La Dîme royale/Préface

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Projet d'une dixme royale qui, supprimant la taille, les aydes, les doüanes d'une province à l'autre, les décimes du Clergé, les affaires extraordinaires et tous autres impôts onéreux et non volontaires et diminuant le prix du sel de moitié et plus, produiroit au Roy un revenu certain et suffisant, sans frais, et sans être à charge à l'un de ses sujets plus qu'à l'autre, qui s'augmenteroit considérablement par la meilleure culture des terres
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Sommaire - Préface - Maximes fondamentales de ce système - Partie 1 - Partie 2


PREFACE

Quoy que le systême que je dois proposer, renferme à peu tout ce qui peut l’honorer et le maintenir. prés en soy ce qu’on peut dire de mieux sur ce sujet y contenu ; je me sens obligé d’y ajoûter certains éclaircissemens qui n’y seront pas inutiles, vû la prévention où l’on est contre tout ce qui a l’air de nouveauté.

Je dis donc de la meilleure foy du monde, que ce n’a été ni l’envie de m’en faire accroire, ni de m’attirer de nouvelles considerations, qui m’ont fait entreprendre cet ouvrage. Je ne suis ni lettré, ni homme de finances ; et j’aurois mauvaise grace de chercher de la gloire et des avantages, par des choses qui ne sont pas de ma profession. Mais je suis françois trés-affectionné à ma patrie, et trés-reconnoissant des graces et des bontez, avec lesquelles il a plû au roy de me distinguer depuis si long-temps. Reconnoissance d’autant mieux fondée, que c’est à luy, aprés Dieu, à qui je dois tout l’honneur que je me suis acquis par les emplois dont il luy a plû m’honorer, et par les bienfaits que j’ay tant de fois reçûs de sa liberalité. C’est donc cet esprit de devoir et ce reconnoissance qui m’anime, et me donne une attention trés-vive pour tout ce qui peut avoir rapport à luy et au bien de son état. Et comme il y a déja long-temps que je suis en droit de ressentir cette obligation, je puis dire qu’elle m’a donné lieu de faire une infinité d’observations sur tout ce qui pouvoit contribuer à la sureté de son royaume, à l’augmentation de sa gloire et de ses revenus, et au bonheur de ses peuples, qui luy doit être d’autant plus cher, que plus ils auront de bien, moins il sera en état d’en manquer.

La vie errante que je mene depuis quarante ans et plus, m’ayant donné occasion de voir et visiter plusieurs fois, et de plusieurs façons, la plus grande partie des provinces de ce royaume, tantôt seul avec mes domestiques, et tantôt en compagnie de quelques ingénieurs ; j’ay souvent eu occasion de donner carriere à mes réflexions, et de remarquer le bon et le mauvais des païs ; d’en examiner l’état et la situation, et celuy des peuples, dont la pauvreté ayant souvent excité ma compassion, m’a donné lieu d’en rechercher la cause. Ce qu’ayant fait avec beaucoup de soin, j’ay trouvé qu’elle répondoit parfaitement à ce qu’en a écrit l’auteur du détail de la France, qui a dévelopé et mis au jour fort naturellement les abus et mal-façons qui se pratiquent dans l’imposition et la levée des tailles, des aydes et des doüanes provinciales. Il seroit à souhaiter qu’il en eût autant fait des affaires extraordinaires, de la capitation, et du prodigieux nombre d’exempts qu’il y a presentement dans le royaume, qui ne luy ont guéres moins causé de mal, que les trois autres, qu’il nous a si bien dépeints. Il est certain que ce mal est poussé à l’excés, et que si on n’y remedie, le menu peuple tombera dans une extrêmité dont il ne se relevera jamais ; les grands chemins de la campagne, et les ruës des villes et des bourgs étans pleins de mandians, que la faim et la nudité chassent de chez eux.

Par toutes les recherches que j’ay pû faire, depuis plusieurs années que je m’y applique, j’ay fort bien remarqué que dans ces derniers temps, prés de la dixiéme partie du peuple est réduite à la mandicité, et mandie effectivement ; que des neuf autres parties, il y en a cinq qui ne sont pas en état de faire l'aumône à celle-là, parce qu’eux-mêmes sont réduits, à trés-peu de chose prés, à cette malheureuse condition ; que des quatre autres parties qui restent, les trois sont fort mal-aisées, et embarassées de dettes et de procés ; et que dans la dixiéme, où je mets tous les gens d’épée, de robbe, ecclesiastiques et laïques, toute la noblesse haute, la noblesse distinguée, et les gens en charge militaire et civile, les bons marchands, les bourgeois rentez et les plus accommodez, on ne peut pas compter sur cent mille familles ; et je ne croirois pas mentir, quand je dirois qu’il n’y en a pas dix mille petites ou grandes, qu’on puisse dire être fort à leur aise ; et qui en ôteroit les gens d’affaires, leurs alliez et adherans couverts et découverts, et ceux que le roy soûtient par ses bienfaits, quelques marchands, etc. Je m’assure, que le reste seroit en petit nombre.

Les causes de la misere des peuples de cet état sont assez connuës, je ne laisse pas néanmoins d’en representer en gros les principales ; mais il importe beaucoup de chercher un moyen solide qui arrête ce desordre, pendant que nous jouïssons d’une paix, dont les apparences nous promettent une longue durée.

Bien que je n’aye aucune mission pour chercher ce moyen, et que je sois peut-être l’homme du royaume le moins pourvû des qualitez necessaires à le trouver ; je n’ay pas laissé d’y travailler, persuadé qu’il n’y a rien dont une vive et longue application ne puisse venir à bout.

J’ay donc premierement examiné la taille dans son principe et dans son origine ; je l’ay suivie dans sa pratique, dans son état d’innocence, et dans sa corruption ; et aprés en avoir découvert les desordres, j’ay cherché s’il n’y auroit pas moyen de la remettre dans la pureté de son ancien établissement, en luy ôtant les défauts et abus qui s’y sont introduits par la maniere arbitraire de l’imposer, qui l’ont renduë si odieuse.

J’ay trouvé que dés le temps de Charles Vii on avoit pris toutes les précautions qui avoient parû necessaires pour prévenir les abus qui pourroient s’y glisser dans les suites, et que ces précautions ont été bonnes, ou du moins que le mal n’a été que peu sensible, tant que le fardeau a été leger, et que d’autres impositions n’ont point augmenté les charges ; mais dés qu’elles ont commencé à se faire un peu trop sentir, tout le monde a fait ce qu’il a pû pour les éviter ; ce qui ayant donné lieu au desordre, et à la mauvaise foy de s’entroduire dans le détail de la taille, elle est devenuë arbitraire, corruptible, et en toute maniere accablante à un point qui ne se peut exprimer. Ce qui s’est tellement compliqué et enraciné, que quand même on viendroit à bout de le ramener à son premier établissement, ce ne seroit tout au plus qu’un remede paliatif qui ne dureroit pas long-temps ; car les chemins de la corruption sont tellement frayez, qu’on y reviendroit incessamment ; et c’est ce qu’il faut sur toute chose éviter.

La taille réelle fondée sur les arpentages et sur les estimations des revenus des heritages, est bien moins sujette à corruption, il faut l’avouër ; mais elle n’en est pas exempte, soit par le défaut des arpenteurs, ou par celuy des estimateurs qui peuvent être corrompus, interessez ou ignorans : ou par le défaut du systême en sa substance, étant trés-naturel d’estimer un heritage ce qu’il vaut, et de le taxer à proportion de la valeur presente de son revenu ; ce qui n’empêche pas que dans les suites, l’estimation ne se puisse trouver défectueuse. C’est ce que l’exemple suivant rendra manifeste.

Un bon ménager possede un heritage, dans lequel il fait toute la dépense necessaire à une bonne culture ; cet heritage répond aux soins de son maître, et rend à proportion. Si dans ce temps-là on fait le tarif ou cadastre du païs, ou qu’on le renouvelle, l’heritage sera taxé sur le pied de son revenu present ; mais si par les suites cet heritage tombe entre les mains d’un mauvais ménager, ou d’un homme ruiné, qui n’ait pas moyen d’y faire de la dépense ; ou qu’il soit decreté ; ou qu’il tombe à des mineurs ; tout cela arrive souvent et fort naturellement : en un mot, qu’il soit negligé par impuissance ou autrement, pour lors il déchoira de sa bonté, et ne rapportera plus tant ; auquel cas le proprietaire ne manquera pas de se plaindre, et de dire que son champ a été trop taxé, et il aura raison par rapport au revenu present : ce qui n’empêche cependant pas que les premiers estimateurs n’ayent fait leur devoir. Qui donc aura tort ? Ce sera bien sûrement le systême qui est défectueux, pour ne pouvoir pas soûtenir à perpetuité la justesse de son estimation. Et c’est de ce défaut d’où procede la plus grande partie des plaintes qui se font dans les païs où la taille est réelle, bien qu’il ne soit pas impossible qu’il ne s’y glisse d’autres défauts de negligence ou de malice pour favoriser quelqu’un.

Il arrive la même chose dans le systême des vingtiémes et centiémes qui réüssissent assez bien dans les Païs-Bas ; parce que le païs étant plat, il ne s’y trouve que trois ou quatre differences au plus dans les estimations. Mais dans les païs bossillez, par exemple, dans le mien frontiere de Morvand païs montagneux, faisant partie de la Bourgogne et du Nivernois, presque par tout mauvais ; quand j’en ay voulu faire un essay, il s’est trouvé que dans une terre qui ne contient pas plus d’une demie lieuë quarrée, il a falu la diviser en quatorze ou quinze cantons, pour en faire autant d’estimations differentes ; et que dans chacun de ces cantons, il y avoit presque autant de differences que de pieces de terre. Ce qui fait voir, qu’outre les erreurs ausquelles la taille réelle est sujette, aussi-bien que les vingtiémes et centiémes, elle seroit encore d’une discussion dont on ne verroit jamais la fin, s’il faloit l’étendre par toute la France.

Il en est de même des repartitions qui se font par feux ou foüages, comme en Bretagne, Provence et Dauphiné, où quelque soin qu’on ait pris de les bien égaler, la suite des temps les a dérangez et disproportionnez comme les autres. Il y a des païs où l’on met toutes les impositions sur les denrées qui s’y consomment, même sur le pain, le vin, et les viandes ; mais cela en rend les consommations plus cheres, et par consequent plus rares. En un mot, cette methode nuit à la subsistance et nourriture des hommes, et au commerce, et ne peut satisfaire aux besoins extraordinaires d’un état, parce qu’on ne peut pas la pousser assez loin. D’autres ont pensé à tout mettre sur le sel ; mais cela le rendroit si cher, qu’il faudroit tout forcer pour obliger le menu peuple à s’en servir. Outre que ce qu’on en tireroit ne pourroit jamais satisfaire aux deux tiers des besoins communs de l’état, loin de pouvoir suffire aux extraordinaires. Sur quoy il est à remarquer, que les gens qui ont fait de telles propositions, se sont lourdement trompez sur le nombre des peuples, qu’ils ont estimé de moitié plus grand qu’il n’est en effet.

Tous ces moyens étant défectueux, il en faut chercher d’autres qui soient exempts de tous les défauts qui leur sont imputez, et qui puissent en avoir toutes les bonnes qualitez, et même celles qui leur manquent. Ces moyens sont tous trouvez ; ce sera la dixme royale, si le roy l’a pour agréable, prise proportionellement sur tout ce qui porte revenu. Ce systême n’est pas nouveau, il y a plus de trois mil ans que l’écriture sainte en a parlé, et l’histoire profane nous apprend que les plus grands états s’en sont heureusement servis. Les empereurs grecs et romains l’ont employé ; nos rois de la premiere et seconde race l’ont fait aussi, et beaucoup d’autres s’en servent encore en plusieurs parties du monde, au grand bien de leur païs. On prétend que le roy d’Espagne s’en sert dans l’Amerique et dans les isles ; et que le grand Mogol, et le roy de la Chine, s’en servent aussi dans l’étenduë de leurs empires.

En effet, l’établissement de la dixme royale imposée sur tous les fruits de la terre, d’une part, et sur tout ce qui fait du revenu aux hommes, de l’autre ; me paroît le moyen le mieux proportionné de tous : parce que l’une suit toûjours son heritage qui rend à proportion de sa fertilité, et que l’autre se conforme au revenu notoire et non contesté. C’est le systême le moins susceptible de corruption de tous, parce qu’il n’est soûmis qu’à son tarif, et nullement à l’arbitrage des hommes.

La dixme ecclesiastique que nous considerons comme le modéle de celle-cy, ne fait aucun procés, elle n’excite aucune plainte ; et depuis qu’elle est établie, nous n’apprenons pas qu’il s’y soit fait aucune corruption ; aussi n’a-t-elle pas eu besoin d’être corrigée.

C’est celuy de tous les revenus qui employe le moins de gens à sa perception, qui cause le moins de frais, et qui s’execute avec le plus de facilité et de douceur.

C'est celuy qui fait le moins de non-valeur, ou pour mieux dire, qui n’en fait point du tout. Les dixmeurs se payent toûjours comptant de ce qui se trouve sur le champ, dont on ne peut rien lever qu’ils n’ayent pris leur droit. Et pour ce qui est des autres revenus differens des fruits de la terre, dont on propose aussi la dixme, le roy pourra se payer de la plus grande partie par ses receveurs ; et le reste une fois reglé, ne souffrira aucune difficulté.

C’est la plus simple et la moins incommode de toutes les impositions, parce que quand son tarif sera une fois arrêté, il n’y aura qu’à le faire publier au prône des paroisses, et le faire afficher aux portes des églises : chacun sçaura à quoy s’en tenir, sans qu’il puisse y avoir lieu de se plaindre que son voisin l’a trop chargé.

C’est la maniere de lever les deniers royaux la plus pacifique de toutes, et qui excitera le moins de bruit et de haine parmy les peuples, personne ne pouvant avoir lieu de se plaindre de ce qu’il aura ou devra payer, parce qu’il sera toûjours proportionné à son revenu.

Elle ne mettroit aucune borne à l’autorité royale qui sera toûjours la même ; au contraire, elle rendra le roy tout-à-fait indépendant non seulement de son clergé, mais encore de tous les païs d’états, à qui il ne sera plus obligé de faire aucune demande : parce que la dixme royale dixmant par préference sur tous les revenus, suppléera à toutes ces demandes ; et le roy n’aura qu’à en hausser ou baisser le tarif selon les besoins de l’état. C’est encore un avantage incomparable de cette dixme, de pouvoir être haussée et baissée sans peine et sans le moindre embarras ; car il n’y aura qu’à faire un tarif nouveau pour l’année suivante ou courante, qui sera affiché comme il est dit cy-devant.

Le roy ne dépendroit plus des traitans, il n’auroit plus besoin d’eux, ni d’établir aucun impost extraordinaire, de quelque nature qu’il puisse être ; ni de faire jamais aucun emprunt, parce qu’il trouveroit dans l’établissement de cette dixme et des deux autres fonds qui lui seroient joints, dont il sera parlé cy-aprés, de quoy subvenir à toutes les necessitez extraordinaires qui pourroient arriver à l’état.

Elle ne feroit aucun tort à ceux qui ont des charges d’ancienne ou de nouvelle création dont l’état n’aura plus besoin, puis qu’en payant les gages et les interêts jusqu’à remboursement de finances, les proprietaires qui n’auront rien ou peu de chose à faire, n’auront aucun sujet de se plaindre.

Ajoûtons à ce que dessus, que la dixme royale jointe aux deux autres fonds que nous prétendons luy associer, sera le plus assuré, comme le plus abondant moyen qu’on puisse imaginer pour l’acquit des dettes de la couronne.

L’établissement de la dixme royale assureroit les revenus du roy sur les biens certains et réels qui ne pourront jamais luy manquer. Ce seroit une rente fonciere suffisante sur tous les biens du royaume, la plus belle, la plus noble, et la plus assurée qui fût jamais.

Comme il n’y a rien de plus vray que tous ces attributs de la dixme royale, ni rien plus certain que tous les défauts qui sont imputez aux autres systêmes ; je ne voy point de raison qui puisse détourner sa majesté d’employer celuy-cy par préference à tous autres, puis qu’il les surpasse infiniment par son abondance, par sa simplicité, par la justesse de sa proportion, et par son incorruptibilité.

Je ne dis rien des deux autres fonds, dont l’un est le sel, et l’autre le revenu fixe, composé du domaine, des parties casuelles, etc. Parce que je suis persuadé qu’on entrera facilement dans les expediens que je proposeray à l’égard du premier ; et que l’autre comprend des revenus, dont l’établissement est déja fait et légitimé, à trés-peu de chose prés.

à l’égard des difficultez qui pourroient s’opposer à l’établissement de cette dixme, elles seroient peut-être considerables, si on entreprenoit de le faire tout d’un coup ; parce que les peuples étant extrêmement prévenus contre les nouveautez, qui jusques icy leur ont toûjours fait du mal et jamais du bien, ils crieroient bien haut avant qu’ils eussent démêlé tout le bon et le mauvais de ce systême. Mais il y a long-temps qu’on est accoûtumé aux crieries, et qu’on ne laisse pas de faire et de réüssir à ce que l’on entreprend. Ce qu’il y a de certain, c’est que n’en entreprenant que peu à la fois, comme il est proposé à la fin de ces memoires, peu de gens crieront, et ce peu-là s’appaisera bien-tôt, quand ils auront démêlé ce de quoy il s’agit. Ce ne sera pas le menu peuple qui fera le plus de bruit, ce seront ceux dont il est parlé au chapitre des objections et oppositions ; mais comme pas un d’eux n’aura raison d’en faire, il faudra boucher les oreilles, aller son chemin, et s’armer de fermeté ; les suites feront bien-tôt voir que tout le monde s’en trouvera bien.

L’établissement de la dixme royale me paroît enfin le seul moyen capable de procurer un vray repos au royaume, et celuy qui peut le plus ajoûter à la gloire du roy, et augmenter avec plus de facilité ses revenus ; parce qu’il est évident qu’à mesure qu’elle s’affermira, ils s’accroîtront de jour en jour, ainsi que ceux des peuples, car l’un ne sçauroit faire chemin sans l’autre.

Plus on examinera ce systême, plus on le trouvera excellent ; outre toutes les belles proprietez que j’en ay déja fait remarquer, on y en trouvera toûjours de nouvelles. Par exemple, il en a une incomparable qui luy est singuliere, qui est celle d’être également utile au prince et à ses sujets. Mais comme ce même systême est fondé sur des maximes qui ne conviennent qu’à luy seul, quoy qu’elles soient trés-justes et trés-naturelles ; aussi est-il incompatible dans son execution avec tout autre. C’est pourquoy ce seroit tout gâter, que d’en vouloir prendre une partie pour l’inserer dans une autre, et laisser le reste : par exemple, la dixme des fruits de la terre, avec la taille ou les aydes ; parce que cette dixme étant poussée dans ces memoires aussi loin qu’elle peut aller, on ne pourroit la mêler avec d’autres impositions de la nature de celles qui se levent aujourd’huy, sans tout déranger, et la rendre absolument insupportable. Il faut donc prendre ce systême tout entier, ou le rejetter tout-à-fait.

Je voudrois bien finir, mais je me sens encore obligé de prendre la liberté de representer à sa majesté, que cet ouvrage étant uniquement fait pour elle et pour son royaume, sans aucune autre consideration ; il est necessaire qu’elle ait la bonté d’en commettre l’examen à de veritables gens de bien, et absolument desinteressez. Car le défaut le plus commun de la nation, est de se mettre peu en peine des besoins de l’état. Et rarement en verra-t-on qui soient d’un sentiment avantageux au public, quand ils auront un interest contraire ; les miseres d’autruy les touchent peu quand ils en sont à couvert, et j’ay vû souvent que beaucoup d’affaires publiques ont mal réüssi, parce que des particuliers y ayant leurs interêts mêlez, ils ont sçû trouver le moyen de faire pancher la balance de leur côté. Il est donc du service de sa majesté d’y prendre garde de prés, en ce rencontre particulierement, et de faire un bon choix de gens à qui elle donnera le soin d’examiner cet ouvrage.

Je me sens encore obligé d’honneur et de conscience, de representer à sa majesté, qu’il m’a parû que de tout temps, on n’avoit pas eu assez d’égard en France pour le menu peuple, et qu’on en avoit fait trop peu de cas ; aussi c’est la partie la plus ruinée et la plus miserable du royaume ; c’est elle cependant qui est la plus considerable par son nombre, et par les services réels et effectifs qu’elle luy rend. Car c’est elle qui porte toutes les charges, qui a toûjours le plus souffert, et qui souffre encore le plus ; et c’est sur elle aussi que tombe toute la diminution des hommes qui arrive dans le royaume. Voicy ce que l’application que je me suis donnée pour apprendre jusqu’où cela pourroit aller, m’en a découvert.

Par un mesurage fait sur les meilleures cartes de ce royaume, je trouve que la France de l’étenduë qu’elle est aujourd’huy, contient trente mil lieuës quarrées ou environ, de 25 au degré, la lieuë de 2282 toises trois pieds. Que chacune de ces lieuës contient 4688 arpens 82 perches et demie de terre de toutes especes, l’arpent de cent perches quarrées, et la perche de vingt pieds de long, et de 400 pieds quarrez. Ces 4688 arpens 82 perches et demie divisez proportionnellement en terres vagues et vaines, places à bâtir, chemins, hayes et fossez, étangs, rivieres et ruisseaux ; en terres labourables, prez, jardins, vignes, bois, et en toutes les parties, qui peuvent composer un petit païs habitable de cette étenduë, la fertilité de même païs supposée un peu au dessous du mediocre : ces terres enfin cultivées, ensemencées, et la récolte faite, doivent produire par commune année de quoy nourrir sept ou huit cens personnes de tous âges et de tous sexes, sur le pied de trois septiers de bled mesure de Paris par tête, le septier pesant net cent soixante et dix livres, le poids du sac défalqué.

De sorte que si la France étoit peuplée d’autant d’habitans qu’elle en pourroit nourrir de son crû, elle en contiendroit sur le pied de 700 par lieuë quarrée, vingt-un million : et sur le pied de 800, vingt-quatre millions. Et par les dénombremens que j’ay supputé de quelques provinces du royaume, et de plusieurs autres petites parties, il se trouve que la lieuë quarrée commune de ces provinces ne revient qu’à 627 personnes et demy, de tous âges et de tous sexes ; encore ay-je lieu de me défier que cette quantité puisse se soûtenir dans toute l’étenduë du royaume ; car il y a bien de mauvais païs dont je n’ay pas les dénombremens. Je trouve donc au premier cas, c’est-à-dire de sept cens personnes à la lieuë quarrée, qu’il manque 72 et demie personnes par lieuë quarrée ; et au second, de huit cens à la même lieuë, qu’il en manque 172 et demie ; ce qui revient au premier, à deux millions cent soixante-quinze mil ames de difference par tout le royaume ; et dans l’autre, à cinq millions cent soixante-quinze mil, qui est à peu prés autant qu’il y en peut avoir dans l’Angleterre, l’Ecosse et l’Irlande ; et tout cela en diminution de la partie basse du peuple, qui remplit encore à ses dépens les vuides qui se font dans la haute, par les gens qui s’élevent et font fortune.

C’est encore la partie basse du peuple, qui par son travail et son commerce, et par ce qu’elle paye au roy, l’enrichit et tout son royaume. C’est elle qui fournit tous les soldats et matelots de ses armées de terre et de mer, et grand nombre d’officiers ; tous les marchands, et les petits officiers de judicature. C’est elle qui excerce, et qui remplit tous les arts et métiers : c’est elle qui fait tout le commerce et les manufactures de ce royaume ; qui fournit tous les laboureurs, vignerons et manoeuvriers de la campagne ; qui garde et nourrit les bestiaux ; qui seme les bleds, et les recueille ; qui façonne les vignes, et fait le vin : et pour achever de le dire en peu de mots, c’est elle qui fait tous les gros et menus ouvrages de la campagne et des villes.

Voila en quoy consiste cette partie du peuple si utile et si méprisée, qui a tant souffert, et qui souffre tant de l’heure que j’écris cecy. On peut esperer que l’établissement de la dixme royale pourra réparer tout cela en moins de quinze années de temps, et remettre le royaume dans une abondance parfaite d’hommes et de biens. Car quand les peuples ne seront pas si oppressez, ils se marieront plus hardiment ; ils se vêtiront et nourriront mieux ; leurs enfans seront plus robustes et mieux élevez ; ils prendront un plus grand soin de leurs affaires. Enfin ils travailleront avec plus de force et de courage, quand ils verront que la principale partie du profit qu’ils y feront, leur demeurera.

Il est constant que la grandeur des rois se mesure par le nombre de leurs sujets ; c’est en quoy consiste leur bien, leur bonheur, leurs richesses, leurs forces, leur fortune, et toute la consideration qu’ils ont dans le monde. On ne sçauroit donc rien faire de mieux pour leur service et pour leur gloire, que de leur remettre souvent cette maxime devant les yeux : car puisque c’est en cela que consiste tout leur bonheur, ils ne sçauroient trop se donner de soin pour la conservation et augmentation de ce peuple qui leur doit être si cher.

Il y a long-temps que je m’apperçois que cette préface est trop longue. Je ne sçaurois cependant me resoudre à la finir, que je n’aye encore dit ce que je pense sur les bornes qu’on peut donner à la dixme royale, que je crois avoir suffisamment étudiée, pour en pouvoir dire mon sentiment.

Il m’a donc parû qu’on ne la doit jamais pousser plus haut que le dixiéme, ni la mettre plus bas que le vingtiéme ; l’excés du premier chargeroit trop, et la mediocrité du dernier ne fourniroit pas assez pour satisfaire au courant.

On se peut joüer entre ces deux termes par rapport aux besoins de l’état, et jamais autrement ; parce qu’il est constant que plus on tire des peuples, plus on ôte d’argent du commerce ; et que celuy du royaume le mieux employé, est celuy qui demeure entre leurs mains, où il n’est jamais inutile ni oisif.