La Logique subjective
Ladrange, 1854 (pp. 1-4).
LOGIQUE SUBJECTIVE
Les matières contenues dans cette partie de la philosophie qui va maintenant nous occuper sont les mêmes que l’on rencontre dans la plupart des traités de logique. Mais dans mon système, il faut le bien remarquer, elles sont étroitement liées à toutes celles que l’on désigne généralement sous d’autres noms ; et quoique je ne puisse retracer ici la route que la philosophie absolue a déjà parcourue, je veux essayer cependant de montrer les rapports intimes qui subsistent entre la logique que je nomme subjective et les autres branches de la philosophie vulgairement appelées ontologie, métaphysique et cosmologie, mais qui, dans ma doctrine, constituent cette partie de la logique que j’appelle objective.
Dans mon système, l’Être considéré d’une manière générale, en lui-même, et n’ayant encore ni forme ni objet, est la source première d’où tout procède. La philosophie et tout ce qui existe dans le monde, et le monde lui-même en découlent.
Si l’on considère l’Être, en effet, avant qu’il ait pris aucune forme déterminée, on voit que l’on peut dire de lui qu’il est et qu’il n’est pas en même temps. Il est tout et il n’est rien ; il est tout en général, mais il n’est rien de particulier. Or, en faisant ce raisonnement, nous avançons d’un pas, puisqu’à l’idée de l’Être que nous posions d’abord, nous voyons maintenant se joindre l’idée du non-être ou du rien que nous n’avions pas posée. Dans ce cas comme dans tous les autres, c’est la force dialectique de l’idée que nous posons, qui nous oblige à reconnaître que cette idée, quelle qu’elle soit, n’est pas ce qu’elle parait èlre d’abord, mais au contraire, qu’elle se contredit pour ainsi dire elle-même, en s’opposant une seconde idée qui est la négation de la première. C’est pour ce même motif que dans la circonstance actuelle nous avons pu dire de l’Être en général qu’il est tout et qu’il n’est rien. Mais si l’on veut y réfléchir attentivement, on verra que (la même force dialectique agissant toujours) les idées ne sauraient demeurer dans cet état d’oppositiuit l’une à l’égard de l’autre, et qu’il sort nécessairement des deux contraires une troisième idée, qui est la résultante et comme la vérité des deux premières.
En effet, l’Être ne disparaît pas, comme on le pourrait croire, dans l’idée du non-être ou du néant que nous lui opposons. Il subsiste, mais en même temps il est modifié. Au lieu de l’Être et du néant opposés l’un à l’autre que nous avions d’abord, nous avons à présent l’Être qui va au néant et le néant qui va à l’Être. Nous assistons en quelque sorte à l’enfantement progressif du rien par l’Être et de l’Être par le rien ; nous suivons les transformations de l’Être qui passe au néant et du néant qui devient l’Être ; ce qui nous apporte évidemment l’idée d’un mouvement continuel de l’un vers l’autre, ou le passage d’une forme à une autre forme qui ne s’arrête jamais pour nous laisser le temps de le saisir et nous donner le droit de dire qu’il est. Rien n’est donc d’une manière absolue ; tout va du néant à l’Être ou de l’Être au néant. Ainsi, pour répéter ce qui précède, nous avons commenté par affirmer simplement l’existence du Tout ; mais aussitôt, cette idée de l’Être en général et antérieurement à toute forme, nous a poussés par sa propre force dialectique à une négation diamétralement opposée ou à l’idée du non-être, d’où nous avons vu sortir ensuite cette vérité, que le monde entier nous présente un développement continuel qui fait que chaque forme devient sans cesse ce qu’elle n’était pas encore. En d’autres termes, le devenir est la vraie forme ou la vérité de l’Être, et le changement, qui est à la fois la négation de l’Être et du non-être, se trouve, pour cela même, la vérité de l’Être et du néant. L’Être et le Rien ne sont donc point des idées vraies, bien que d’abord ils nous aient paru fess. Il n’y a rien de vrai que le devenir, que nous commençons à connaître comme le passage de l’Être au néant ou du néant à l’Être.
Nous pourrions dire la même chose de toutes nos autres idées; car toute idée que nous posons porte nécessairement avec elle sa dialectique qui, nous poussant aussitôt vers son contraire, fait apparaître une seconde idée qui est la négation de la première. Puis ces deux idées ensemble en font surgir une troisième qui est pour ainsi dire la vérité des deux autres. Et la même force dialectique continuant d’agir s’empare de cette troisième idée qui vient de naître, pour en faire sortir, en vertu des mêmes lois, une nouvelle vérité plus spéciale ou mieux déterminée, et par conséquent encore plus vraie que la précédente.
C’est pourquoi, obéissant à celle marche dialectique, j’ai dû donner dans la première partie de ma