Le songe d’un habitant du Mogol

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IV.
Le ſonge d’un habitant du Mogol.


Jadis certain Mogol vid en ſonge un Vizir,
Aux champs Éliſiens poſſeſſeur d’un plaiſir,
Auſſi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée ;

Le meſme ſongeur vid en une autre contrée
Un Hermite entouré de feux,
Qui touchoit de pitié meſme les mal-heureux.
Le cas parut étrange, & contre l’ordinaire,
Minos en ces deux morts ſembloit s’eſtre mépris.
Le dormeur s’éveilla tant il en fut ſurpris.
Dans ce ſonge pourtant ſoupçonnant du myſtere,
Il ſe fit expliquer l’affaire.
L’interprete lui dit : Ne vous étonnez point,
Votre ſonge a du ſens, & ſi j’ay ſur ce poinct
Acquis tant ſoit peu d’habitude,
C’eſt un avis des Dieux. Pendant l’humain ſéjour,
Ce Vizir quelquefois cherchoit la ſolitude ;

Cet Hermite aux Vizirs alloit faire ſa cour.

Si j’oſois ajoûter au mot de l’interprete,
J’inſpirerois icy l’amour de la retraite ;
Elle offre à ſes amans des biens ſans embarras,
Biens purs, preſens du Ciel, qui naiſſent ſous les pas.
Solitude où je trouve une douceur ſecrete,
Lieux que j’aimay toujours, ne pourray-je jamais,
Loin du monde & du bruit goûter l’ombre & le frais ?
Ô qui m’arreſtera ſous vos ſombres aziles !
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours & des Villes,
M’occuper tout entier, & m’apprendre des Cieux
Les divers mouvemẽs inconnus à nos yeux,
Les noms & les vertus de ces clartez errantes,

Par qui ſont nos deſtins & nos mœurs differentes ?
Que ſi je ne ſuis né pour de ſi grands projets,
Du moins que les ruiſſeaux m’offrent de doux objets !
Que je peigne en mes Vers quelque rive fleurie !
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie ;
Je ne dormiray point ſous de riches lambris.
Mais void-on que le ſomme en perde de ſon prix ?
En eſt-il moins profond, & moins plein de délices ?
Je luy vouë au deſert de nouveaux ſacrifices.
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,

J’auray veſcu ſans ſoins, & mourray ſans remords.