Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Smith)/Chapitre II

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Traduction par Ernest W. Smith.
Alphonse Lemerre, 1891 (pp. 43-60).
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Chapitre II



CHAPITRE II


De sa nature, Julius était d’une disposition douce et aimable ; mais, comme presque tous les jeunes gens de son époque et de son pays, il était propriétaire d’esclaves qu’il punissait d’une manière barbare quand ils négligeaient de remplir ses ordres, ou bien quand il était lui-même de mauvaise humeur. Il possédait une collection de précieux et inutiles bibelots et de riches habillements auxquels il faisait continuellement des additions. Il aimait aussi les théâtres et les spectacles. Sa jeunesse lui procurait toujours des maîtresses, et, souvent, dans la société de ses amis, il s’abandonnait aux excès du boire et du manger. En un mot, sa vie se passait gaiement et doucement, — comme il lui semblait, car il ne pouvait pas en surveiller le cours. Elle se composait presque exclusivement d’amusements dont le nombre était tellement grand qu’il avait à peine le temps d’y penser.

Deux années s’écoulèrent ainsi et lui parurent délicieuses ; Julius s’imaginait que toute sa vie allait s’écouler aussi agréablement. Mais dans la nature des choses cela est absolument impossible, parce que dans une vie semblable à celle que menait Julius, il est indispensable d’augmenter et d’intensifier les amusements afin de maintenir le niveau du plaisir. Si, au commencement, il adorait déguster un verre de bon vin avec un ami, le plaisir s’amoindrissait après quelques répétitions, et il trouvait bientôt nécessaire de boire deux ou trois verres de vin de meilleure qualité afin d’en tirer la même somme de jouissance. Si, au commencement, il lui était agréable de passer une ou deux heures en conversation avec un ami, le plaisir disparaissait bien vite, et, afin de passer ces heures avec une satisfaction égale à celle qu’il ressentait au commencement, il devenait nécessaire de substituer une jeune fille à son ami ; et, plus tard, même cette substitution ne lui suffisait plus et il demandait autre chose. Enfin, ce nouvel arrangement perdait son charme ; les mêmes amies devenaient ennuyeuses et il était forcé de changer cela encore. Il fut ainsi avec tous ses plaisirs, tous ses amusements ! Afin d’en tirer le même plaisir, il était nécessaire de les augmenter et de les intensifier, de faire de plus grandes demandes sur la coopération des autres, et pour ceux qui par hasard ne sont pas des souverains il n’y avait et il n’y a qu’une façon de faire que les autres répondent à vos désirs, — il faut les payer… Il en était ainsi avec Julius. Il s’adonnait aux plaisirs charnels, et, n’étant pas un souverain, il ne pouvait ordonner aux autres de se conformer à ses désirs, et pour acheter leur coopération et agrandir ses plaisirs, il lui fallait employer l’argent.

Le père de Julius était riche, et, comme il aimait et était fier de son unique fils, il ouvrait largement sa bourse pour permettre à Julius de jouir de tout. Sa vie était, par conséquent, celle de tous les jeunes gens riches, — c’est-à-dire une vie de paresse, de luxe et de débauche, — amusements qui ont toujours été et qui seront toujours les mêmes, le vin, le jeu et les courtisanes.

Mais ces plaisirs absorbaient des sommes de plus eu plus importantes, et les ressources de Julius étaient souvent épuisées. Un jour qu’il demandait à son père une somme plus forte qu’à l’ordinaire, son père, tout en accordant la somme demandée, fit des reproches à son fils sur sa prodigalité. Il se sentit coupable et comprit que les reproches de son père étaient bien mérités, mais il ne pouvait pas admettre sa culpabilité ; il se mit en colère et injuria son père. — ce qui arrive ordinairement aux personnes qui se savent fautives, mais qui ne veulent pas l’admettre. L’argent fut vite gaspillé. Ce qui est pire, Julius et un camarade ivrogne cherchèrent querelle à un homme dans la rue et le tuèrent. Le préfet de la ville, mis au courant de ce qui s’était passé, ordonna l’arrestation de Julius ; mais son père, après des démarches considérables, réussit à obtenir sa grâce. Pendant ce temps, les demandes sur la bourse de Julius, qui résultaient des difficultés dans lesquelles ses plaisirs le plongeaient, devenaient plus grandes et plus fréquentes. Il emprunta une somme considérable à un camarade en promettant de la rembourser bientôt. Sa maîtresse choisit précisément ce moment pour demander de nouveaux cadeaux ; elle s’était éprise d’une chaine de perles et Julius voyait que s’il ne satisfaisait pas son caprice dans cette affaire elle l’abandonnerait et le remplacerait par un homme riche qui avait souvent essayé de le supplanter. Dans tous ces embarras Julius s’adressait à sa mère, lui disant que coûte que coûte l’argent était indispensable, et que si elle ne pouvait pas le trouver il se suiciderait.

Il rejetait la responsabilité de sa situation embarrassée sur son père ; il ne se reprochait rien du tout.

« Mon père, » disait-il, « m’a accoutumé dès la première heure à une vie luxueuse, et maintenant il recule et me refuse les fonds nécessaires pour mener cette vie. Si au commencement il m’avait donné sans observation les sommes qu’il m’a données plus tard, j’aurais pu arranger ma vie très confortablement et écarter le besoin. Mais il persiste à ne me donner l’argent qu’en petites sommes ; je ne possède jamais assez pour mes besoins, j’ai été forcé d’avoir affaire à des usuriers qui me ruinent, et maintenant qu’il me manque le nécessaire pour mener la vie à laquelle je suis accoutumé et que demande ma position sociale, j’ai honte de rencontrer mes amis et mes compagnons. Mon père refuse obstinément de se mettre à ma place et de se rendre compte de mon embarras. Il oublie aussi qu’il a été jeune. Comment ! C’est lui qui est à blâmer pour tout ce que je souffre maintenant, et s’il ne me donne la somme que je lui demande, je me tuerai. Voilà tout. »

La mère, qui avait toujours gâté son enfant, allait directement à son mari. Celui-ci les mandait tous les deux auprès de lui et leur faisait d’amers reproches. Julius répondait d’une façon insolente. Son père le frappait. Il saisissait son père par la main. Son père appelait des esclaves qui liaient Julius et l’enfermaient sur son ordre.

Dans la solitude de sa chambre, Julius maudissait son père et sa vie. Sa propre mort, ou la mort de son père, semblait la seule solution de la situation désespérée dans laquelle il se trouvait.

La mère de Julius souffrait infiniment plus que son fils. Elle ne se demandait pas qui avait tort dans ce différend. Elle n’avait qu’un seul sentiment, la pitié pour son malheureux enfant. Elle allait de nouveau trouver son mari et lui demandait grâce pour son fils. Au lieu d’entendre les excuses qu’elle voulait faire pour expliquer la conduite de Julius, le mari l’injuriait et l’accusait d’avoir démoralisé son fils. Elle couvrait son mari d’outrages à son tour, et la scène se terminait par le mari battant sa femme. Oubliant le résultat fâcheux de cette première intervention, elle cédait encore à son instinct de mère qui la poussait à aller trouver son fils et le prier de demander pardon à son père. Pour le dédommager de ce sacrifice, elle lui promettait de lui trouver la somme dont il avait besoin sans que son père le sût. Julius consentait, et alors elle retournait vers son mari pour implorer la grâce de son fils. D’abord il accablait la mère d’outrages, mais à la fin il consentait à pardonner à son fils, à la condition que ce dernier abandonnerait à jamais sa vie déréglée et qu’il épouserait la fille d’un certain riche marchand dont il se chargeait d’obtenir le consentement.

« Il recevra de l’argent de moi et la dot de sa femme, » ajoutait le père. « Qu’il recommence alors à mener une vie ordonnée. S’il promet de faire ma volonté en ceci, je lui pardonne. Pour le moment, je ne lui donnerai rien, et à sa première incartade je le remettrai entre les mains de la justice. »

Julius acceptait les conditions imposées par son père et était mis en liberté. Il s’engageait à se marier et à s’amender ; mais il n’avait aucune intention de faire ni l’un ni l’autre. Sa vie sous le toit paternel devint un enfer. Son père bientôt ne lui adressa plus la parole, mais, d’un autre côté, fit des reproches continuels à la mère sur le compte de son fils. La mère était presque toujours en larmes.

Le jour après sa mise en liberté, la mère l’appela auprès d’elle et lui remit des pierres fines qu’elle avait dérobées à son mari. « Les voici, » dit-elle, « prenez-les et les vendez ; mais pas ici, dans une autre ville ; et faites alors ce que vous dites être nécessaire avec le produit de la vente. Je crois que je puis répondre que leur disparition ne sera pas découverte d’ici quelques jours ; mais si la perte est remarquée, je blâmerai un des esclaves. »

Julius fut troublé par les paroles de sa mère. Il fut épouvanté de ce qu’elle avait fait pour lui, et, sans prendre ou même toucher les joyaux, il quitta la maison. Pourquoi ? Où allait-il ? Il dépassa les murs de la cité, éprouvant un besoin absolu de solitude pour méditer sur sa situation actuelle et sur l’avenir. Laissant la cité derrière lui, il entra dans un bosquet ombragé, consacré à la déesse Diane. Ayant trouvé un endroit écarté, Julius s’abandonna à la réflexion. Sa première impulsion fut d’invoquer le secours de la déesse. Mais il ne croyait plus aux dieux de l’empire ; il savait que les prières qu’il pouvait leur adresser ne l’aideraient en rien, que l’assistance était impossible de ce côté-là. Mais s’ils ne pouvaient pas le consoler et l’aider, qui pourrait le faire ? Il lui semblait étrange et incroyable d’être forcé de penser pour lui-même dans cette affaire. Le désordre et les ténèbres régnaient dans son cœur. Mais il n’y avait pas autre chose à faire. Il ne lui restait qu’à s’adresser à sa propre conscience, et sous la lumière forte qu’elle répandait il commençait à examiner les principaux actes de sa vie. Il découvrit que ces actes étaient mauvais, et, ce qu’il n’avait jamais soupçonné, bêtes. Qu’était-ce qui le poussait à perdre les meilleures années de sa vie si inutilement ? Les pensées qui suivirent ces réflexions n’étaient pas de nature à le consoler ; au contraire, elles le rendaient encore plus triste. Ce qui ajouta à ses souffrances plus que toute autre chose, était le sentiment d’isolement complet qui l’opprima. Auparavant, il pouvait toujours s’adresser à une mère dévouée et à son père ; il avait aussi beaucoup d’amis ; mais maintenant il était seul dans l’univers. N’étant plus aimé de personne, il était devenu un fardeau pour tous. Il s’était fait des ennemis partout ; il avait provoqué des dissensions entre ses parents ; il avait gaspillé les richesses que son père avait passé toute sa vie à amasser ; il était enfin devenu un rival dangereux et désagréable à ses amis. Était-il tellement étrange alors qu’ils désirassent sa mort, comme il le supposait ?

Une des premières figures qui frappèrent son esprit dans cet aperçu du passé fut celle de Pamphilius, qu’il se rappelait l’invitant à visiter la colonie chrétienne, à renoncer à tout et à s’associer avec eux. Et l’impulsion de faire cela devenait très forte. « Ma position est-elle donc si désespérée ? » s’écria-t-il. Réfléchissant au long sur les événements de sa vie, il devenait de plus en plus attristé il la pensée que personne ne l’aimait plus. Père, mère, amis, ils ne pouvaient plus nourrir d’affection pour lui, ils ne pouvaient faire autrement que désirer sa mort. Et lui-même, aimait-il quelqu’un ? Il ne se sentait lié à aucun de ses amis, ils étaient devenus tous ses rivaux, et maintenant qu’il était accablé par ses malheurs, ils n’avaient pas un mouvement de pitié pour lui. Et son père ? Il s’examinait pour chercher la réponse à cette question et demeurait épouvanté par ce qu’il voyait. Non seulement il n’aimait pas son père, mais il le haïssait pour ne pas avoir répondu à ses demandes réitérées d’argent. Oui, la haine fut le mot juste, et plus que cela, il s’imaginait que la mort de son père était indispensable à son propre bonheur. « Oui, c’est ainsi, » se répétait le jeune homme. « S’il était en mon pouvoir de tuer mon père d’un seul coup, et d’échapper à sa tyrannie ainsi ? Si je savais que personne ne le saurait, que ferais-je ? Je le tuerais. » Il fut horrifié de ce qu’il venait de dire. « Et ma mère ? » se demanda-t-il ; « j’ai de la pitié pour elle, mais je ne l’aime pas. Que deviendrait-elle ? cela m’est égal ; tout ce que je demande, c’est son aide…

« Mais, quoi ! comment ! suis-je un fauve ? un fauve aux abois ? Oui, et la seule différence entre moi et ce fauve c’est que je puis, si je le veux, quitter cette vie trompeuse et méchante ; je puis faire ce que le fauve ne peut pas faire : je puis me tuer ! Je hais mon père ; je n’aime plus ma mère ni mes amis, ni personne, ni… oui, peut-être, Pamphilius seul. »

Et il pensait encore à son ami, à leur dernière rencontre, et aux paroles du Christ citées par Pamphilius : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés, et je vous soulagerai. »

Cela peut-il être vrai ? Il se mettait il se rappeler la conversation avec Pamphilius, il se souvenait avec joie de la figure douce, fière et joyeuse de son ami, et il était emporté d’un grand désir de le revoir, de l’entendre, et au-dessus de tout, de croire à tout ce qu’il lui avait dit.

« Que suis-je, après tout ?

« Un homme à la recherche du bonheur. Je l’ai cherché dans le luxe et les passions, mais je n’ai pas réussi à l’y trouver. Et ceux qui vivent comme moi, failliront également. Ils sont malicieux, ils souffrent tous. D’un autre côté, il y a un homme qui est toujours joyeux, parce qu’il ne cherche rien. Il me dit qu’il y en a beaucoup comme lui, et que tout homme peut le devenir ; que moi, je peux le devenir, si je le veux, en observant les préceptes donnés par son Maître. Quoi, si tout cela était vrai ? Vrai ou non, il y a là une attraction à laquelle je ne puis résister. J’y vais ! »

Tout en répétant ces mots, Julius quitta le bosquet, et, décidé à ne jamais remettre le pied chez ses parents, partit dans la direction du village habité par les chrétiens.