La Rose des sables

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La Rose des sables
Piazza, 1932 (pp. 1-252).
La Rose des sables




LA ROSE


DES SABLES




Quatrième édition




le
frontispice
de cet ouvrage
est une
aquarelle inédite
de étienne dinet
les
ornements décoratifs
ont été dessinés
par
p. courtois

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COPYRIGHT 1932, BY L’ÉDITION D’ART H. PIAZZA



E. DINET



AVERTISSEMENT


Diverses circonstances ont retardé la publication de ce livre. Je ne crois pas qu’il faille s’en plaindre. Les impressions de voyage, comme les vins, ont quelquefois besoin d’apprendre à vieillir, pour soutenir l’épreuve du temps, de se déposer un peu en nous, de se décanter lentement de la page du carnet ou du journal dans la page du livre. Celles-ci, qui datent de deux ans, en auront eu tout le loisir. Une première vérification leur aura été imposée de la sorte. D’autres leur ont été apportées par des événements inattendus. C’est ainsi qu’on a su qu’au fond de la Nigrérie un outlaw européen, Voulet ou tel autre, avait épousé une sultane targui et était devenu, sous le litham, un aménocal réputé. On rappelle le sultan blanc. Mon hypothèse sur l’origine féodale et templière des targuis s’en est trouvée singulièrement consolidée.

Je n’ai compris que dans le Sud Ernest Psichari, que j’avais vu jouer enfant dans mes landes de Rûn-Rouz avec son frère Michel, quand leurs parents nous rendaient visite avant que les malentendus de la vie publique nous en eussent séparés. Le désert, la solitude sont la clef des grandes âmes. Dieu agit partout, mais nulle part avec cette rigidité, ce despotisme.


Je ne saurais assez remercier mes compagnons de caravane de leur extrême amabilité. J’étais le seul homme de lettres, ignorant comme tous les hommes de lettres égarés parmi ces hautes compétences scientifiques, et j’ai éprouvé là combien la science est indulgente à l’ignorance qui ne cherche pas à s’en faire accroire et qui se relève par la curiosité. Je reste plus particulièrement obligé à M. Désiré Bois, professeur au Muséum et le premier de nos botanistes, mais si modeste qu’à près de quatre-vingts ans il n’est pas encore de l’Institut ; à M. Prudhomme, directeur du Jardin Colonial de Nogent-sur-Marne, si vivant, si charmant et avec qui la science avait toujours figure de bonne compagnie ; à M. Bussard surtout, aux mains duquel m’avait confié sa femme, la grande romancière normande Marion Gilbert : nous ne nous retrouvions qu’à l’étape, car nous occupions des cars différents, et qui se montrait toujours si empressé, si fraternel.

Enfin, je remercie mon jeune compatriote et ami Charles Chassé d’avoir bien voulu accepter de relire ces épreuves que la maladie me voilait. Paysages lumineux du Sud, dont s’enchantèrent mes derniers soirs et que je n’ai pu revoir sans mélancolie, même dans leur transcription. Peut-être y auraient-ils trop perdu.

Ch. L. G.

Lannion, 25 Janvier 1932.




Ces lignes, vraisemblablement les dernières de l’auteur, ont été écrites par Charles Le Goffic quelques jours avant sa mort, survenue à Lannion le 12 février 1932.

l’éditeur.



AU


COMMANDANT ALFRED DROIN


AU GRAND POÈTE


DE LA PLUS GRANDE FRANCE
Ch. L. G.




Ornementation de P. Courtois



SUR LES PENTES


DU VIEIL ALGER


« …dans un ksour
de l’oued Iguarghar lointain… »


C’est un bout de phrase de Loti. Quelle musique ensorcelante, quel irrésistible charme nostalgique est en lui, qu’il suffit à Isabelle Eberhardt de l’entendre une fois devant les terrasses du Salève pour apercevoir dans un éclair toute sa destinée !…

Et moi-même je me rappelle…

Midi. Le Gouverneur-Général-Chanzy a mis ses machines en marche : les navires voisins, les quais, les jetées se déplacent doucement ; Pomègue, Ratoneau glissent vers nous au ralenti, comme sur l’écran. Il ne pleut plus, il ne vente plus. Détente sur la mer et dans le ciel. Mais quoi ! Par ce mélancolique après-midi de janvier, sur cette mer couleur de taupe, sous ce ciel gris de souris, je pourrais me croire tout aussi bien en plein Four. Et Notre- Dame-de-la-Garde, là-haut dans la nue, tout son or éteint, pourrait bien être une autre pointe Saint-Mathieu… Quelques tours d’hélice, le temps de déjeuner : on ne voit plus rien, rien que la mer, monotone et nue, et, dans l’écume de notre sillage, le neigeux et criard tourbillon des mouettes voraces qui nous suivent depuis Marseille. Et ce sera ainsi jusqu’au lendemain ; mais, dans la nuit, les mouettes nous quitteront.

Stupeur cependant que cette Méditerranée, chargée par mon imagination de voiles et de famées, ressemble si peu à l’idée que m’en avaient donnée les livres. Nous la coupions presque en perpendiculaire et, sur cette transversale des grandes routes maritimes de la civilisation latine, pas un navire, pas un bateau de pêche en deux jours, sauf un cargo parti peu après nous de la Joliette et qui tenait le même cap que nous. Il demeura visible jusqu’au soir où son petit feu pâle fut seul, avec le nôtre, pour animer l’immensité nocturne…

Ce n’est qu’aux approches d’Alger, dans l’après-midi du second jour, que les choses changèrent et que la mer recommença de se peupler. Mais la rade et le port retenaient moins nos yeux que la ville qui descendait à notre rencontre dans un soyeux tumulte vert et roux. Vous vous rappelez, chez Maupassant, le couplet lyrique, la salutation extasiée à la blanche cité qui fut tour à tour l’Icosium des Romains, l’El-Djezaïr des corsaires barbaresques, l’Argel des Espagnols, et qui est l’Alger français d’aujourd’hui :

« Féerie inespérée et qui ravit l’esprit ! Alger a passé mes attentes. Qu’elle est jolie, la ville de neige, sous l’éblouissante lumière… »

Cet effet de neige, dont parlent tous les guides après l’auteur de Au Soleil, il ne doit être sensible du large qu’aux heures où la lumière, de face ou d’aplomb, frappe les terrasses de la kasbah et incendie jusqu’au sombre feuillage des ficus et des cyprès : à cette heure de la journée, l’Atlas fait un écran à la lumière ; l’ombre a pris possession de la ville, et la neige n’est plus que cendre. Mais c’est une cendre tiède encore et légèrement bistrée, qui caresse les yeux sans les brûler, qui surtout n’absorbe pas en elle, comme cette neige aveuglante, toutes les autres couleurs du décor : l’Alger des fins d’après-midi, riche en tons dégradés, en nuances de la plus subtile délicatesse, regagne ainsi en variété ce qu’elle perd en intensité.

Et puis, ne l’oublions pas, nous sommes en janvier. Ici, comme à Paris, les jours sont brefs ; l’agonie de la lumière commence dès quatre heures…

Il en était à peine trois quand nous débarquâmes.

Ah ! profitons de cette heure qui reste pour courir la ville haute ; laissons à ses soins mercenaires, à ses chamaillis et à ses pugilats le quartier européen. C’est l’Afrique que nous venons chercher, non la caricature ni l’exagération de nos tristes mœurs politiciennes. Un tramway passe, suivi de sa baladeuse, à l’avant de laquelle, sur le même banc, sont assises trois Mauresques, trois blancs fantômes féminins aux yeux noirs, — peut-être les trois dames de la kasbah du cher Loti. Une place est libre à côté d’elles dont je m’empare…

J’aurais dû m’en tenir à ma première impression, favorable sans réserve aux trois fantômes, et ne pas pousser l’enquête plus loin. Manifestement (l’œil de près ne peut s’y tromper), deux sont des paquets. Mais je n’entends pas en convenir. Ce sont les premières musulmanes que j’approche, et, pour un poète, toutes les musulmanes sont des péris, à tout le moins des Schéhérazades. Il importe peu que le dessin des lèvres s’avère incorrect, l’arête du nez vacillante, l’oreille mal attachée, le menton de traviole, puisque rien de tout cela ne se voit, mais seulement les yeux et les mains, et qu’il n’est dans aucune race mains plus fines, prunelles plus veloutées. Tout l’attrait de l’Islam, si vite évaporé, est peut-être dans son mystère, et c’est une étrange erreur de la part des femmes turques d’avoir voulu quitter le tchartchaf ou voile, et s’européaniser.

Nous y étions ensevelies vivantes ! dit la Djénane des Désenchantées.

Comme si le visage que révèlent ces dévoilées, pour une dont il sert la beauté, n’allait point à détourner des autres l’intérêt masculin! Comme si connaître n’était pas, presque toujours, cesser de désirer !…

Le premier fantôme de la baladeuse — un des paquets — s’arrête rue de la Lyre, et son évanouissement immédiat dans une ruelle voisine ne me laisse qu’un regret modéré.

Le second paquet l’imite, au dernier des tournants Rovigo, et dénonce en quittant le marchepied une cheville et un bas de jambe d’une affreuse vulgarité.

Mais il m’est resté du troisième fantôme l’impression d’une forme élancée et presque parfaite, dont les contours vaporeux, la ligne onduleuse Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/23 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/24 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/25 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/26 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/27 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/28 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/29 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/30 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/31 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/32 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/33 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/34 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/35 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/36 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/37 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/38 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/39 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/40 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/41 Page:Le Goffic - La Rose des sables.djvu/42 Page:Le Goffic - 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