettent d’être où nous voudrions, mais la liberté n’a-t-elle pas ses contraintes et est-il si facile qu’on le croit de disposer de soi-même et d’amener à l’entente son désir et sa volonté ? Il faut, pour que cet accord se produise, l’intervention d’une puissance mystérieuse qui nous convainque que l’heure est venue de ne pas tarder davantage à nous résoudre à ce que rien ne nous oblige de différer, sinon l’obscure appréhension que l’accomplissement d’un dessein longtemps remis à demain nous prive du plaisir de le tenir en réserve pour une occasion indéterminée, car on redoute malgré soi de raviver des réalités dont on a fait des songes et n’est-ce pas aux résurrections du souvenir qu’il me faudra confier les images que je vais demander au passé ?

Nous sommes ainsi faits. Cependant, nous disons-nous, est-il si prudent de tergiverser ainsi et ne risquons-nous pas, à force d’atermoiements, de n’être plus, un jour, en état de donner au souvenir le solide et vivant appui des réalités dont il est le dépositaire et dont il doit être l’interprète ? N’est-il pas un moment où nous serons incapables de lui fournir la matière qu’il lui appartient de mettre en jeu ? N’en est-il pas un autre, au contraire, qui sera spécialement propice à ce qu’il sai[ page ]sisse et fixe le spectacle que lui propose notre mémoire ? N’est-il pas un instant où s’y mélangent en parties égales ce que nos yeux ont retenu du réel et ce que notre esprit y a ajouté en se le représentant ? Mais cet instant favorable, qui nous l’indiquera ? Qui nous fera le signe du départ et ce signe sera-t-il un geste du hasard ou quelque imperceptible mouvement venu du plus secret de nous-même, remous mystérieux de l’eau du port, montée sournoise de la marée, léger souffle du vent dans la mâture ?

Je ne pourrais dire exactement d’où m’est venu l’avertissement auquel je vais obéir et qui a presque le caractère d’un ordre, mais soudain j’ai senti que j’étais prêt à laisser se réveiller toutes les images conservées au fond de moi, du temps où, par deux fois, j’ai goûté l’enchantement de vivre entre la mer et le ciel, au rythme de la vague, dans la saine pureté de l’air salin, dans la libre et magnifique oisiveté du voyage. Ce fut, en effet, par deux fois que de chères amitiés m’offrirent le plaisir de croiser en Méditerranée, la première, en 1904, sur le Velléda du duc Decazes, la seconde, en 1906, avec la comtesse de Behague, sur son Nirvana. La durée et les itinéraires de ces deux croisières furent à peu près les mêmes. L’une et l’autre eurent [ page ]lieu durant les mois d’été et c’est de ce qu’elles m’ont laissé dans les yeux et dans l’esprit que se composera celle que j’entreprends, ce soir, et qui sera faite d’impressions et de souvenirs superposés librement. Je ne m’y astreindrai pas aux parcours accomplis jadis, pas plus que je n’observerai l’ordre de leurs escales. À travers ma mémoire je naviguerai selon ma fantaisie. C’est elle qui me conduira, qui me guidera, m’arrêtera. C’est elle qui me dira de jeter l’ancre ou de larguer l’amarre. C’est à elle que je me confie pour la plus belle des croisières, la croisière du souvenir...

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DE LA MAISON OÙ JE SUIS NÉ

On ne voyait pas la mer, de la maison où je suis né, mais le port n’en était pas loin avec ses quais, ses bassins, sa jetée, et la mer était intimement mêlée à la vie de cette petite ville normande dont je revois encore dans mon souvenir les rues étroites et pittoresques où les coiffes paysannes se croisaient avec les bérets marins. Je revois le marché avec ses étalages de grasses volailles et de grosses mottes de beurre, la poissonnerie, si bruyante aux heures de vente à la criée, quand les barques de pêche avaient déchargé les captures de leurs filets et que, voiles carguées, elles montraient à marée basse leurs flancs tout incrustés de coquillages et tout visqueux d’algues et de vase, les lourdes barques que j’aimais à voir rentrer et dont je retrouvais les coques et les agrès en miniature suspendus [ page ]en ex-voto à la voûte de l’antique chapelle auprès de laquelle j’allais jouer, enfant, sous les grands arbres de la Côte de Grâce, tout frémissants des souffles de l’Estuaire.

Certes, je l’aimais, cette Côte de Grâce, qu’on l’abordât par les raidillons du Mont Joli, qu’on y parvînt par la longue avenue en pente ombragée qui y conduisait, mais je lui préférais encore les quais avec leurs anneaux de fer où s’amarraient les câbles goudronnés, où les douaniers faisaient les cent pas, où zigzaguait parfois un matelot éméché, où les retraités fumaient leur pipe en crachant gravement sur la dalle, où se bousculaient les polissons, les quais où le bateau à vapeur, venu du Havre, accostait et bombait sur ses roues à aubes ses imposants tambours, où les voiliers de Norvège débarquaient leur chargement de planches de sapin aux larmes résineuses, les bons vieux quais de mon Honfleur natal que dominait le bizarre édifice de la Lieutenance, les quais où j’avais admiré, une fois, au milieu d’un cercle de badauds, un étonnant personnage qui, moyennant quelque monnaie qu’on lui donnait, se régalait, sans en paraître incommodé, d’un plat de galets dont il avalait le plus gros avec une visible satisfaction.

De ces souvenirs, de ces impressions de [ page ]mon enfance honfleuraise, j’ai gardé le goût des choses de la mer. Depuis, j’ai toujours aimé les horizons de ciel et d’eau, le rythme des vagues, l’ondulation des algues, l’odeur de l’air salin, la forme des coquillages, le gonflement des voilures, la fierté des étraves, la courbe des coques, la vivante beauté des navires. La vue d’une boussole ou d’une ancre m’a toujours fait rêver.

 

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* *

Cet attrait pour la mer, je l’ai emporté en moi, quand j’ai quitté la petite ville normande pour le Paris où s’est achevée mon enfance et où s’est écoulée ma jeunesse. Paris avait pour moi sa mer intérieure : son bassin des Tuileries où voguait toute une flottille minuscule. Que d’heures j’ai passées autour de sa margelle de pierre à suivre des yeux les fortunes de mon sloop ou de ma goélette !... J’y ai assisté à des combats, à des régates et aussi à des naufrages. Parfois la retombée du haut jet d’eau était fatale à nos escadres qui avaient aussi parfois affaire avec le bec des cygnes, redoutable aux voilures et aux gréements, mais, malgré ces déboires inévitables, j’ai goûté là de grands plaisirs. Vint ensuite celui des longues lectures : livres de voyages [ page ]et d’aventures, le temps où l’on ne rêve que corsaires, pirates, flibustiers, boucaniers, hache d’abordage, coutelas entre les dents, îles désertes, récifs de corail, aiguades et biscuit de mer, gallons d’eau douce et bouteilles de rhum. Le vent fait flotter aux mâts les pavillons ; les hunes se balancent, les fanaux s’allument, l’équipage est sur le pont, on inonde la soute aux poudres, le capitaine n’a pas quitté son banc de quart. On sombre, perdus corps et biens, le radeau...

Lorsque je levais les yeux de dessus mon livre, j’apercevais de ma fenêtre couler la douce Seine. Son cours paisible s’en allait lentement vers l’Estuaire où je l’avais vu se confondre au flot salé de la Manche. Parfois le cri d’une sirène déchirait l’air fluvial. Un remorqueur passait traînant une file de chalands. Parfois, dans mes promenades, je m’arrêtais devant la frégate amarrée auprès du Pont-Royal. J’admirais son antique prestance marine, fière encore quoique ses sabords fussent sans caronades et, sans voiles, ses vergues, mais je m’en éloignais bientôt pour rôder un instant autour du bassin des Tuileries, que sillonnait toujours sa flottille minuscule. Je n’étais déjà plus d’âge à prendre part à ces jeux et j’allais chercher ailleurs mes plaisirs nautiques. [ page ] 

Je les trouvais au Musée de Marine que le Louvre abritait à son plus haut étage en des salles, basses de plafond et dont le plancher n’était pas ciré. Sauf le dimanche, elles étaient peu fréquentées et je pouvais librement coller mon nez aux glaces des vitrines qui contenaient des instruments de navigation et des modèles de vaisseaux de toute jauge et de navires de tout gabarit. Tout y est de la plus minutieuse exactitude ; il ne manque ni un filin, ni une poulie. Vaisseaux de haut bord, ou de commerce, corvettes et bricks, toutes les variétés navales y sont représentées. J’allais des unes aux autres avec une curiosité passionnée. Aucun détail n’échappait à mon attention. Je savais le nombre des paires de rames de la belle galère, toute peinte et toute dorée, qui, avec ses pavillons fleurdelysés, semblait prête à prendre la mer. Que de fois je m’y suis embarqué en pensée, tandis qu’aux angles de la salle les grandes figures de proue en bois doré se cambraient aux sons muets des conques torses où soufflaient à pleines joues des Tritons écailleux !

Bien souvent j’entendais ainsi résonner en moi l’appel de la mer, mais le temps vint où il n’arrivait jusqu’à moi qu’à travers les brumes mélancoliques où errait ma jeunesse inquiète. Les chemins qu’elle avait suivis ne [ page ]m’avaient pas ramené vers les horizons marins ; mes rêves d’adolescent avaient pris d’autres voies. Elles m’avaient conduit à des carrefours où hésitaient mes pas dont j’écoutais, le cœur battant, les échos incertains. Une lourde tristesse, faite de désirs vagues et de regrets indéfinis, m’accablait. Je sentais peser sur moi le deuil d’un ciel voilé. Toutes les choses s’enveloppaient à mes yeux d’une soucieuse lumière d’automne ; mes pensées se détachaient de mon esprit comme de précoces feuilles mortes. Je prêtais à la forme des nuages des significations symboliques. Le vol d’un oiseau, le murmure d’une source, la figure d’une fleur, la structure d’une pierre me semblaient des indications du destin. À ces sombres rêveries je cherchais un cadre qui leur convînt. Je ne leur en trouvais pas de plus propices que les vastes étendues d’eau qui stagnent sur une terre marécageuse et sur lesquelles passent des bandes triangulaires d’oiseaux migrateurs. J’aimais aussi les paysages forestiers. J’ai hanté les solitudes de cette forêt d’Ardenne où l’on rencontre Jacques le Mélancolique. J’ai bien souvent conversé avec lui, assis à ses côtés sur quelque tronc d’arbre renversé, tandis que, sur nos colloques, flottait la rumeur des hautes futaies où, parfois il me semblait entendre le bruit de la mer, [ page ]mais, lointain, si lointain qu’il était comme le souvenir d’un songe...

Comment, un jour, de ce songe, est-il sorti une voix et comment cette voix est-elle devenue un ordre ? Je ne sais. Comment, d’une bouche invisible, peut-il tomber un mot qui nous réveille de nous-même, obéissant à sa mystérieuse incantation ? « Quitte cette forêt où tu t’attardes, me disait la voix impérieuse et douce. N’es-tu pas las de ses retraites et de ses solitudes ? Elles n’ont plus rien à t’apprendre, mais sois-leur cependant reconnaissant de ce qu’elles t’ont désappris pour jamais. Ne t’ont-elles pas rendu insensible aux mille vanités et aux creuses ambitions qui tentent la jeunesse des jeunes hommes et proposent à leurs désirs de fausses images de la vie ? À l’ombre des vieux arbres, tu as longuement conversé avec Jacques le Mélancolique et ne t’a-t-il pas, en ces entretiens, communiqué un peu de sa sagesse désabusée ? Ne t’a-t-il pas prémuni contre bien des erreurs et ne t’a-t-il pas fait profiter de son ironique expérience ? Remercie-le. Prends sa main dans la tienne pour un adieu que tu lui renouvelleras au tournant du chemin, car il faut que tu quittes la forêt. Traverse les marais au bord desquels tu as erré trop longtemps sous un ciel gris où passait le [ page ]vol triangulaire des oiseaux migrateurs. Ils t’indiquent ton chemin... Va devant toi ! »

La voix s’est tue, puis elle a repris, plus impérieuse, plus éclatante : « Pars ; il est temps. Regarde ce pâle soleil qui déchire péniblement le voile des brumes. Là-bas, il est des pays où il brille de tout son éclat dans la splendeur de la lumière et dans la pureté d’un ciel sans nuages. Une mer merveilleuse y baigne des rivages dorés. Tu entendras le murmure de son flot sur des rochers couleur de pourpre et sur des sables couleur de miel. Tes oreilles écouteront des harmonies nouvelles et ton esprit se remplira de rêves nouveaux. Tu te sentiras un autre et il te semblera qu’une force divine est entrée en toi. Certes, tu connaîtras encore la tristesse, l’angoisse, la douleur, car elles sont les inséparables compagnes des hommes, mais leurs visages rayonneront d’une beauté si pathétique et si mystérieuse qu’elles te sembleront les filles mêmes du Dieu de la vie et les sœurs visibles du Destin. »

 

*

* *

Je ne sais plus exactement en quelle année eut lieu ma descente vers le Sud. Aucun évé[ page ]nement important ne la détermina. Avais-je senti au fond de moi que l’heure était venue de rompre avec mes mélancolies juvéniles et d’ensoleiller les brumes de mes rêveries ? Je viens d’imaginer qu’une voix m’avait parlé et qu’un ordre m’avait été donné. Ce n’est là qu’un artifice dont je me repens d’avoir usé. Il n’est pas dans le ton que je voudrais à ces pages d’où je souhaiterais bannir toute emphase. Je ne céderai pas non plus à la tentation d’inventer à ce voyage des raisons romanesques et des circonstances lyriques. Il n’eut rien d’une aventure et n’en comporta aucune. Il ne fut que le délassement d’un jeune homme, heureux de ses premières libertés et qui éprouve pour la première fois le plaisir d’être livré à lui-même et maître de son temps et de sa route. Ce fut ainsi que je partis, par un beau mois de septembre. J’emportais avec moi le modeste bagage de l’étudiant : des hardes et quelques livres. Donc, à la main, une valise ; dans l’esprit, écho de récentes lectures, de sonores noms de villes et de lieux ; au cœur, cette légère palpitation qui l’émeut devant l’inconnu. Ce fut ainsi que je partis, en ce septembre du temps de ma jeunesse, pour aller vers le soleil, vers la mer, non vers celle que l’on ne voyait pas, de la maison où j’étais né, mais vers une [ page ]autre mer où je pressentais obscurément que je naîtrais à ma vraie vie.

 

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Je me souviens qu’à peine installé dans le wagon, j’ai déployé la carte que j’avais emportée avec moi. J’étais assis entre un vieux monsieur et une respectable dame qui me regardaient avec une certaine considération. À leurs yeux je représentais le voyageur, non pas celui qui se rend, pour ses affaires d’intérêt ou de famille, d’une ville à une autre, mais le voyageur qui voyage pour son plaisir et à sa fantaisie, et qui part peut-être pour un pays lointain d’où il ne reviendra peut-être jamais. Aussi éprouvaient-ils pour moi un mélange de respect et de commisération. Sans doute eus-je perdu pour eux un peu de mon prestige s’ils avaient deviné que je m’arrêtais à Lyon. Heureusement, avant qu’on y arrivât, ils descendirent du train à un arrêt en jetant à ma jeunesse aventureuse un regard d’encouragement et de sympathie.

J’avais choisi Lyon comme première étape. Je comptais y dire adieu aux bruines avant de pénétrer dans les régions de la lumière et dans les pays du soleil. Lyon n’est-il pas la ville des brouillards ? Des eaux conjointes de [ page ]son Rhône et de sa Saône, ils montent en vapeurs humides et enveloppent de leurs ondes aériennes la cité au visage voilé, la cité des trames et des tissus où les métiers travaillent les soies dont les navettes unissent les fils dociles en de merveilleux assemblages. C’était sous ces traits laborieux et vaporeux que j’imaginais Lyon et j’en augurais ce qui s’en devait ajouter de gravité à la solennelle et majestueuse grandeur de ses aspects. Ils me parurent, en effet, tels que je les avais prévus. L’ampleur de ses places, la largeur de ses quais, la hauteur de ses façades, je ne savais quoi de sérieux jusque dans le mouvement et l’activité des rues confèrent à Lyon une dignité singulière, en font un centre de vie puissant. Lyon fait grande figure parmi les grandes villes de France et je lui trouvai visage de capitale, mais ce visage ne se dissimulait pas sous le voile à travers lequel je l’attendais. Il se montrait à moi sans éclat, mais sans ombre. Un pâle sourire de bienvenue l’éclairait sans l’illuminer. Les brumes, qui souvent l’enveloppent, n’étaient pas montées vers lui des eaux fluviales ; elles en effleuraient légèrement la surface, de leur soyeuse et fluide transparence.

Il faisait un temps délicieux, le matin où je suis allé à Fourvières. Un air moite et léger, [ page ]doucement lumineux d’un soleil invisible, annonçait une belle journée qui était la dernière que je devais passer à Lyon. J’avais donné aux musées les heures nécessaires ; j’y avais admiré des tableaux et des étoffes, œuvres de maîtres peintres et de maîtres tisseurs. J’avais rêvé sous les voûtes des antiques sanctuaires lyonnais et j’allais maintenant vers celui qui domine la cité. J’aime ces hauts lieux où la foi rassemble les foules, où la prière incline les fronts et courbe les genoux, surtout lorsque leur solitude nous les donne tout entiers. Sur le plateau de Fourvières s’est posé un pied immaculé et les regards y cherchent Celle dont n’y demeure plus que l’image qui commémore sa miraculeuse venue... Même absente, la Vierge est la Reine de Fourvières.

On monte vers elle par un chemin mécanique qu’a agencé la main à la fois ingénieuse et maladroite des hommes. Un câble qui s’enroule à un treuil élève le long d’une pente une plate-forme mobile où l’on prend place et qui vous dépose au sommet de la colline sacrée où voisinent une humble église et une somptueuse basilique. Vite j’ai fui l’éclat des ors et le miroitement des marbres pour l’ombre de la modeste nef tout étoilée de cierges et toute surchargée d’ex-voto qui en font un lieu de gratitude et de recours. Une réponse [ page ]y accueille-t-elle donc l’appel désespéré des âmes ? Heureux ceux qui sentent là un appui à leur faiblesse, une consolation à leurs peines, un remède à leurs misères ! Heureux ceux qui sentent là une présence divine et maternelle !

Quand je suis sorti de l’église, un clair et chaud soleil brillait et pénétrait l’air qui avait perdu sa tiède moiteur. J’avais à mes pieds la vaste ville et autour de moi un vaste horizon, sur divers points duquel un vieil homme, moyennant une faible redevance, braquait sa lunette. Dans son disque grossissant on distinguait les sommets lointains des Alpes, mais ce n’était pas vers leurs neiges devinées que se portaient mes regards. Ce qui les attirait, c’était la large et puissante coulée du Rhône, qui, venu des glaciers alpestres, précipitait vers la mer sa course fluide. Bientôt j’allais le suivre et descendre avec lui vers la lumière. Déjà Lyon s’effaçait de ma pensée. La jeunesse a en elle on ne sait quoi d’avide qui s’attache moins au présent qu’elle ne devance l’avenir.

Cependant je ne fus pas insensible au plaisir de l’instant que je vivais. Le beau soleil d’un midi de septembre réjouissait mes yeux et exaltait mon sang. Le chemin que j’avais pris pour regagner Lyon zigzaguait en lacets au flanc de la colline. Des haies le bordaient [ page ]et parfois il devenait presque un sentier champêtre. Çà et là quelques vieilles pierres, quelques débris de constructions romaines le jalonnaient. L’antique Gaule était présente dans ces décombres qui m’annonçaient que bientôt, sur la terre provençale, je saluerais, en ses temples, en ses arènes, en ses arcs de triomphe, en ses aqueducs, ce qui y subsiste encore de la grandeur de Rome, que bientôt je verrais s’azurer la mer que les trirèmes de la République et de l’Empire déchiraient du bec de leur éperon et battaient de la cadence de leurs rames, la mer où les barques normandes, parties de mon rivage natal, avaient promené leurs voiles conquérantes et leurs proues victorieuses.

 

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* *

Avant de quitter Lyon, j’avais acheté un mince carnet que j’ai retrouvé bien des années après et sur lequel j’ai pu déchiffrer quelques-uns des griffonnages dont j’en avais couvert les pages. Était-ce le geste naïf du jeune voyageur en sa fatuité de se croire le premier à voir les lieux où il passe ? Était-ce le signe d’une destinée qui ne connaîtrait guère d’autre jeu que de couvrir d’écriture d’innombrables feuilles que dispersera le vent ? Quoi qu’il en [ page ]ait été, voici quelques notes qui, à défaut d’autre intérêt, serviront, à tout le moins, d’itinéraire.

 

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Au sommet d’une roche, le vieux château de Crussol est en ruines. La pierre semble calcinée ; des nuages entourent le pan croulé de l’antique donjon qui paraît brûler encore en ces fumées d’eau. Il a plu tout le jour. Le ciel est tuméfié de nuées suintantes. Vers le soir, dans la plaine du Rhône, après Montélimar, une déchirure s’emplit de lumière jaune, transversale fissure d’or pâli qui se referme peu à peu.


Orange. L’Arc de triomphe debout à son rond-point qu’entourent des bornes de pierre ; des chaînes vont de l’une à l’autre. Le vieux monument reste stoïque sous le temps, avec ses trophées sculptés, ses colonnes aux cannelures rompues, son fronton triangulaire ; parfois des pigeons s’y posent, roucoulent et, un à un, passent en volant sous l’arcade. Le théâtre, son haut mur, son laurier.


[ page ]Avignon. Le Palais des Papes, robuste, monumental et dur. Des petites rues descendantes longent les soubassements. De là toute l’énormité de la forteresse apparaît, massive, perpendiculaire, écrasante.


Arles. Les Alyscamps. Les tombeaux de pierre s’alignent le long de la voie des peupliers dont le frémissement berce ce néant, d’une rumeur éolienne et lui donne une âme. Le lieu est à peine triste. C’est grave et beau ; des libellules bleuâtres et vertes vont et viennent ; elles ont des ailes de Psychés ; elles volent, transparentes, païennes et funéraires.


Abbaye de Montmajour. Un vent furieux, dans un ciel de soleil, bat les vieilles murailles jaunes de pierre surdorée. Toute la ruine gronde et siffle. On entre dans de vastes salles voûtées et vides. Les marches de l’escalier qui va à la crypte de l’église se sont unifiées en une pente douce qui descend vers l’ombre. On a derrière soi la clarté d’une étroite fenêtre. De l’autel on en voit cinq autres dans cinq chapelles rayonnantes. Le bruit du vent [ page ]s’est tu derrière les épaisses murailles. Rien ne trouble le silence de cette profonde cavité à demi ténébreuse, mais en remontant vers la nef supérieure, on entend de nouveau le souffle reprendre sa rage ensoleillée et claire qui, au sortir, vous assaille au visage de poussières acérées et piquantes.


Arles. Dans le cloître de saint Trophime, il y a des colombes. Elles se perchent sur le vieux toit qui domine le préau herbu. Parfois elles roucoulent doucement, puis elles s’envolent une à une, ou toutes ensemble. Le cloître est ombre et soleil. Dans la pierre des colonnes de longs personnages s’adossent en robes de clercs ou de docteurs, le bâton ou le rouleau à la main, en allures roides de pieuses marionnettes ; au-dessus d’eux les chapiteaux sculptés fleurissent et fructifient. À un angle, un puits a pour margelle un tronçon de colonne antique. L’heure sonne à même le temps dans le clocher carré.


Arles. Le beau sarcophage antique du musée d’Arles, aux parois à bas-reliefs, est d’un [ page ]marbre admirable, moite et lisse, presque pieux, un marbre virgilien aux transparences d’albâtre. Il y semble poindre dans la dure matière comme une aube d’outre-vie, paganisme lucide de christianisme. Ce marbre atteste des résurrections.

Il y a aussi des tombeaux, tout le long des Alyscamps, mais ils ne sont pas de cette chair marmoréenne et intacte. Les mousses les disjoignent et les piquent comme d’une pourriture végétale, mais ils ont une douceur à être vides et frustes, et leurs fissures laissent rêver aux issues mystérieuses de la mort.


Arles. Dans les vieilles arènes d’Arles et de Nîmes, sous leur arcature robuste, le long des couloirs circulaires à plafond de pierre, rôde encore la Louve romaine. Écroulées et superbes, cuites de soleils et d’incendies, cariées et rocheuses, elles furent de formidables instruments de joie, et maintenant encore, quand elles s’emplissent pour les combats de taureaux, on doit entendre au loin la grosse rumeur de la foule, comme si grondait, à travers les siècles, un écho de la voix de bronze de la vieille Rome.


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Hautaine, tendre, harmonieuse et divine Grèce, on te regarde en silence quand tu passes, on te regarde avec un muet amour respectueux ! Rome, virile et robuste, je serrerais ta main vigoureuse, toi qui crus aux dures fictions de la patrie et du droit, mais il me semble que je baiserais tes lèvres douloureuses et chaudes, ô douce et nerveuse Chrétienté, svelte et souffrante, et qui passes portant une palme en tes mains blessées !

 

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* *

Il y en a encore bien des pages dans mon carnet et que je pourrais déchiffrer et qui continueraient avec maints écarts mon itinéraire vers la mer. Elles me mèneraient vers Nîmes où coule, sous des ombrages de bois sacré, la plus mystérieuse et la plus pure des fontaines. Ses eaux ont frémi aux bains des Naïades, et les Nymphes y ont bu dans leurs mains jointes. En leur miroir nocturne s’est reflété le visage de Diane. À Aix, m’accueilleraient d’autres fontaines que nourrissent d’une onde souterraine des sources intarissables. Elles ornent de leurs pyramides et de leurs dauphins, elles parent de leurs allégories des places silencieuses qu’environnent de nobles rues bordées de façades où des atlantes [ page ]musculeux et des Hercules engaînés soutiennent des balcons ventrus. Elles vous diraient encore, ces pages de mon carnet, la forêt enchantée que domine la haute solitude de la Sainte-Baume. On y monte par des sentiers secrets jusqu’à la grotte de pénitence où pleura Marie-Magdeleine en écoutant tomber du rocher les gouttes d’eau qui étaient comme l’humide écho de ses larmes. Elles vous diraient aussi, ces pages, la farouche désolation des Baux. Là, la montagne est elle-même une ruine qu’une autre ruine couronne et qu’ont abandonnée les hommes en y laissant des squelettes de maisons et le spectre décharné d’une humble église où des ombres semblent prier pour une ville morte, mais ce ne sont ni les spectacles de la solitude, ni les aspects de la mort que je veux évoquer ici. En les rencontrant sur ma route incertaine de voyageur, j’en éprouvais un plus grand désir de vie, un élan plus fort vers le but vivant qui m’attirait. Tant de silence me donnait une soif ardente de bruit. Je souhaitais d’entendre la rumeur humaine, de voir des pas se croiser, des mains s’agiter. Ah ! que des voix s’interpellassent, que des gestes se fissent signe ! Qu’un flot déferlât sur une plage ou battît un quai, qu’un horizon mouvant remplît mes yeux de sa lumière ! Tel était le vœu de mon attente.

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Je ne retrouve rien sur mon carnet des jours que j’ai passés à Marseille, mais j’en ai gardé un vif, un éclatant souvenir. Pour mieux l’évoquer je monte en pensée à Notre-Dame de la Garde ; j’oublie le lourd édifice de marbre pieux qui couronne l’Acropole marseillaise. Me voici sur la haute terrasse de rocher. Je ne suis plus que des yeux qui regardent ; devant moi bleuit l’étendue de la mer, sous un ciel qui la rejoint et qui forme avec elle un immense espace d’air et de lumière où est comme distillée et dissoute une subtile couleur d’or. Selon les heures cet or aérien varie, se nuance, s’éclaire, se fonce et se mêle à un azur changeant qui lui-même se dilue ou s’épaissit ; mes yeux ne se lassent pas de suivre les jeux célestes et marins dont m’enchante le spectacle proche ou lointain. Mes regards vont au bout de l’horizon et en reviennent. Ils en font le tour, s’arrêtent, choisissent, s’attardent, se hâtent. Ils parcourent toute la mer, suivent les contours de la côte, s’enfoncent dans une calanque, explorent un promontoire, se fixent à telle forme du rocher, à telle figure qu’il simule. Je les sens maintenant, mes regards, [ page ]prisonniers de cette île que j’aperçois là-bas. Ne quitteront-ils plus jamais son enceinte magique ? Ne reviendrai-je plus parmi les hommes ? Je les entends cependant qui vivent non loin de moi. Leur voix me parvient, d’en bas, avec la rumeur de la ville, faite de tous les bruits confondus en une harmonie et en un appel...

 

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J’ai aimé passionnément ce Marseille d’un beau septembre de ma jeunesse où, pour la première fois, du haut du rocher de la Garde, j’ai vu la mer étinceler sous un soleil que rien ne semblait pouvoir jamais voiler. Ce n’était plus la mer de mon enfance, la mer aux teintes incertaines, pas plus que le puissant Marseille, aux mille voix de sirènes et de sifflets, à la vaste rumeur vitale, n’était l’humble Honfleur aux vieilles cours silencieuses et au petit port envasé. Et moi étais-je le même que jadis, celui du temps de mes rêveries mélancoliques ? Maintenant une sorte de joie profonde m’emplissait, un besoin de me mêler à la vie, de coudoyer, d’être emporté par un flot humain. Cette impression, Marseille me la donnait généreusement, avec son bruit méridional, ses rues animées, son activité ensoleillée, ses passants loquaces, ses cafés [ page ]débordants, son magnifique décor de cité marine, sa forte, son éloquente, sa grouillante beauté.

Beauté de Marseille, je t’ai aimée passionnément en ces jours de flânerie heureuse où j’errais, délivré d’un ancien moi-même, dans l’allégresse de ton soleil, dans l’ivresse de ton air salin !

 

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Du rocher de la Garde je suis descendu vers la ville et je l’ai parcourue en tous sens. Elle a ses quartiers solitaires où l’existence se fait modeste et retirée. De bonnes gens s’y montrent sur d’humbles seuils, de bons visages apparaissent à d’étroites fenêtres, mais c’est ailleurs que je la préfère, en ses larges voies commerçantes où s’alignent les magasins, les banques, les bureaux, les cafés, là où l’on vend, où l’on calcule, où l’on spécule, où l’on griffonne, où l’on parle ; là où la vie est sonore, où tout est négoce, industrie, affaires, où tout est gestes et palabres. De ces voies, il en est une, célèbre dans le monde entier, d’où tout part et où tout aboutit, qui est populeuse, congestionnée, qui se vide et s’emplit sans cesse, qui absorbe et qui dégorge son flot vivant vers le Vieux Port, ses quais, ses coques, ses mâtures, ses câbles, ses [ page ]odeurs marines, vaseuses ou goudronneuses. Mais ce n’est pas de là que partent les grands transports, les puissants cargos, les vastes paquebots, ce n’est pas là qu’ils abordent, déchargent leurs cargaisons, rechargent leurs cales et leurs soutes. Ce n’est pas là que sont leurs appontements, leurs débarcadères. Ce n’est pas là que plongent en leurs flancs les bras métalliques des grues. Ce n’est pas de là qu’ils appareillent vers les mers lointaines. C’est plus loin qu’ils ont leurs bassins, avec leurs docks, leurs hangars, leurs douanes. Il faut marcher longtemps pour explorer leur immense domaine maritime, le royaume où se repose leur caravane nautique venue des parages du Levant ou des confins de l’Extrême-Orient, des contrées dont Marseille est la porte, toujours ouverte à tous les échanges et à tous les trafics.

 

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Souvent je prenais le chemin qui longe la mer et la surplombe en corniche, le chemin que dominent de beaux ombrages à travers lesquels se montrent de riches demeures, mais bientôt un singulier attrait me ramenait, du Marseille de plaisance et de luxe, au Marseille populeux de la Cannebière et du Vieux Port, [ page ]vers ses senteurs d’ail et de marée, de poussière et d’absinthe, vers le Marseille où l’air même a de l’accent. Le Vieux Port surtout me fascinait. De la pointe du Pharo aux tours du Fort Saint-Jean je ne me lassais pas de scruter l’étendue courbe qu’encercle la ceinture de pierre de ses quais, puis mes regards se portaient vers son étroite issue sur la haute mer que ne franchissaient plus guère que des voiliers démodés, des caboteurs ou des barques de pêche. Le Vieux Port appartenait à leurs coques lourdes, à leurs proues peinturlurées, à leurs mâtures rafistolées, à leur populace qui encombrait ses eaux puantes, pleines de débris, de détritus et d’épluchures. Cette plèbe marine se coudoyait où s’amarraient jadis les beaux vaisseaux de haut bord aux poupes sculptées et les fines galères aux cent rames, mais sur toute cette misère régnait un triomphal soleil ; l’eau se mordorait de reflets ou s’éclairait de scintillements. Un linge déchiré, une loque sordide éclataient dans la lumière avec un bruit de couleur, perceptible par les yeux. Un piment décortiqué, une tranche de melon flottants devenaient des rubis ou de la topaze et faisaient penser aux merveilleux poissons des eaux méditerranéennes dont les écailles ou les peaux lisses ont toutes les nuances de la flore sous-marine. Çà et là [ page ]se tendait ou s’affalait une voile pourpre ou safran, pages de toile raturées, recousues, tachées, pages éloquentes qui parlaient d’aventures, de périls, de vent, d’écueils, d’attentes, d’écumes, qui parlaient de départs et de retours.

 

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Les heures passent vite sur les quais du Vieux Port. On y rencontre des Marseillais loquaces et barbus, qui pérorent et gesticulent, et de jolies filles aux yeux vifs et à la langue prompte. On y rencontre des touristes qui vont s’embarquer pour le Château d’If, des marchandes de coquillages et des vendeuses de bouquets, des matelots de toutes les nations, y compris des Provençaux. On y rencontre des Turcs coiffés du fez, des Arabes en burnous, des Grecs en fustanelle et tous les Levantins du Levant. On y rencontre des oiseleurs qui proposent à acheter des perroquets. On y offre des singes. On peut s’arrêter en des cabarets que décore un Orient de papier peint et où des patrons et des capitaines discutent. Il y a des boutiques d’engins de pêche et d’instruments de navigation. Le jour passe ainsi ; le soir tombe. Comment ne pas finir la journée par une bouillabaisse ?

Voici la nuit venue, Marseille s’allume. [ page ]Dans les ruelles en pente qui montent du Vieux Port vers l’église des Accoules, les ruisseaux dévalent au milieu entre les pavés. Les réverbères éclairent mal l’ombre suspecte. Les filles aux hautes coiffures lustrées, que mord de ses longues dents le peigne d’écaille, écartent, d’un geste d’appel, le rideau d’andrinople qui voile leur réduit. La lampe brûle au chevet du lit bas. Des rires gras, des cris. Un ivrogne titube. Un matelot se rajuste en sifflotant. Il fait chaud, d’une odeur de chair, de bas parfums, d’alcool à bon marché. Bousculade, rixe... Le ruisseau coule au milieu de la rue sur les pavés. Rentrons.

 

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Dans le Vieux Port étaient amarrés deux beaux yachts. Élégants, sveltes, ils s’allongeaient tout blancs en leur finesse aiguisée, vernis et cuivres luisants, dans l’attente des départs pour les rivages lumineux. Instruments dociles du plaisir marin, ils étaient là, immobiles dans un repos comme frémissant. Puis l’un d’eux a quitté le quai. Lentement, fièrement, il a traversé le Vieux Port. J’ai entendu le chant de sa sirène et il a disparu vers la haute mer. Je l’ai suivi d’un long regard de désir.

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En quittant Marseille, avant de remonter vers l’automne, je suis allé jusqu’à Aigues-Mortes et aux Saintes-Maries de la Mer. A travers la Camargue aux herbages coupés d’étangs, j’ai gagné la petite ville que domine son église à mine de forteresse. Par une sorte de chemin de ronde que dentèlent des créneaux on arrive au sommet du chœur où est conservée la châsse des Saintes, venues de l’Orient, la châsse qui contient les reliques des trois Maries. C’est à Marie de Magdala que va la pensée et c’est elle dont l’image amoureuse et pénitente émeut le cœur. L’église est déserte. Autour d’elle le bourg continue son humble vie provençale. Lentement la mer s’avance, ronge le rivage plat et sablonneux...

La mer qui s’avance vers les Saintes-Maries s’est au contraire éloignée d’Aigues-Mortes ; il faut maintenant aller la chercher jusqu’au Grau-du-Roi. Jadis port, Aigues-Mortes ne mire plus ses hautes murailles et ses tours carrées que dans les eaux stagnantes des étangs et des marais qui l’entourent. Son intacte ceinture de pierre l’étreint et lui donne une stature héroïque et chevaleresque. Aigues-Mortes rêve au temps où elle a vu mettre à la voile pour [ page ]l’Orient les galéasses des Croisés. L’ombre du Saint Roi Louis erre sur l’antique rempart, un lis à la main. Je l’y ai vue, comme j’ai senti passer près de moi, sur le vieux chemin de ronde des Saintes-Maries, celle de Marie de Magdala...

 

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Le beau voyage est fini. Je pense à ce yacht blanc qui prenait la mer et qui allait, d’escales en escales, voguer vers l’Orient.

 

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Voici quelques notes que je retrouve sur mon carnet :

... Au vieux mur, près de ma fenêtre, une immense vigne-vierge caille ses feuilles en sang, de plante martyrisée. Il y en a de presque noires comme d’anciennes blessures, d’autres jaunes de sanie et de pus, d’autres d’une pourpre fraîche, à croire qu’elles vont goutteler ; et la grande vigne sanguinolente et sarmenteuse pend avec des grâces de guirlandes ou étend ses bras de douloureuse écorchée ; elle se crucifie et agonise au mur de vieille pierre, en face d’un couchant d’or, clair et froid à travers les arbres, sur des prairies [ page ]inondées qui s’étendent aurifiées et doucement mirantes.

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... Plus tard, un oiseau a gémi dans l’ombre. Je ne le voyais pas et j’écoutais par la fenêtre ouverte son cri nocturne, très doux, un peu lourd, comme des gouttes opiacées tombant, une à une, sur un marbre qui aurait été mou. C’était je ne sais quoi d’ensommeillé, de lointain, ce roucoulement solitaire de bête qu’on imaginait autant velue qu’emplumée, osseuse et cartilagineuse, un peu sourde et presque aveugle.

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Le ciel est gris et bas. Dans l’air moite les arbres sont de tous les jaunes comme si les feuilles exsudaient l’or de tous les soleils bus l’été par leur verdure et réapparus en leur décrépitude. Pas un souffle ; et ces feuilles se détachent d’elles-mêmes et tombent, indifférentes et superflues, lourdes de leur couleur dorée, peu à peu, dans l’heure stupéfaite de silence et de mélancolie.

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Un vent brusque secoue les deux hêtres pourpres en face de la maison. Leurs feuilles de laque carminée se rebroussent, et les arbres rougeâtres ont, dans leur couleur vineuse et virulente, une colère, comme le reflet et le mouvement d’une colère. Chaque feuille qui tremble ajoute une délicatesse au murmure total qui s’enjolive, se cisèle, se termine en chantantes rumeurs d’abeilles. On entend le vent venir de très loin, du fond du bois ; puis sa masse aérienne se dédouble, s’éparpille ; il en reste un peu à chaque cime et elle finit au bout de quelque branche dans une feuille qui palpite. Le vent va vraiment d’arbre en arbre ; il a un toucher, il anime un feuillage ou une touffe. Tour à tour, vaste et précis, il a des minuties étonnantes et, parfois, un brin d’herbe, qui seul vacille, semble occuper toute sa force qui se fait méticuleuse...

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VISITES DU MAGICIEN

J’ai reçu deux fois la visite du Magicien. Il est très beau. Son visage a la couleur du ciel et son vêtement la couleur de la mer. Il tient à la main une grande clé d’or, celle qui ouvre les portes du soleil. Sa double venue n’a été précédée d’aucun présage. Aucun cortège ne l’accompagnait. Il est entré silencieusement. Il souriait de se savoir inattendu et d’autant plus merveilleux. N’est-ce pas toujours par surprise que le bonheur vient à nous, qu’il ait le visage de l’amour ou l’une des figures de notre désir ?

J’ai reçu deux fois la visite du Magicien. La première fois qu’il m’est apparu il a fallu qu’il me dise le message qu’il m’apportait. C’est par lui-même que j’ai su qu’il était le maître des beaux voyages, que sa présence n’était qu’une réponse à mon appel, qu’il [ page ]n’avait fait qu’obéir à mon injonction secrète, qu’il n’était que le serviteur tout-puissant de mes rêves. Dans la région mystérieuse où il résidait il avait entendu ma muette invocation. C’est pourquoi il m’apportait la grande clé d’or, celle qui ouvre la porte du soleil et les passages de la mer, et tandis qu’il me parlait son visage était plus clair que l’aurore dans le ciel et son vêtement plus éclatant que la lumière de midi...

J’ai reçu une seconde fois la visite du Magicien. Je croyais ne le revoir jamais et cependant il est revenu. De nouveau je l’ai suivi, de nouveau il me remit la clé magique. Quand elle m’a eu ouvert tout l’Orient je l’ai jetée dans la mer, et je sais qu’il ne me la rapportera plus. Que m’importe ! Je n’ai plus besoin du Magicien au visage couleur du ciel et au vêtement couleur de la mer. Le ciel et la mer se reflètent dans ma mémoire et, quand je me penche sur elle, elle me renvoie dans son miroir toutes les images de mon bonheur vagabond.

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ESCALES

La portière du wagon ouverte, je vois accourir deux matelots qui attendaient l’arrivée du train. Vêtus de toile blanche, cols bleus, bérets blancs, ils se précipitent sur nos valises. Je remarque leurs figures sympathiques, leur désinvolture, l’adresse de leurs mouvements. Avec eux nous sortons de la gare et la voiture nous emporte à travers Marseille. La nuit est douce et belle. La Cannebière flambe de tous les feux de ses cafés illuminés. Nous voici au Vieux Port. Le yacht est amarré à quai. Poignées de main, paroles, rires, cabines. L’odeur de cuir des valises se mêle à l’odeur du bord, cette indéfinissable odeur où se retrouvent celles des vernis, des huiles, des goudrons, cette odeur d’iode et de sel qui est comme l’haleine marine du voyage. Peu à peu les bruits de la ville [ page ]se taisent. Silence. Parfois un craquement de boiserie et, sur le pont, le passage d’un pas si léger, si souple qu’on dirait le pas d’un pied nu.

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Il faut dormir. On n’appareille que demain vers cinq heures. Je pense à ce yacht blanc que j’ai vu, il y a quinze ans, s’en aller vers la haute mer et que je suivais des yeux avec tant d’envie !

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J’ai passé une partie de la matinée et l’après-midi à faire dans Marseille divers achats, de ces achats du dernier moment où, avant d’entreprendre un long voyage, on répare les oublis qu’a causés la fièvre du départ. Matinée et méridienne brûlantes, en ce Marseille de plein été où la lumière est éclatante sous un ciel durement bleu, en ce Marseille qui sent l’ail et la marée, en ce Marseille, comptoir de la Méditerranée et Porte de l’Orient, de cet Orient vers lequel je vais voguer d’escale en escale pendant de longues semaines, dans le bonheur ébloui d’un long désir enfin réalisé. Cette attente m’empêche de retrouver dans le Marseille d’aujourd’hui les impressions dues au Marseille de ma ving
[ page ]tième année. Depuis lors du temps a passé et bien des aspects du monde se sont révélés à mes yeux qui, alors, ignoraient tout. La belle Italie m’a laissé entrevoir ses trésors. À Venise mes pas ont foulé les dalles de la place Saint-Marc. J’ai déchiffré le labyrynthe de ses calli et de ses canaux ; j’ai abordé aux îles de sa Lagune et il m’a fallu m’arracher à son sortilège pour aller goûter les fières joies de Florence et les austères grandeurs de Rome. D’au delà des mers, la lointaine Amérique m’a appelé à elle. J’ai erré à New-York de « blocs » en « blocs » ; à Chicago, j’ai vu la neige tomber du ciel charbonneux ; à San-Francisco j’ai salué le printemps californien. Après avoir traversé l’étendue de l’Atlantique, j’ai franchi les vastes espaces terrestres qui le séparent du Pacifique. Au retour la Nouvelle-Orléans m’attendait, douce encore d’avoir été française, dans les boues de son delta. Mais, après tant de lieues et tant de milles parcourus, avec quelle joie j’ai vu briller dans la nuit marine les premiers feux qui annonçaient l’approche de la terre de France d’où je vais m’éloigner tout à l’heure avec l’avide curiosité des contrées nouvelles dont j’ai longtemps rêvé et dont le désir tourmentait mes songes vagabonds... [ page ]Nous voici tous maintenant réunis à bord du yacht. Les oisifs massés sur le quai échangent leurs réflexions, ponctuées parfois d’un rire ou d’un juron. Les blancs matelots vont et viennent et gagnent leurs postes. Les amarres qu’on largue raclent la pierre chaude du quai. Le commandant est monté sur la passerelle. Le pilote a pris place à ses côtés. Des ordres brefs se mêlent à des sonneries. Le sifflet du quartier-maître cingle l’air. L’hélice donne ses premiers tours. Insensiblement le yacht se met en mouvement. Soudain la sirène lance son mugissement. On part. On est parti. Nous avançons lentement sur les eaux encombrées du Vieux Port. Peu à peu la pointe du Pharo et la vieille tour du Fort Saint-Jean se rapprochent de nous et semblent s’écarter l’une de l’autre. Entre elles un espace libre apparaît, d’un bleu qui se dore. C’est la haute mer. L’étrave coupe ses premières ondulations. Une vive brise me touche au visage. Il est six heures. La vitesse augmente ; le vent aussi. Nous dépassons le château d’If. Le roulis s’accentue. Le bleu du flot s’argente de brèves écumes autour des îles Pomègue et Ratonneau. Marseille a disparu : nous longeons la côte. Le yacht a mis le cap vers la Corse. Nous sommes en mer... Le plus beau, le plus chaud, le plus doux des cré[ page ]puscules nous enveloppe peu à peu. Le vent est tombé. Le pavillon a été amené. Les feux de position s’allument, verts et rouges. Le yacht s’illumine. Les argenteries et les cristaux brillent sur la table de la salle à manger et la veste immaculée du stewart complète la virginité du linge. Nous sommes dans le pays des hommes vêtus de blanc. Il n’y manque que la blanche parure aérienne des voiliers ; le yacht la remplace par la blanche peinture de sa coque et de sa lisse, par le blanc vernis de ses cabines. Maintenant la nuit est tout à fait venue, la première nuit en mer, dans le silence des étendues désertes où vibre le frémissement sourd de l’hélice, sous la légère blancheur des draps, avec l’attente joyeuse du réveil. Tout dort, même le chien chinois roulé en boule soyeuse sur le divan du salon, même le beau perroquet jaune et bleu, une chaîne à la patte et l’œil rond comme un hublot, se balançant sur son perchoir, tout dort excepté l’infatigable et l’active hélice, excepté l’officier et les hommes de quart, excepté l’aiguille éternellement vacillante de la boussole dans son habitacle.

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Je marche avec plaisir sur le pont. Ce
[ page ]matin, dès l’aube, j’ai entendu ruisseler l’eau dont on l’inondait pour le laver furieusement, car laver et astiquer sont les principales préoccupations du bord. Le bois, les cuivres y sont d’une propreté méticuleuse. Je m’en suis aperçu en rôdant dans ma nouvelle demeure marine, un beau yacht de 800 tonneaux où sont rassemblées toutes les conditions d’un luxueux confort. Les cabines, pourvues chacune de sa salle de bain, sont commodément et élégamment aménagées. Tout y est fixé, encastré, agencé, de façon à défier les surprises du roulis et du tangage, car, même dans la belle saison, la Méditerranée n’est pas sans caprices, sans humeurs et même sans colères. Aujourd’hui elle n’est que caresses sous un joyeux soleil qui chauffe la toile tendue des tentes. Elles abritent pour le moment à l’arrière un concile de fauteuils d’osier à coussins multicolores et de chaises longues paresseusement alanguies. Personne encore dans la salle à manger vide avec sa grande table en acajou massif, son dressoir où luisent des argenteries anglaises, ses fenêtres ouvertes où l’air fait palpiter des rideaux légers. Personne non plus dans le salon, avec ses meubles aux formes nettes, ses divans, ses bibliothèques bien fournies, ses tapis d’Orient, jetés çà et là, comme pour annoncer les beaux pays vers [ page ]lesquels nous allons. Il y a aussi, dans un coin de la vaste pièce, tout ce qu’il faut pour écrire. Écrire à qui ? On se sent si délicieusement, si égoïstement détaché de tout. Écrire à qui, sinon à quelque Néréide, à quelque Princesse lointaine ? Et le message, qui le portera ? Quelque mouette obéissante, quelque dauphin bien stylé.

Je suis monté sur la passerelle. Un double escalier à rampe de cuivre y conduit. De là on domine tout l’avant du yacht et toute l’étendue de la mer. Là, veille l’officier de quart. De là partent les ordres et les sonneries qui dirigent et commandent la manœuvre. Là, sous son épaisse coupole de verre qui la protège et qu’éclaire, la nuit, une lampe électrique, s’arrondit la boussole, « le compas », comme l’on dit en langage de mer ; là vacille la sensibilité aimantée de son aiguille ; là, le timonnier tourne la roue qui régit le gouvernail. Derrière lui, adossées aux éléphantesques manches à air qui semblent faire escorte à la cheminée trapue est « la chambre des cartes ». Sur un pupitre est étalée, fixée par quatre punaises, celle de la route que nous suivons et qui nous conduira bientôt en vue de terre sur ce bel instrument de plaisir où tout est « ordre et beauté », comme dit Baudelaire en son Invitation au voyage, et qui cache en [ page ]ses flancs harmonieusement allongés les puissants organes mécaniques qui sont les obscurs et brûlants génies de sa vogue et de sa vitesse.

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Nous sommes à l’ancre dans la baie de Bonifacio, devant le petit quai que dominent la ville en échelons et sa grosse citadelle jaune. Le port ne contient que quelques barques et quelques voiliers. La baie, dont l’entrée étroite s’élargit pour former une espèce de lac aux eaux parfaitement calmes, est bordée de hautes murailles de rochers à pic, creusés d’anfractuosités bizarres, de grottes humides et sombres. C’est de ces profondeurs caverneuses de l’île napoléonienne qu’a dû sortir « l’Ogre de Corse ». Bonifacio est une bizarre petite ville. Ses étroites rues en pente rude sont pavées d’un cailloutis dur qui râpe les semelles. Les maisons sont en pierres massives, trapues. Quelques-unes s’ornent de portes aux linteaux grossièrement sculptés. L’aspect est mi-provençal, mi-italien, et plutôt rébarbatif. Les gens nous regardent passer avec indifférence, tandis que nous montons vers la citadelle dont la lourde masse orangée se carre sur le ciel bleu.
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Nous y voici parvenus à cette citadelle. A son pied s’étend une esplanade d’où l’on a une vaste vue de mer. Dans le lointain se profile la côte de Sardaigne. Tout l’air est rempli d’un soleil éclatant. Sur l’esplanade, il y a trois ou quatre arbres au maigre feuillage qui donnent un peu d’ombre. Un groupe de garçons et de fillettes s’y est réfugié. Trois d’entre elles sont affublées de grands voiles de mousseline blanche dont elles s’enveloppent la tête et qui les couvrent presque entièrement. Elles tiennent à la main, chacune, un bouquet de fleurs et s’avancent en minaudant avec des saluts cérémonieux. Les garçons leur répondent par des salamalecs pleins de gravité et de prétention. Ils tiennent aussi des fleurs à la main. Puis filles et garçons ayant fini leurs simagrées se prennent par le bras et se mettent à défiler d’un air pompeux et officiel en tournant autour des arbres. A quoi jouent-ils ? Au mariage, car le cortège est précédé par un gros bonhomme de sept à huit ans qui, la culotte trouée, imite admirablement le roulement du tambour. Un autre mioche manie un bâton deux fois haut comme lui. Celui-là représente évidemment le personnage du suisse. Notre présence ne les dérange pas et la noce enfantine continue à tourner au bruit du tambour, autour des arbres à feuil[ page ]lage maigre, sur l’esplanade ensoleillée que domine la grosse citadelle jaune.

Nous avons regagné le yacht à travers les étroites rues de Bonifacio, le long des maisons assombries. Avant de revenir à bord, nous avons fait une promenade dans la baie en longeant la haute muraille de rochers. L’eau était d’un calme profond, d’un bleu presque noir. Le canot y laissait un long sillage. Parfois nous aurions presque pu toucher les parois rocheuses. Il s’en exhalait une singulière odeur d’herbes marines, un étrange parfum salin.


Chacun sur le yacht commence à prendre ses habitudes et je sens les miennes se former rapidement. Déjà je connais bien ma cabine. Au salon, je sais le siège où je me plairai le mieux ; sur le pont, à l’arrière où ils sont rassemblés à l’ombre de la tente, je sais aussi le fauteuil où je m’étendrai le plus volontiers pour jouir du délicieux plaisir de ne rien faire, car je suis bien décidé à ne pas ouvrir un livre, à ne pas prendre une note, à me garder libre de tout soin autre que celui de voir, d’écouter, de respirer, d’accueillir toutes les rêveries que suggèrent à l’esprit la lumière, [ page ]les couleurs, tout ce qui constitue le merveilleux spectacle de la mer. Surtout je m’interdis toute impatience d’arriver quelque part, cette hâte, cette attente d’autre chose qui, sous un fallacieux appât de nouveauté, détruisent le charme de l’heure présente. Que faut-il de plus pour qu’elle soit belle, que sa beauté ?


Le soleil se couche. Le sifflet du quartier-maître retentit. Le pavillon qui bat à l’arrière glisse et descend doucement. On « amène les couleurs ». Les flammes qui flottent au sommet des mâts s’abaissent. Le crépuscule vient. Les feux s’allument. La nuit est lumineusement étoilée. Dans l’ombre légère et comme transparente s’élève une voix qui dit : « Oui, voilà comment il comprend la navigation !... Tous les ans, il invite quelques amis sur son yacht. On le charge de caisses de champagne et de porto, et on y joue au poker, du matin au soir. L’année dernière, ils sont allés aux îles du Cap-Vert et, de toute la croisière, personne n’a mis une fois le pied sur le pont. Au bout d’un mois, ils se sont retrouvés à Marseille comme ils en étaient partis, c’est-à-dire autour de la table de jeu. M... perdait [ page ]quatre cent mille francs et il ne restait plus une bouteille ! »


C’est par mer qu’il faut arriver à Naples pour qu’elle vous offre dans un seul regard le spectacle de sa beauté, pour qu’on la découvre tout entière en sa gloire entre les versants de son Vésuve et les pentes de son Pausilippe, allongée sur son rivage et étagée sur ses collines dans la lumière où elle semble être sous le regard des dieux. Ce n’est pas ainsi que je l’ai vue pour la première fois, quand j’y arrivai en venant de Rome où j’avais goûté les nobles charmes du printemps romain. Le printemps napolitain me montra une figure revêche. Du ciel tiède et gris tombaient de furieuses averses. L’eau ruisselait sur les larges dalles des rues que la pluie d’ailleurs n’avait pas dépeuplées et où se pressait une foule sans pittoresque. Que cette Naples pluvieuse ressemblait donc peu à la Naples éclatante et romantique que j’avais imaginée ! Heureusement qu’un beau soleil vint bientôt dissiper cette fâcheuse intempérie et je garde bon souvenir de ce premier séjour napolitain, souvenir que je suis prêt à enrichir de nouvelles impressions. Demain je saluerai le [ page ]visage marin de cette fille de la Grèce qui fit les délices des Romains et où résonne dans l’air sacré la voix immortelle de Virgile.

En attendant, des images napolitaines animent mon demi-sommeil. J’y vois se dresser des groupes de statues, des files de figurines, s’y dérouler des fresques mythologiques. Dans le bronze, le marbre ou le stuc, revivent des dieux et des déesses, des satyres et des danseuses, des empereurs et des philosophes, maints objets de toute sorte, témoins de l’antique vie quotidienne qu’ont rendus au jour Pompéi la Désensevelie et Herculanum la Souterraine, trésors inestimables de l’admirable Museo Nazionale, aussi bien que l’humble grafitto gravé sur le mur par un passant et l’enseigne d’un lupanar, et ces images ramènent à ma mémoire le souvenir d’une journée et d’une soirée passées dans les ruines magiques de l’illustre petite cité vésuvienne.

Tous les détails m’en reviennent à l’esprit et il me semble que cette heure enfuie est redevenue présente. Je ne suis plus enfermé entre les parois d’une cabine, mais je suis assis à la table en plein air d’une auberge campanienne. La nuit est douce et belle. Les étoiles brillent au ciel dans le tendre silence nocturne. Sur la nappe, des fruits se gonflent auprès de la fiasque qui est elle-même un fruit. [ page ]Parfois un sourd grondement nous fait lever les yeux. Le Vésuve nous rappelle qu’il est le maître capricieux de cette terre heureuse et l’arbitre de ses destinées. Il peut la faire frémir en ses profondeurs ou la consumer sous une pluie de feu, mais aujourd’hui il est sans colère, le vieux volcan ! A peine un peu de fumée s’échappe de son cratère et son sourd grondement est comme paterne. Nous ne pouvons nous empêcher de le considérer avec amitié et reconnaissance. N’est-ce pas lui qui, sous ses cendres, nous a conservé cette Pompéi que nous venons de parcourir et qui est le point du monde où l’on retrouve le mieux ce que fut le décor familier et public de la vie antique ? Il est là, sinon intact, du moins aisé à reconstituer. Il n’y faut ni grand effort d’imagination, ni grand usage d’érudition. La petite cité campanienne renait facilement à nos yeux.

Sa porte franchie, elle se propose à nous. Nous pouvons la parcourir tout entière. Déserte, elle est vivante. Nous pouvons suivre ses rues où, dans la dalle, se creuse encore l’ornière tracée par les roues. Nous pouvons hésiter à ses carrefours, nous arrêter dans son forum, visiter ses thermes, pénétrer dans ses temples, rêver devant ses tombeaux, boire à ses fontaines. De l’une d’elles, de la bouche [ page ]d’un masque, coule encore une onde limpide ! Entrons dans ses maisons qu’embellissent encore de fraîches peintures. Voici l’atelier d’un potier ; voici la boutique d’un marchand de vin, les amphores y sont toujours à la même place. Ici demeurait un magistrat ; là logeait un rhéteur. La mosaïque du seuil nous dit encore « Salve » ou nous crie « Cave canem ». Mais le croc et l’aboi du chien ne sont plus à craindre. Un silence profond règne en ces lieux, que seul rompt la pioche d’un ouvrier ou le pas d’un gardien. D’ailleurs nulle tristesse ne s’exhale de cette solitude. Pompéi semble attendre la reprise de son antique existence interrompue. Elle semble plus abandonnée que détruite, et nous aussi nous nous éloignerons d’elle. Ne sommes-nous pas des voyageurs, passants d’une heure, d’un jour, passants d’une vie ?


J’ai revu Naples avec plaisir, mais nous n’y resterons pas longtemps, car la chaleur y est extrême et un torride soleil d’été chauffe l’eau du port où nous sommes ancrés et où s’ébat autour du yacht une marmaille criarde et ruisselante qui, des barques où elle gesticule, sollicite, avec des mimiques imagées, la pièce [ page ]d’argent ou de cuivre qu’on lui jette et qu’elle rattrape en plongeant. Cependant comment être à Naples sans aller faire visite aux boutiques où l’on vend de l’écaille et du corail ? Ne faut-il pas se pourvoir au moins de quelques breloques cornues contre le mauvais sort, en ce pays de la jettatura ? Et puis comment résister à l’appel des beaux bronzes antiques du Musée qui, des retraites souterraines d’où on les a tirés, semblent avoir conservé la sombre couleur de l’Erèbe et dont la chair de métal a des reflets luisants comme si elle avait été baignée dans les eaux infernales du Styx ? Nous voici donc, errant dans la poussière des rues de Naples. Malgré les larges percées qu’on y a opérées les vieux quartiers offrent encore des aspects pittoresques. Aux jeux de la lumière les antiques et sordides masures se transforment et prennent des airs de fête, toutes pavoisées et empourprées de loques et de haillons. A l’angle de deux rues on fait cercle autour de chanteurs ambulants. Plus loin c’est un marché avec ses étalages de légumes et de fruits. Dans cette ruelle, des ménagères s’activent auprès des cuisines en plein vent, ce qui est une façon de parler, car pas un souffle n’anime l’atmosphère brûlante. Où trouver un peu de fraîcheur ? Entrons à Santa-Chiara qui garde les tombeaux des rois d’Anjou, à [ page ]San-Domenico qui abrite ceux des rois d’Aragon, au Duomo où repose dans sa riche chapelle la fiole légendaire qui contient le sang miraculeux de saint Janvier. Il fait meilleur dans cette ombre que sur les dalles piétinées de la longue et populeuse rue de Tolède, mais il fera meilleur encore dans les salles obscures de l’Aquarium. Ses grands tableaux de verre et d’eau nous offriront des images vivantes du mystérieux monde sous-marin au-dessus duquel le beau yacht qui nous porte fièrement est semblable à quelque monstre élégant et docile qui en aurait émergé pour se mettre au service du plaisir des hommes de la terre.


Je suis monté jusqu’à la Chartreuse de San-Martino. Une vieillie « carozella » m’y a mené par de rudes chemins. En route, en ce faubourg qu’habite une populace misérable, on croise de singulières figures, brigands de carrefour et madones de ruisseau. Ce qui m’attire là-haut, c’est moins le petit musée et sa grande crèche aux mille personnages de Noël peinturlurés, c’est moins l’étonnante voiture où Garibaldi fit son entrée triomphale à Naples, que le beau cloître de la Chartreuse aux arcades régulières où, sur la balustrade qui [ page ]entoure le préau, sont sculptées dans le marbre deux têtes de mort. L’artiste les a, l’une et l’autre, pour qu’elles proclament, par leur pompeux décharnement, la vanité et le néant de toute gloire, parées de dérisoires couronnes de laurier. Je les ai retrouvées telles que je les avait déjà vues, ironiques sous leurs vains atours d’immortalité. Le soleil les caressait de ses rayons. J’ai posé la main sur leur tiédeur morte. Mais ne sommes-nous pas ici au pays de la vie ? N’est-ce pas à vivre que toute l’âme napolitaine emploie toutes ses forces ? La vie, à force de l’aimer terrestre, ces vivants la désirent par surcroît éternelle et cherchent à s’en assurer l’éternité jusque par l’entremise de superstitions propices et de fétichismes favorables. Imitons-les un instant. Détournons-nous de ces emblèmes funèbres. Allons vers ce balcon suspendu sur le vide. Penchons-nous, regardons et écoutons. A nos pieds et à nos yeux, Naples est là, et d’elle, s’élève une immense rumeur, faite de mille bruits, à la fois distincts et confus. Cela respire, cela murmure, cela crie, cela chante, cela se tait et se recueille un instant, puis la rumeur reprend, s’étend, monte, traversée des branles de cloches ou déchirée du gémissement de quelque sirène de navire où nous reconnaissons déjà l’appel du départ. Demain, sans [ page ]doute, nous aurons quitté Naples la laissant à sa joie d’être belle et de vivre, malgré les frémissements souterrains de son sol instable et la fumante menace de son Vésuve.


Le yacht a quitté l’ancrage du port de Naples pour aller se poster à Sorrente. Ici l’air est moins brûlant. Le soir a été doux et tendre comme une élégie de Lamartine. Du bord, on entend la chanson des mandolines et l’on respire de fines odeurs de feuilles et de fleurs. Je pense au récit que m’a fait mon ami B... d’un séjour à Sorrente chez la Princesse G... Avec sa corpulence de déménageur, sa dégaine de grenadier, son teint de couperose, décolletée jusque au nombril, des colliers de perles jusqu’au ventre, les « cheveux épars » le soir, à la lueur des torches, elle dansait des tarentelles, avec accompagnement de mandolines et de guitares. A cette époque, B... s’occupait beaucoup d’un certain brigand napolitain appelé Avitabile dont les féroces exploits l’enchantaient. Ayant fait prisonnier un de ses ennemis, il lui ordonne de sauter du sommet d’un haut rocher dans la mer. Par miracle, l’homme arrive en bas sans se rompre les os. On le ramène devant Avi[ page ]tabile qui, froidement, lui dit : « Recommence » et comme le malheureux demandait grâce : « Recommence, lui répondit le brigand, de quoi te plains-tu ? Je te donne une nouvelle chance. »


Nous voici en mer de nouveau. Nous ne ferons qu’apercevoir Amalfi et Salerne, mais la vedette nous débarquera à Pestum. Notre dernière journée de Sorrente, nous l’avons passée dans un bois d’orangers, un bois « loué » pour quelques lires avec le droit d’y cueillir ce que nous voudrions. Sous l’épais et métallique feuillage des orangers l’ombre odorante et chaude s’éclairait des lumineux fruits d’or qui semblaient, dans le silence du lieu, célébrer la fête apollonienne de quelque dieu invisible.


Je commence à connaître quelques figures de l’équipage, figures honnêtes, rudes ou fines, de Bretons ou de Provençaux. J’aime les voir passer sur le pont, agiles et silencieux, bien « à leur affaire », qu’ils exécutent une manœuvre ou se livrent à quelque nettoyage. Le [ page ]lavage, le récurage, l’astiquage tiennent une grande place dans la vie du bord. Des matelots, j’en connais surtout deux, ceux qui, avec le mécanicien, embarquent dans la vedette quand on va à terre, tandis que c’est le canot qui y mène l’important personnage, chargé de veiller aux provisions. De la passerelle, je m’amuse souvent à regarder, devant l’escalier qui descend au poste d’équipage, les matelots, aux heures de loisir, jouer aux cartes ou pousser les pions sur le damier.


Cette belle côte campanienne que nous longeons, je l’ai suivie, quand, à un précédent voyage, j’allai de Naples à Salerne par la route en corniche qui sinue entre le rocher et la mer. Le sol dur sonnait aux sabots de l’attelage du vieux landau qui nous conduisait de Castellamare à Positano, de Positano à Prajano, de Prajano à Concha-Marine et à Amalfi. Amalfi, fille du rocher, s’y suspend, y accroche ses maisons, ses terrasses, ses treilles, ses cyprès, son couvent dei Capucini, moitié monastère, moitié auberge. La chapelle était à côté de la salle à manger et on voyait le prêtre la traverser avec ses ornements sacer[ page ]dotaux pour aller dire sa messe ou après l’avoir dite.

J’ai dit que, cette année-là, le printemps était un printemps capricieux. D’Amalfi à Salerne de furieuses averses nous escortèrent et ce fut sous un ciel tiède et gris que nous gagnâmes Pestum. Une enceinte encore visible, trois temples en ruine, c’est tout ce qui reste de l’antique Poseidonia, dont les roseraies célèbres furent chantées par les poètes et cependant Pestum en sa solitude fiévreuse est toujours un lieu de beauté. On y pénètre par la Porte de la Sirène. Ce fut elle qui nous conduisit vers le temple paternel car c’est à Neptune qu’est dédié le plus illustre des sanctuaires de Pestum. A côté s’élève celui de Cérès. Le troisième est voué à des divinités dont on ne sait plus les noms. Tous trois sont d’une harmonie divine et d’une couleur de miel et d’ambre. Autour d’eux pousse l’acanthe. Je suis resté longtemps à les regarder. Un vol fatidique de corneilles tourbillonnait dans le ciel gris, y traçant des cercles auguraux. Puis quelques gouttes d’eau sont tombées. Étaient-ce les « larmes des choses » dont parle Virgile ? Je les ai reçues dans mes mains pieusement jointes et j’en ai fait une libation au silence, à la solitude et à la beauté. Les dieux favorables m’ont exaucé et je vais [ page ]revoir Pestum par le plus beau jour d’un bel été...


Le yacht a stoppé et l’on arme le canot. Nous sommes à quelques centaines de mètres de la côte qui, là, est basse. La vaste plaine marécageuse et plate s’étend doucement jusqu’à la mer. Nous sommes juste en face des temples. En pleine lumière, ils se détachent sur la ligne des montagnes qui ferment l’horizon. L’impression qu’ils donnent est fort différente de celle que l’on en reçoit en les approchant par terre. Ils ne causent pas la même surprise que quand on se trouve soudain devant eux comme s’ils venaient de surgir, du fait de quelques magiques incantations. Vus de loin ils ont leur place dans le paysage. Ils nous y attendent. Ils nous y appellent. Allons vers eux. Les avirons frappent l’eau calme et si peu profonde que le canot ne peut atteindre le rivage. Nous en sommes à petite distance sans qu’il soit possible d’aborder. Heureusement les matelots nous éviteront le bain de pied en perspective. Haut troussés, jambes nues, ils nous prennent sur leurs épaules robustes et nous déposent sur la plage. Elle est de gros sable et monte en pente douce, [ page ]si bien que, du point en contre-bas où nous nous trouvons, les temples ont disparu. Devant nous s’élève une crête herbue vers laquelle nous nous dirigeons sous un soleil brûlant.

La marche est pénible sur ce terrain broussailleux. Il y pousse toutes sortes de plantes, entremêlées de ronces piquantes où bourdonne un concert d’insectes, ivres de chaleur et de soleil. Assez proches, mais sans aucun sentier pour parvenir jusqu’à eux, les temples ont reparu et se dressent en leur beauté harmonieuse et puissante. Nous avançons sur un sol inégal d’où s’exhale une chaude odeur marécageuse. La fièvre doit rôder dans cet air immobile et ardemment silencieux. Bientôt nous rencontrons des pierrailles éparses, des fragments de marbre, provenant de l’enceinte qui entourait l’antique Poseidonia, en grande partie intacte encore où nous distinguons l’emplacement d’une porte. Celle-là, opposée à la Porte de la Sirène, c’est la Porte de la Mer. Les deux autres s’appelaient la Porte de la Justice et la Porte Dorée. De cette Porte de la Mer part la trace d’une chaussée. Sur la gauche on aperçoit le temple de Cérès, sur la droite la Basilique et le temple de Neptune.

Nous sommes allés tour à tour vers chacun d’eux. J’ai revu avec une grave émotion leurs [ page ]nobles colonnes et leurs nobles proportions, leur beauté à la fois, si l’on peut dire, mathématique et poétique, leur matière comme vivante, que le temps a royalement parachevée, que la lumière a dorée et où se sont incrustées de fines pétrifications de joncs et d’algues, leur matière à la fois apollonienne et neptunienne, solaire et marine, qui a gardé la couleur des épis et des grèves. Ils sont les trois strophes de l’hymne que chante Pestum et où s’unissent les noms divins de Cérès et de Neptune. Quand on en a entendu l’harmonie le souvenir en garde à jamais le triple écho où se perpétue la voix immortelle qui, partie des rivages de la Grèce, vibre encore dans les champs de la Campanie. Pour mieux l’écouter, nous nous sommes assis à l’ombre dorique des hautes colonnes. Sur la pierre chaude couraient de vifs lézards qui, sortis des fissures des blocs disjoints, y disparaissaient à la moindre alerte. Autour de nous des abeilles bourdonnaient dans l’air sonore. A nos pieds des acanthes recourbaient leurs feuilles puissantes. Seules manquaient les roses du poète. Nous ne pouvions dire comme lui :

Vidi pestano gaudere rosaria cultu

Nous avons repassé la Porte de la Mer. Nos [ page ]matelots nous ont aidés gaiement à regagner le canot.


La nuit est si belle, si doucement tiède, que je n’ai pu me résoudre à m’enfermer dans ma cabine. Le yacht file sur une mer immobile. Le bruit sourd des machines est merveilleusement égal et régulier. Peu à peu, tout le monde est descendu se coucher. Est-ce à cause de l’hommage que nous sommes allés lui rendre, Neptune nous est, ce soir, particulièrement favorable ? Puisse Vulcain nous favoriser également, car nous passerons, cette nuit, devant l’île Stromboli qui est un des autels de ce dieu volcanique et souterrain ! Du moelleux fauteuil où je suis étendu à l’arrière je regarde le ciel étoilé en laissant passer les heures en une paresseuse rêverie. Plus que partout, en mer, le temps est une convention. Il semble que nous ne participons pas à sa fuite. On vit en dehors de lui. Cependant j’ai regardé ma montre. Au cadran j’ai vu que nous devions approcher du Stromboli et je suis monté sur la passerelle.

J’ai devant moi toute la mer et toute la nuit, une mer suavement ténébreuse, une nuit lointainement transparente. Assis derrière lui je regarde la silhouette du timonnier debout sur [ page ]l’horizon nocturne où, à un moment, il me semble apercevoir une vague rougeur. Ce n’est pas un feu de navire. La rougeur est intermittente, tantôt plus faible, tantôt plus forte. Elle est animée, mais elle est fixe, et cependant, peu à peu, elle devient plus distincte, plus vive, plus aiguë. Nous sommes en vue du Stromboli et son volcan est en activité. Comme Neptune nous a été propice, Vulcain nous favorise.

Le Stromboli s’élève de la mer en pentes assez abruptes et sur ces pentes glissent d’ardentes coulées de lave. Le cône qui les répand est visible. Tour à tour, il s’empourpre et s’éteint. Les coulées se divisent en méandres de feu. C’est une éruption veineuse, pourrait-on dire, qui se ramifie en traînées de rouges différents, les uns vifs, les autres plus sombres, tout cela n’a rien d’effrayant et, de loin, ces substances éruptives ont un aspect plus décoratif que malfaisant. C’est un spectacle auquel on s’intéresse, une sorte de jeu lumineux et igné qui finit par exercer une fascination égoïste. Cela fait bien au fond de la belle nuit douce qui commence à pâlir aux approches de l’aube.


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Sicile ! A ce nom s’évoquent des bergers et des brigands, les idylles de Théocrite et les exploits de la Main Noire, les embuscades aux défilés de la montagne et ces « bords siciliens » que chante Mallarmé dans l’Après-Midi d’un Faune. Puis ce sont les temps de la domination sarrazine et de la conquête normande et angevine, beaux princes arabes, rudes cavaliers, turbans à coiffes de mailles et à aigrettes, heaumes à visières grillagées et à cimiers héraldiques, Toisons d’or des vices-rois d’Espagne, tout le passé dont l’île à trois pointes a gardé des temples, des cathédrales ornées de mosaïques, des palais et des jardins, tout le passé où semblent résonner encore le chant du muezzin et le cantique du moine, les refrains d’amour de beaux gentilshommes et la flûte pastorale des pâtres qu’accompagnent les violons dont Adraste divertit sa belle pendant qu’elle pose devant ses pinceaux, grâce aux stratagèmes de l’esclave Hali. Et il me semble entendre la vive et forte prose de Molière, célébrer les ruses des amants et berner les barbons, fussent-ils de Paris ou de Messine.


Du port de Palerme où nous sommes à l’ancre, je vois le long d’un quai de belles [ page ]façades de palais. A droite le Monte Pellegrino domine la ville dont nous avons fait une rapide visite. Palerme a pour centre son carrefour les Quattro Canti où se croisent les deux grandes voies qui le traversent et que décorent aux quatre coins des motifs architecturaux et des statues, de ces statues à l’italienne qui sont toutes, gestes éloquents et draperies volantes. Cela va bien avec l’animation et le mouvement de ce carrefour, mais la foule palermitaine n’est pas la foule napolitaine. Le Sicilien n’a pas la loquacité du Napolitain. Où deux passants à Naples s’aborderaient avec véhémence, à Palerme ils se contentent de se reconnaître par un signe de la main ou même par une simple moue des lèvres ou par un simple clignement des paupières. Néanmoins, malgré cette réserve qui donne à la rue de Palerme un certain aspect de bonne tenue, nous gagnons avec plaisir la cathédrale, l’Assunta. Les tombeaux des rois abritent sous leur baldaquins les magnifiques sarcophages de porphyre où reposent les cendres royales. Le lieu a de la grandeur, mais il nous faut aller voir les curieux dômes orientaux de l’antique église normande San Giovanni degli Eremiti et son charmant cloître, entrer un instant à la Martorana, et au Palais Royal, monter à la Chapelle Palatine. [ page ] 

Ses mosaïques en font la beauté, mais à cette beauté je ne suis pas extrêmement sensible. La mosaïque n’a pas pour moi le charme de la fresque. Au mur, elle s’applique sans s’y incorporer ; elle le revêt d’un éclat d’émail et l’anime de personnages d’orfèvrerie. C’est un art d’insectes, un art patient. Ses couleurs ont les reflets métalliques du corselet des scarabées, des luisants de carapaces. Les figures n’ont que des formes et sont rarement humanisées par l’expression. Leur hiératisme les maintient hors de l’action à laquelle elles participent, de la scène qu’elles représentent. Elles attirent les yeux, mais ne parlent pas à l’âme. On n’a pas avec elles l’intime conversation à laquelle se prêtent les fresques, souvent si émouvantes en leurs expressions, si touchantes en leur vétusté et leur décrépitude. La mosaïque, elle, demeure hautaine et nous offre les images d’un monde immuable où le pathétique divin semble réglé par des protocoles de cour. Rarement les maîtres mosaïstes s’en sont affranchis. Seules quelques Vierges, de la coupole, d’où elles nous regardent de leurs immenses yeux, s’inclinent jusqu’à nous. Je pense à celles qui, à Murano, à Torcello, semblent frémir, en leur hiératisme attendri, de toutes les fièvres de la Lagune. Ceci dit, les mo[ page ]saïques de la Chapelle Palatine sont fort belles et emplissent toute la longue nef de leur miroitement sacré.

Nous sommes allés finir la journée dans les jardins du Palais d’Orléans. Le long d’un mur montaient de puissants plants de daturas. Leurs fleurs, toutes bourdonnantes d’abeilles acharnées à leurs sucs odorants, répandaient un parfum si fort, si profond, si voluptueux que l’air vénéneux était tout saturé de leur poison. Nous avons voulu emporter avec nous quelques-unes de ces grandes fleurs. A peine cueillies elles sont devenues molles, fanées, mortes en leurs robes de sorcières exorcisées.


En voiture à Monreale. On traverse d’abord un long faubourg populeux, sans grand caractère, où des polissons en guenilles nous saluent de leurs cris et de leurs gambades, puis bientôt la route commence à s’élever en lacets. De belles verdures, de frais jardins la bordent, des villas pittoresques et baroques. Çà et là, le long du chemin, des fontaines coulent en des bassins d’un curieux style rococo. L’air est doux et tiède, un air un peu las, un peu langoureux, un air de fin de belle journée, tout chargé d’un parfum [ page ]d’orangers en fleurs. La route débouche sur la principale place de la petite ville et soudain on se trouve en face de la cathédrale.

Ses lourdes portes de bronze sont ouvertes et nous pénétrons dans l’immense vaisseau. Des mosaïques en couvrent les parois et sa concavité forme une espèce de grotte merveilleuse, à la fois étincelante et sombre, toute luisante de vieux ors, hantée de personnages hiératiques. La vaste nef est à peu près déserte. Parfois on y distingue l’écho d’un pas, d’une voix, puis le solitaire silence retombe. En passant auprès d’une petite porte pratiquée dans l’épaisseur des murs, je la pousse du doigt. Elle s’ouvre docilement et mystérieusement sur un cloître. Il n’est pas grand, mais il est exquis de proportions, et d’un pittoresque barbare et délicieux avec ses colonnes sarrazines incrustées de parcelles de mosaïques. Dans le préau, des fleurs croissent en un désordre charmant. Quelques piliers sont élégamment enguirlandés. A un angle, au milieu d’une vasque de marbre, s’élève isolée, inutile, une colonne torse. Elle ne soutient rien. Pourquoi est-elle là ? Dans la vasque tarie, figure-t-elle le jet de l’eau absente ? Elle a on ne sait quoi d’énigmatique que nous serions restés longtemps à contempler si nous ne nous étions pas aperçus que le cloître donne [ page ]sur une terrasse d’où l’on découvre une vue admirable sur la Conque d’Or, sur Palerme, sur la mer. C’est à l’heure où nous sommes, heure de paix déjà presque crépusculaire, de lumière affaiblie et de parfums lointains, qu’il faut venir s’accouder sur l’antique rampe de pierre, au-dessus de ces jardins étagés, de cette plaine harmonieuse et odorante, de cette mer limpide et bleue qui se perd dans un horizon de paradis...


Comme la mer est calme ! Palerme décroît derrière nous dans la nuit qu’elle illumine de ses feux scintillants. Je pense au long faubourg, à la montée vers Monreale, à sa cathédrale, à son cloître étroit, à sa terrasse fleurie et crépusculaire. Le yacht a levé l’ancre après le dîner. De l’avant, je regardais la manœuvre. La longue chaîne s’enroulait au cabestan à vapeur et rentrait peu à peu dans les écubiers. L’ancre est apparue, énorme, ruisselante, couverte d’algues suspendues. Nous voguons maintenant sur des flots aux ondulations insensibles et cependant nous allons vers Charybde et Scylla !


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Nous voici devant Taormina. A gauche l’Etna dresse ses masses verdoyantes que couronne son cratère muet et qui ne jette « ni feu, ni flamme ». Du calme petit port sicilien une voiture va nous conduire aux ruines du théâtre antique. La route monte en lacets sous un soleil brûlant. Des haies de cactus la bordent, toutes fleuries de géraniums d’un rouge éclatant, même à travers la poussière qui les couvre. On croise des carrioles turbulentes et des cavaliers dont quelques-uns, de mine assez farouche, portent des fusils en bandoulière. Ce ne sont pas des brigands comme on pourrait le croire, mais des bourgeois tranquilles et de tranquilles cutivateurs. S’ils ont droit au port d’armes c’est parce qu’ils sont d’honnêtes gens, mais cela prouve que le pays n’offre pas sur les routes une parfaite sécurité. « Securo ma non securissimo », ainsi que le disait, raconte-t-on, à un voyageur un peu inquiet, un brigadier de carabiniers, interrogé sur la sécurité de la région. Quoi qu’il en soit, nous sommes arrivés sans encombre à la petite ville de Taormina, dominée par son antique château.

Le théâtre est tout près de l’hôtel des touristes, car Taormina est un lieu qu’ils fréquentent volontiers. Cependant quand nous pénétrons dans l’enceinte du théâtre, personne [ page ]ne nous y a précédés. L’antique et noble ruine est à nous seuls, avec sa scène très reconnaissable, ses gradins, son décor architectural suffisamment bien conservé, malgré les ravages du temps. Tout ce qui y fut revêtement de marbre, statues, ornements a disparu, mais on reconstitue aisément la structure de l’édifice. Sa beauté est faite de souvenirs et de réalité. Là, évoluèrent, parmi les chœurs, les héros et les héroïnes de la Tragédie grecque, orgueilleusement et pathétiquement courbés sous le poids de la fatalité ; là, la voix des dieux se mêla à la voix des hommes ; là, des gestes éloquents implorèrent ou menacèrent ; là, coulèrent le sang et les larmes ; là, retentirent les strophes harmonieuses et les véhémentes apostrophes ; là, apparurent les vivantes images de la douleur et de l’amour aux yeux des spectateurs qui se pressaient sur ces gradins où nous sommes assis devant l’admirable paysage de montagne et de mer qui développe sa lointaine splendeur sous un ciel merveilleusement pur ; là, frémirent des milliers de cœurs en voyant se dérouler sous leurs yeux de tragiques destinées qui étaient l’exaltation lyrique de leurs humbles vies. Là, sur cette scène en ruine dont les pierres disjointes parsèment l’herbe, la Poésie posa son pied nu et l’on y sent encore errer, dans la [ page ]divine lumière qui semble faite de sa présence invisible, le souvenir de son visage immortel. Une tragédie se joue encore sur le théâtre de Taormina : celle du silenc