Le Monde perdu/IV

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Traduction par Louis Labat.
Pierre Lafitte - Je sais tout (Revue), 1913 (pp. 21-31).
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CHAPITRE IV


« La plus grande chose qui soit au monde »


Il l’avait à peine fermée que Mrs Challenger s’élançait avec fureur de la salle à manger, et, campée devant son mari, lui barrait le chemin, tel un jeune coq à un bouledogue. Je compris qu’elle m’avait vu sortir, mais non point rentrer.

— Brute que vous êtes, George ! cria-t-elle ; vous avez blessé ce beau jeune homme !

Il l’écarta du pouce.

— Le voici en parfaite santé derrière moi.

Alors, justement confuse :

— Excusez-moi, je ne vous voyais pas, dit-elle.

— Je vous assure qu’il n’y a pas de quoi vous troubler, Madame.

— Mais il vous a marqué au visage ! Oui, George, vous êtes une brute ! Pas un jour de la semaine, avec vous, qui n’ait son scandale ! Vous ne cessez pas de provoquer la dérision et la haine ! Vous avez usé ma patience. Je me sens à bout !

— Lavage de linge sale ! grommela-t-il.

— Sur la voie publique ! répliqua-t-elle. Doutez-vous que toute la rue, autant dire tout Londres… laissez-nous, Austin, nous n’avons nul besoin de vous ici !… Doutez-vous que tout le monde n’en fasse des gorges chaudes ? Et votre dignité, y songez-vous ? Vous qui devriez professer dans une grande Université royale, entouré du respect de mille étudiants, songez-vous à votre dignité, George ?

— Et vous à la vôtre, ma chère ?

— L’épreuve excède mes forces. Toujours à brailler ! Toujours à quereller !

— Jessie !…

— Toujours à faire le matamore !

— Allons ! cela suffit, trancha-t-il. En pénitence ! Sur la sellette !

Il se pencha, cueillit la petite dame, et s’en fut, à ma profonde stupeur, l’asseoir, dans un coin du hall, sur un socle de marbre blanc, haut de sept pieds pour le moins, et si étroit qu’elle y tenait à peine en équilibre. Rien de plus absurde que le spectacle qu’elle offrait, ainsi exposée, le visage convulsé de colère, les pieds pendants, le corps raidi par la crainte d’une chute.

— Descendez-moi ! geignait-elle.

— Dites : « Je vous prie. »

— Brute que vous êtes, George ! Descendez-moi tout de suite !

— Entrez dans mon cabinet, Monsieur Malone.

— Vraiment, Monsieur, implorai-je, regardant la dame.

— Monsieur Malone plaide pour vous ; dites : « Je vous prie », et je vous remets à terre.

— Brute !… Je vous prie, je vous prie !

Et il la descendit comme il eût fait un oiseau.

— Vous devriez savoir vous contenir, ma chère. Monsieur Malone est journaliste. Il ne manquera pas de rapporter ceci demain dans son chiffon, et l’on en vendra bien douze numéros de plus dans le quartier. Titre : « Une scène chez les gens du monde. » Sous-titre : « Coup d’œil sur un singulier ménage. » Car il est, ce Monsieur Malone, de l’espèce d’hommes qui vivent de détritus et d’immondices. Porcus exgrege diaboli : un porc du troupeau du diable. Pas vrai, hein, Monsieur Malone ?

— Vous êtes vraiment intolérable, protestai-je.

Il beugla de rire.

— Et pourtant, nous allons conclure, pas plus tard que tout de suite, une alliance !

Il regarda sa femme, me regarda, et tout à coup, changeant de ton :

— Excusez ce badinage de famille, Monsieur Malone. Je vous ai rappelé pour un motif plus sérieux que de vous mêler à nos plaisanteries domestiques. Vous, la petite dame, filez vite, et ne vous faites pas de mauvais sang !

Il posa ses deux larges mains sur les épaules de sa femme.

— Vous parlez comme la sagesse. Je vaudrais mieux que je ne vaux si je vous écoutais. Mais je ne serais pas tout à fait George-Édouard Challenger. Ma chère, il y a des tas de gens qui valent mieux que moi, mais il n’y a au monde qu’un seul G. E. C. À vous d’en tirer tout le parti possible !

Et il lui donna brusquement un baiser sonore, qui me gêna plus que ses violences.

— À présent, Monsieur Malone, continua-t-il avec une soudaine hauteur, par ici, je vous prie.

Nous rentrâmes dans la chambre que dix minutes plus tôt nous avions si tumultueusement quittée ; il referma la porte avec soin, m’avança un fauteuil et me poussa sous le nez une boite de cigares.

— De vrais « San Juan de Colorado », dit-il : c’est surtout aux gens excitables que conviennent les narcotiques. Ne mordez pas le bout, sapristi ! Coupez ! et coupez avec respect ! À présent, mettez-vous à l’aise dans ce fauteuil ; quoi que j’aie à vous dire, prêtez-moi les deux oreilles ; et quoi que vous pensiez, gardez pour plus tard vos réflexions. Si je vous ai ramené chez moi après vous en avoir à bon droit expulsé…

Il tendit sa barbe d’un air qui, tout ensemble, appelait et défiait la contradiction.

— … Après, dis-je, vous en avoir à bon droit expulsé, cherchez-en la cause dans la réponse que vous avez faite, au policeman. J’y crus voir luire des sentiments que je n’eusse pas attendu d’un journaliste. En réclamant la responsabilité de l’affaire, vous montriez un détachement, une largeur d’esprit, qui me disposèrent en votre faveur. La sous-espèce humaine à laquelle vous avez le malheur d’appartenir est toujours demeurée au-dessous de mon horizon : votre réponse vous fit passer au-dessus ; vous émergeâtes dans mon estime. C’est pourquoi je vous demandai de retourner avec moi, et pourquoi j’eus envie de faire avec vous plus ample connaissance. Veuillez jeter votre cendre dans le petit plateau japonais, là, sur la table de bambou, à votre gauche.

Il proféra ce discours du ton d’un professeur qui harangue toute une classe. Il avait manœuvré son siège mobile de façon à me confronter, et je le regardais, pantelant comme une gigantesque grenouille, la tête renversée, les yeux à demi clos par les paupières dédaigneuses. Brusquement, il se tourna de côté, je ne vis plus de lui qu’une chevelure en désordre, l’aile rouge d’une oreille et le va-et-vient d’un bras dans le fouillis des papiers sur la table. Quand de nouveau il me fit face, il tenait un objet qui avait l’air d’un album de croquis en très mauvais état.

— Je vais, dit-il, vous parler du Sud-Amérique. Oh ! je vous en prie, pas d’observations. Et convenons avant tout de ceci : que rien de ce que vous allez entendre ne recevra une publicité quelconque sans mon autorisation expresse, laquelle, selon toute apparence, ne vous sera jamais donnée. C’est clair ?

— C’est dur. J’estime qu’une relation judicieuse…

Il remit l’album sur la table.

— Voilà qui clôt l’entretien. Bonjour.

— Mais non ! me récriai-je, mais non ! J’accepte vos conditions, puisque aussi bien je n’ai pas le choix, il me semble.

— Vous ne l’avez pas le moins du monde.

— Alors, je promets.

— Parole d’honneur ?

— Parole.

Il me regarda, et je lus dans son regard un doute qui me faisait injure.

— Mais la valeur de votre parole, qu’est-ce qui me la garantit, après tout ?

— En vérité, Monsieur, éclatai-je, vous passez les bornes. Jamais encore on ne m’a ainsi traité.

Mon indignation l’embarrassa moins qu’elle ne l’intéressa.

— Tête ronde, murmura-t-il, brachycéphale, yeux gris, cheveux noirs, une pointe de négroïde ; Celte, je présume ?

— Je suis Irlandais, Monsieur.

— Irlandais d’Irlande ?

— Oui, Monsieur.

— Tout s’explique. Voyons, vous me promettez de garder pour vous ma confidence ? Elle sera d’ailleurs fort incomplète. Je m’en tiendrai à quelques indications. En premier lieu, vous devez savoir qu’il y a deux ans, je fis dans l’Amérique du Sud un voyage appelé à rester classique devant la science. Je me proposais de vérifier certaines conclusions de Wallace et de Bates, ce qui ne m’était possible qu’en observant les faits rapportés par eux dans des conditions identiques à celles où ils les avaient observés eux-mêmes. N’eût-elle pas eu d’autres conséquences, mon expédition eût déjà mérité l’attention. Mais il m’arriva là-bas un incident qui ouvrit une direction nouvelle à mes recherches.

« Vous savez — ou, chose plus vraisemblable par ce temps de demi-éducation, vous ignorez — que certaines régions du bassin de l’Amazone ont encore partiellement échappé à l’explorateur, et que l’immense fleuve reçoit des quantités d’affluents dont certains n’ont jamais figuré sur la carte. Je visitai cet arrière-pays peu connu, j’en étudiai la faune, et elle me fournit les matériaux de plusieurs chapitres pour le monumental ouvrage de zoologie qui sera la consécration de ma carrière. Je m’en revenais, ayant accompli ma tâche, quand j’eus l’occasion de passer la nuit dans un petit village indien, à un endroit où l’un des tributaires de l’Amazone, dont je n’ai à préciser ni le nom ni le cours, se jette dans le fleuve.

« Les indigènes appartenaient à cette race des Indiens Cucana, aussi accueillants que dégénérés et dont les facultés mentales dépassent à peine celle du Londonien authentique. Quelques guérisons opérées chemin faisant, le long du fleuve, m’avaient gagné leur considération ; et je ne m’étonnai donc pas d’apprendre, à mon retour, qu’ils m’attendaient avec impatience. Comprenant à leurs signes qu’il s’agissait d’un cas urgent, je suivis le chef jusqu’à l’une des huttes. Quand j’y entrai, le malade venait de mourir. Je constatai avec surprise que ce n’était pas un Indien, mais un blanc, et même un blanc des plus blancs, car il avait des cheveux filasse et présentait toutes les caractéristiques de l’albinos. Ses vêtements en loques, son effrayante maigreur trahissaient de longues misères. Les indigènes ne le connaissaient pas. Ils l’avaient vu à travers les bois se traîner jusqu’au village, seul, et dans un état d’absolu épuisement.

« Son havresac gisait près de sa couche. J’eus la curiosité de l’examiner. À l’intérieur, une petite bande de toile portait son nom et son adresse : « Maple White, Lake avenue, Détroit, Michigan. » Monsieur, l’on me verra toujours prêt à me découvrir devant ce nom de Maple White. Je n’exagère pas en disant qu’il égalera le mien quand la gloire fera équitablement entre nous le départ des titres.

« Un artiste et un poète, en quête de sujets l’un et l’autre, tel était sûrement l’inconnu, dont le bagage ne me laissa aucun doute à cet égard. Il y avait là des fragments de poèmes, et sans faire profession de critique, j’avoue qu’ils me parurent vraiment dénués de mérite ; il s’y trouvait aussi des peintures médiocres, représentant des paysages de rivière, une boite de couleurs, une boite de pastels, quelques pinceaux, cet os recourbé que vous voyez sur mon écritoire, un volume des Vers et Papillons de Baxter, un revolver de pacotille et quelques cartouches. Comme effets personnels, ou cet étrange bohémien ne possédait rien, ou il avait tout perdu dans son voyage.

« J’allais m’éloigner quand, d’une poche de son veston en lambeaux, je crus voir sortir quelque chose. Et c’était l’album que voici, déjà aussi peu présentable ; car on ne saurait, je vous assure, avoir plus de soins respectueux pour une édition princeps de Shakespeare que je n’en ai, moi, pour cette relique, depuis qu’un hasard l’a mise dans mes mains. Je vous demande, Monsieur, de prendre un instant ces pages, de les feuilleter, de les examiner une à une. »

Et s’étant offert un cigare, Challenger se pencha, farouchement attentif à l’impression qu’allait produire sur moi le document.

J’ouvris le volume, un peu dans l’attente d’un révélation, sans imaginer d’ailleurs de quelle espèce elle pourrait être. La première page me désappointa : elle ne comprenait que le portrait d’un gros homme en vareuse, avec cette légende : « Jimmy Colver sur le paquebot-poste. » Des croquis d’Indiens, des scènes indiennes remplissaient ensuite plusieurs pages. Puis venait le portrait d’un jovial et corpulent ecclésiastique, en chapeau à larges bords, assis en face d’un Européen très maigre : « Lunch avec Fra Cristofero, à Rosario », disait la légende. Après cela, des études de femmes et d’enfants ; une série ininterrompue de dessins d’animaux, avec des légendes telles que : « Manate sur banc de sable » ; « Tortues et leurs œufs » ; « Agouti noir sous un palmier miriti » (et le dessin représentait un animal assez semblable au cochon domestique). Enfin, deux pages où l’on voyait d’affreux sauriens à longs museaux, ainsi que je le déclarai au professeur.

— Ce ne sont, évidemment, que des crocodiles ?

— Des alligators, Monsieur ! des alligators ! Il n’y a pas de véritables crocodiles dans le Sud-Amérique. On distingue les uns des autres…

— Je veux dire que je n’aperçois rien de singulier là dedans, rien qui justifie votre enthousiasme.

Il sourit d’un air candide.

— Tournez la page.

Mais je n’arrivai pas à comprendre. Je voyais une sorte de pochade, une de ces larges ébauches par quoi les peintres de plein air préparent souvent le paysage définitif. Des masses vert pâle de végétation penniforme partaient de l’avant-plan, pour s’élever jusqu’à une ligne de falaises rouge sombre, bizarrement cannelées, dont l’aspect me rappelait certaines formations basaltiques ; et la muraille ininterrompue de ces falaises, frangée d’une mince ligne de verdure, barrait l’horizon. À un certain endroit, se dressait un roc pyramidal, empanaché d’un grand arbre et qui semblait séparé de la roche principale par une crevasse. Sur tout cela, s’étendait le ciel bleu des tropiques.

— Eh bien ? demanda Challenger.

— Eh bien, je crois que voilà une curieuse formation ; mais je me connais trop peu en géologie pour me permettre de la juger extraordinaire.

— Extraordinaire ? dites unique. Dites incroyable. Qui jamais eût rêvé pareille chose ? Tournez la page, à présent.

Je tournai la page, et je m’exclamai. Songe d’opiomane, vision de cerveau en délire, j’avais sous les yeux la bête la plus fantastique : tête d’oiseau de proie, corps de lézard ventru, longue queue hérissée de piquants, échine courbe surmontée d’une haute dentelure, ou plus exactement, d’une douzaine de crêtes comme celles des coqs, plantées à la file. Devant l’animal, se tenait une sorte de fantôme ou de nain à forme humaine qui le contemplait, ébahi.

— Eh bien, qu’en pensez-vous ? s’écria le professeur, en se frottant les mains.

— Que c’est monstrueux, grotesque !

— Comment donc, à votre avis, le peintre a-t-il pu figurer une pareille bête ?

— Sous l’influence du gin, peut-être.

— Vous n’avez rien de mieux comme explication ?

— Vous, Monsieur, en avez-vous une autre ?

— Moi, j’estime que cette bête existe, et que l’artiste l’a dessinée d’après nature.

J’aurais pouffé, n’eût été la crainte salutaire d’une nouvelle culbute dans le corridor.

— Sans doute, sans doute, fis-je, comme on donne raison à un fou. Je confesse pourtant, ajoutai-je, que ce minuscule personnage m’intrigue. Si c’était un Indien, il attesterait, à la rigueur, l’existence d’une race pygmée en Amérique. Mais on dirait un Européen en chapeau de planteur.

Le professeur renifla comme un buffle en colère.

— Admirable ! dit-il. Vraiment, en fait de paralysie cérébrale, d’inertie mentale, vous touchez à la limite ! Vous élargissez le champ du possible ! Admirable !

À quoi bon se fâcher ? Avec un être aussi absurde, il eût fallu s’épuiser en fâcheries. J’eus un sourire de lassitude.

— Cet homme, dis-je, me semblait bien petit.

— Regardez par ici, cria-t-il, penché sur la peinture, la sabrant d’un gros doigt rond et velu. Voyez-vous, derrière l’animal, cette plante ? Vous la preniez pour un pissenlit, je suppose ? On pour un chou de Bruxelles ? Ou pour quoi encore ? Eh bien, c’est un arbre, le phitéléphas ou palmier à ivoire, susceptible de croître à la hauteur de cinquante ou de soixante pieds. Ne comprenez-vous pas que ce personnage, à cette place, a une raison d’être ? Dans la réalité, l’artiste, placé devant la bête, n’y fût pas resté vivant pour la peindre. S’il s’y est représenté lui-même, c’est pour l’échelle. Mettons qu’il mesurât un peu plus de cinq pieds de haut : l’arbre a dix fois cette taille, ce qui donne bien la proportion.

— Juste ciel ! m’écriai-je, vous pensez donc que cet animal… Mais alors, la gare de Charing Cross lui suffirait à peine comme niche ?

— Toute exagération à part, il est incontestable que voilà un spécimen bien venu, dit le professeur avec complaisance.

— Mais, objectai-je, après avoir tourné les dernières feuilles et m’être assuré qu’il ne restait plus rien dans l’album, vous n’allez pas, vous, un savant, faire table rase de toute la connaissance humaine, sur la foi d’une esquisse trouvée dans le bagage d’un aventurier américain, et peut-être due au haschich, à la fièvre, ou, simplement, au caprice d’une imagination fantasque ?

Pour toute réponse, le professeur prit un livre sur un rayon.

— L’excellente monographie que voici, œuvre d’un homme de grand mérite, mon ami Ray Lankester, contient une planche qui doit vous intéresser. Là, tenez, j’y suis. Elle a pour légende : « Aspect probable du Stégosaure dinosaurien jurassique. » À elle seule, la patte de derrière mesure deux fois la taille d’un homme adulte, Qu’en dites-vous ?

Il me tendit le livre. J’écarquillai les yeux en regardant l’image. Cette reconstitution d’un monstre préhistorique offrait une extrême ressemblance avec l’esquisse de l’artiste inconnu.

— C’est évidemment très curieux : dis-je.

— N’admettez-vous pas que c’est concluant ?

— Peut-être n’y a-t-il là qu’une coïncidence. Peut-être votre Américain aura-t-il vu quelque image de ce genre qui l’aura frappé. On conçoit que plus tard elle lui soit revenue dans le délire.

— Parfait, dit le professeur avec indulgence, n’en parlons plus. Mais veuillez regarder cet os.

Je regardai. L’os qu’il me présentait, long d’environ six pouces, large d’environ deux doigts, et gardant encore à l’une de ses extrémités quelques fragments desséchés de cartilages, était le même qu’il m’avait signalé comme faisant partie des biens du mort.

— À quel animal connu attribueriez-vous cet os ? demanda-t-il.

Je tâchai de rappeler à moi quelques notions fort lointaines.

— On dirait une très grosse clavicule humaine, hasardai-je.

Le professeur eut un geste de mépris et d’adjuration.

— La clavicule humaine est courbe. Cet os est droit. Et il est creusé d’une rainure dans laquelle a dû jouer un tendon. Rien de commun avec la clavicule.

— Alors, j’avoue mon ignorance.

— Inutile d’en rougir : toute la presse de South Kensington n’en sait pas davantage.

Il tira d’une petite boîte un osselet gros comme une fève.

— Autant que je puis croire, cet osselet, qui est d’un homme, correspond à l’os que vous tenez, et qui est d’une bête : évaluez là-dessus la dimension de la bête. Et prenez garde que l’os n’est pas un os fossile, mais un os récemment dépouillé, à preuve les fragments de cartilage qui y adhèrent encore. Qu’en pensez-vous ?

— Eh bien, mais qu’un éléphant…

Il eut un sursaut de révolte.

— Parler d’éléphant à propos du Sud-Amérique ! Même en ce siècle de primaires…

— Alors, dis-je, quelque grand animal de là-bas… un tapir par exemple.

— Vous admettrez, jeune homme, que je possède à fond les éléments du problème. Cet os ne saurait donc provenir, sachez-le,
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ni d’un tapir, ni d’aucun animal classé en zoologie. Il provient d’un animal très grand, très fort, et, selon toute présomption, très féroce, qui existe quelque part sur la terre, mais que la science n’a pas encore inventorié. Êtes-vous toujours sceptique ?

— Je suis du moins, profondément intéressé.

— À la bonne heure ! Il y a un peu d’espoir dans votre cas. Au fond de vous, la raison veille. Nous allons, lentement, patiemment, essayer d’atteindre jusqu’à elle. Je laisse mon artiste américain et poursuis mon récit. Vous entendez bien que je ne pouvais abandonner l’Amazone sans avoir approfondi ma découverte. On savait à peu près de quelle direction était venu le mort. Des légendes indiennes auraient suffi à me guider, car une tradition commune à toutes les tribus riveraines attestaient l’existence d’un pays étrange. Vous avez sans doute entendu parler de Curipiri ?

— Jamais.

— Curipiri, c’est l’esprit des bois, un être malfaisant, terrible, et qu’il faut éviter. Nul ne sait exactement sa forme ni sa nature. Mais rien qu’à l’entendre nommer, on tremble d’un bout à l’autre de l’Amazone. Les tribus s’accordent toutes à placer dans la même direction le séjour de Curipiri ; et cette direction était celle d’où arrivait l’Américain. Il y avait par là un redoutable mystère : je me devais de l’éclaircir.

— Que fîtes-vous ?

J’avais rabattu de mon assurance. Cet homme massif imposait l’attention et le respect.

— Je sus vaincre la répugnance des indigènes, répugnance telle, à cet égard, qu’elle va jusqu’à leur fermer la bouche ; et par la persuasion, par des cadeaux judicieux, en y ajoutant parfois, je le concède, la menace du recours à la force, j’obtins que deux d’entre eux me servissent de guides. Après des aventures sur lesquelles je passe, au cours d’un trajet plus ou moins long, dans une direction que je n’ai pas à faire connaître, nous abordâmes enfin une région qui jamais n’a été décrite, ni d’ailleurs jamais été visitée, que par mon infortuné prédécesseur. Ayez l’obligeance de jeter un coup d’œil sur ceci.

Il me montrait une photographie du format 10 X 16.

— L’aspect défectueux de cette épreuve tient à ce qu’en descendant la rivière, notre bateau chavira, et la caisse contenant les films non développés se brisa. La plupart des films furent gâtés. Je subis de ce fait une perte irréparable, presque un désastre. Cependant, je sauvai partiellement quelques photographies, celle-ci entre autres ; et vous voudrez bien accepter cette explication de l’état dans lequel je vous la présente. On a parlé de maquillage : je ne me sens pas en humeur de discuter une pareille allégation.

La photographie, très décolorée, avait de plus, un « flou » qu’une critique mal intentionnée pouvait interpréter à sa guise. Elle représentait un morne et terne paysage où je discernai, en l’examinant bien, une plaine étageant ses arbres jusqu’à une ligne de hautes falaises qui donnaient, exactement, l’impression d’une immense cataracte vue à distance.

— L’endroit me paraît le même que dans l’esquisse de Maple White.

— C’est en effet le même. J’y découvris des traces du campement de l’artiste. Regardez ceci, maintenant.

C’était le même paysage encore, vu de plus près. La photographie, bien que très mauvaise, laissait nettement se détacher sur la masse principale l’aiguille rocheuse couronnée de son arbre.

— Décidément, je ne doute plus, dis-je.

— Autant de gagné ! répondit Challenger. Nous avançons, n’est-ce pas ? Faites-moi le plaisir d’examiner cette aiguille rocheuse. N’y remarquez-vous rien ?

— Un grand arbre.

— Et sur l’arbre ?

— Un grand oiseau.

Il me tendit une loupe.

— Oui, dis-je, l’œil collé au verre, il y a sur l’arbre un grand oiseau à bec très long, dans le genre d’un pélican.

— Compliments pour votre clairvoyance. Mais ce n’est pas un pélican. Ni un oiseau, du reste. C’est un animal dont vous saurez peut-être avec intérêt que je réussis à tuer le pareil. Grâce à quoi je rapportai une preuve, une preuve unique, sans doute, mais absolue, de mes découvertes.

— Vous l’avez donc ?

— Je l’aurais si, par malheur, ce magnifique spécimen n’avait subi le sort de mes photographies et péri dans mon naufrage. Je parvins à le saisir comme il allait disparaître dans les tourbillons des rapides ; et il m’en resta dans la main un fragment d’aile. Quand le flot me déposa inanimé sur la berge, je tenais encore entre mes doigts le misérable débris que je place devant vous.

Il sortit d’un tiroir un os courbe, long de deux pieds pour le moins, et d’où pendait une membrane. Je pensai que cela pouvait être la partie supérieure de l’aile d’une monstrueuse chauve-souris ; et je le dis au professeur.

— Allons donc ! fit-il d’un ton de réprimande. Je vis dans une sphère où je n’aurais jamais soupçonné que l’on connût si peu les premiers principes de la zoologie. Comment ignorez-vous cette élémentaire vérité d’anatomie comparée, que l’aile de l’oiseau constitue un avant-bras, au lieu que celle de la chauve-souris se compose de trois doigts espacés entre eux et reliés par des membranes ? Dans le cas qui nous occupe, l’os n’a certainement rien d’un avant-bras et ne saurait provenir d’un oiseau ; vous observerez d’autre part qu’il ne saurait provenir d’une chauve-souris, puisqu’il est seul et pourvu d’une seule membrane. Si donc il ne provient ni d’un oiseau, ni d’une chauve-souris, quelle en est la provenance ?

J’avais épuisé mon petit stock de connaissances.

— Je ne sais pas, dis-je.

Il ouvrit le volume auquel il s’était déjà référé, et me montrant une planche :

— Le monstre ailé que voici représente le dimordophon ou ptérodactyle, reptile volant de la période jurassique. Tournez la page, vous y trouverez un diagramme du mécanisme de son aile. Et comparez avec le fragment que vous tenez.

Un coup d’œil me suffit. La surprise entraîna la conviction. Je cédais à la concordance des preuves. L’esquisse de Maple White, les photographies, le récit, le fragment d’aile, tout cela formait un ensemble complet de démonstration. Je le dis à Challenger. Je le lui dis avec chaleur, parce que je sentais qu’on se conduisait mal envers cet homme. Il se renversa sur sa chaise, et, les paupières basses, un sourire indulgent au coin des lèvres, il sembla prendre un bain de soleil.

— Vous venez de me révéler des choses fantastiques ! m’écriai-je avec un enthousiasme de journaliste où la science n’entrait que pour une faible part. C’est colossal. Moderne Christophe Colomb, vous avez retrouvé un monde perdu. Si j’ai montré quelque doute, je le regrette ; je sais, du moins — et peut-on me demander plus ? — reconnaître, quand elle se produit, l’évidence.

Le professeur eut un ron-ron satisfait.

— Mais ensuite, monsieur, que fîtes-vous ensuite ?

— La saison humide était venue, et mes provisions touchaient à leur fin, Monsieur Malone. Je longeai un certain temps le gigantesque mur, cherchant sans le découvrir un coin d’escalade. Le roc pyramidal au-dessus duquel j’aperçus et tirai le ptérodactyle, était plus accessible. D’ailleurs les rocs me connaissent, et je gravis celui-là. Du sommet, j’embrassai nettement le plateau sur les falaises. Il semblait très étendu ; à l’est comme à l’ouest, il allongeait indéfiniment ses perspectives de verdure. En bas, une région de marais et de broussailles, hantée par les serpents, les insectes et la fièvre, fait une barrière de défense naturelle à ce singulier pays.

— Le ptérodactyle fut-il pour vous la seule forme sous laquelle la vie s’y manifesta ?

— La seule, Monsieur ; mais durant la semaine où nous restâmes campés sous la falaise, nous entendîmes des bruits très étranges au dessus.

— Et l’animal dessiné par Maple White ?

— Maple White ne put le rencontrer que sur le plateau. Donc, un chemin pour y atteindre existe. Et ce chemin est sans conteste très difficile, pour avoir empêché les animaux de descendre et de se répandre dans la région à l’entour. C’est clair, j’imagine.

— Mais comment se trouve-t-il là ?

— Je n’y vois qu’une explication, et très simple. L’Amérique du Sud est, comme vous l’aurez peut-être entendu dire, un continent granitique. Sur le point qui nous intéresse, un immense et brusque soulèvement volcanique a du se produire en des temps très lointains. Ces falaises sont de basalte, et par conséquent de formation ignée. Une superficie de terrain aussi vaste que le Susses, par exemple, aura été soulevée en bloc, avec tout ce qu’elle contenait de vivant, et coupée du reste du continent par des précipices perpendiculaires. La dureté des parois les rendant inattaquables, il en résulte que sur le plateau, les lois ordinaires de la nature se trouvent suspendues. Les différentes influences qui régissent ailleurs la lutte pour l’existence sont ici neutralisées ou modifiées. Des créatures y survivent qui, sans cela, disparaîtraient. Vous observerez que le ptérodactyle et le stégosore appartiennent à la période jurassique, l’une des plus anciennes dans l’ordre de la vie. Ils doivent à ces bizarres conditions accidentelles le fait de s’y être artificiellement conservés.

— Pourquoi, ayant des preuves si décisives, ne pas les soumettre aux juges compétents ?

— J’y ai bien pensé, naïf que j’étais ! fit le professeur avec amertume. Sachez seulement qu’aux premiers mots, je ne rencontrai partout que l’incrédulité, la sottise et l’envie. Je n’ai pas le goût des courbettes, Monsieur, et je ne cherche pas à prouver quand on a mis en doute ma parole. Une fois me suffit pour m’ôter tout désir de produire des preuves aussi décisives, en effet, que celles que je possède. Le sujet me devint odieux. Je refusai d’en parler. Quand des hommes comme vous, qui représentent la curiosité du public dans ce qu’elle a d’imbécile, venaient troubler ma retraite, je ne savais pas les recevoir avec une réserve digne. Je suis, j’en conviens, très vif de caractère, et, pour peu qu’on m’y pousse, enclin à la violence. Vous avez dû le remarquer.

Je me frottai l’œil en silence.

— Cela m’a valu bien des remontrances de ma femme. Mais tout homme d’honneur sentirait comme moi. Ce soir, pourtant, je veux affirmer par un bel exemple le pouvoir de la volonté sur les facultés émotives. Acceptez donc cette invitation.

Et il me remit une carte prise sur la table.

— Comme vous le verrez, M. Percival Waldron, le naturaliste populaire, doit faire, ce soir, à huit heures trente, dans la grande salle de l’Institut Zoologique, une conférence sur les Époques Terrestres. On me demande de figurer sur l’estrade et de proposer une adresse de remerciements en l’honneur du conférencier. J’aurai soin d’émettre à cette occasion quelques remarques d’ailleurs pleines de tact, mais susceptibles d’intéresser l’assistance et d’éveiller chez certains le désir d’aller un peu plus au cœur de la question. Rien d’agressif, vous m’entendez bien ; de quoi indiquer simplement qu’elle garde des profondeurs inexplorées. Je me tiendrai fortement la bride. Ainsi verrai-je si, en me domptant moi-même, j’obtiens un meilleur résultat.

— Et je puis venir ?

— Mais sans doute.

Il montrait à présent une sorte d’enjouement énorme, de cordialité massive, presque aussi impressionnante chez lui que la violence. Et ce fut une chose extraordinaire que le sourire de bienveillance qui arrondit tout d’un coup ses joues, comme deux pommes vermeilles, entre ses yeux mi-clos et sa grande barbe noire.

— De toute façon, venez. La présence d’un allié dans la salle, si désarmé, si parfaitement ignorant que je le sache, me soutiendra. Il y aura, je présume, beaucoup de monde, car Waldron, tout charlatan qu’il est, a une clientèle considérable. Mais je vous ai donné plus de temps que je ne pensais, Monsieur Malone. Nul n’a le droit de monopoliser ce qui appartient à tout le monde. Je vous verrai volontiers à la séance de ce soir. Quant aux renseignements que vous tenez de moi, il est entendu que vous n’en ferez aucun usage.

— Cependant, mon chef de service, Mr. Mc Ardle, ne manquera pas de me questionner.

— Dites-lui ce qui vous passera par la tête, et notamment ceci, dont vous pouvez certifier l’évidence, que, s’il m’envoie un autre de vos confrères, je reconduirai l’importun à coups de cravache. Mais je me fie à vous pour que rien de ce que je vous ai dit ne soit imprimé. Allons, à ce soir, huit heures trente, grande salle de l’Institut Zoologique.

Il me congédiait du geste. Et j’emportai la vision d’un ballonnement de joues rouges entre une barbe bleue onduleuse et deux yeux intolérants.