Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Smith)/Chapitre III

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Traduction par Ernest W. Smith.
Alphonse Lemerre, 1891 (pp. 61-78).
Chapitre III




CHAPITRE III


Julius marchait vite, sa gaieté lui revenait à mesure qu’il s’approchait du village, et le tableau qu’il s’était fait de la vie chrétienne devenait plus clair et plus vivant.

Au coucher du soleil, il se disposait à se reposer pour un moment au bord du chemin, lorsqu’il se trouva en face d’un homme qui se reposait aussi en prenant son repas.

C’était une personne d’un certain âge, et, à en juger par son extérieur, d’une éducation achevée. Il était assis, et mangeait tranquillement son pain et ses olives. En voyant Julius, il lui dit avec un sourire accueillant : « Bonsoir, jeune homme ; vous avez encore un bon bout de chemin devant vous. Asseyez-vous pour un instant. » Julius remercie l’inconnu en s’asseyant près de lui.

« Où allez-vous ? » demanda-t-il.

« Je vais chez les chrétiens ! » répondit Julius ; et, encouragé par les questions de l’homme, il lui raconta toute sa vie et la lutte intérieure qui l’avait amené à sa nouvelle détermination.

L’inconnu écoutait attentivement, n’interrompant la narration que rarement avec des questions destinées à éclaircir une allusion obscure, un événement ou une opinion que Julius avait expliqués négligemment comme si son interlocuteur en connaissait déjà les détails. Il ne discutait pas et n’offrait pas d’avis non plus. Lorsque enfin Julius termina son histoire, il ramassa les vivres qui restaient, arrangea ses vêtements, et dit : « Jeune homme, ne mettez pas votre idée en pratique, vous vous êtes égaré hors de la voie directe. Je connais la vie, vous ne la connaissez pas. Écoutez, je vais résumer les principaux événements de votre passé et analyser les observations que vous avez faites sur ces événements ; et, après que je vous les aurai présentées dans la forme qu’ils ont prise dans mon esprit, vous pourrez agir de la façon qui vous semblera sage. Vous êtes jeune, riche, beau, fort ; votre cœur est un tourbillon de passions. Vous désirez maintenant une retraite calme dans laquelle vous ne serez plus troublé par ces passions, et où vous serez soustrait aux souffrances qu’elles produisent. Vous pensez trouver cette retraite parmi les chrétiens. Il n’y a pas de retraite semblable, mon cher jeune ami, ni parmi les chrétiens ni ailleurs, parce que le mal qui vous agite et vous tourmente n’a pas son siège en Cilicie ou à Rome, mais dans votre propre corps. Dans la tranquillité du village caché, ces mêmes passions vous agiteront et vous déchireront cent fois plus terriblement qu’auparavant. La fraude, ou la faute des chrétiens (je ne veux pas les juger) repose sur ceci : qu’ils se refusent à reconnaître et à comprendre la nature humaine.

« Les seules personnes qui sont réellement capables de pratiquer les principes qu’enseignent les chrétiens sont les vieillards, dans lesquels les derniers restes de la passion humaine ont été éteints par les années. Un homme dans la fleur de son âge, surtout un jeune homme comme vous qui n’a pas même goûté les fruits de la vie, qui ne connaît pas sa propre volonté, ne peut pas se soumettre à la loi chrétienne, parce que cette loi est fondée non pas sur la nature humaine, mais sur les visions vaines du Christ, leur fondateur. Si vous jetez votre sort dans la colonie, vous continuerez de souffrir des mêmes causes qu’auparavant, et vos souffrances seront plus grandes. Voici : vos passions vous entraînent de la voie droite pour vous conduire dans des sentiers égarés ; mais, bien que vous vous soyez égaré, il est dans votre pouvoir de revenir sur vos pas et de rentrer dans le droit chemin. Vous jouirez, en outre, de le satisfaction des passions libérées, c’est-à-dire de la joie de la vie. Mais en vivant en chrétien, et en mettant une bride à vos passions par la force, pour ainsi dire, il vous sera encore possible de dévier de la voie droite, et cela plus souvent et plus irréparablement que dans le passé. Vous aurez à supporter en plus la torture inexprimable que causent les appétits inassouvis de la nature humaine. Laissez couler l’eau enfermée dans la digue, elle arrosera le champ et le pré, et rafraîchira les animaux qui y paissent ; mais retenez la digue, et elle pénétrera le sol et deviendra un marais bourbeux. Il en est ainsi des passions humaines. L’enseignement des chrétiens (sauf certaines croyances avec lesquelles ils se consolent et desquelles je ne veux pas parler en ce moment), en ce qu’il influence leur vie journalière, peut être ainsi résumé : ils condamnent la violence ; ils désapprouvent les guerres et les cours de justice ; ils se refusent à reconnaître la propriété ; ils répudient la science et les arts ; en un mot, ils fuient tout ce qui pourrait faire que la vie soit attirante et agréable. On pourrait même accepter cela si tous les hommes étaient conformes au portrait qu’ils nous font du fondateur de leur religion. Mais on est loin de cela, c’est une impossibilité. Les hommes sont, par nature, mal disposés et influencés par leurs passions. C’est ce jeu continuel des passions et les chocs et les luttes qui en résultent qui tiennent les hommes enfermés dans ce réseau de conditions dans lequel ils vivent. Les sauvages ne connaissent pas de restriction, et un seul individu parmi eux pourrait détruire le monde entier pour satisfaire à ses désirs, si tout le monde acceptait le mal aussi mollement que les chrétiens. Si les dieux ont doué les hommes de sentiments de colère, de revanche, de malveillance contre ceux qui leur font du mal, vous pouvez être certain qu’ils l’ont fait parce que ces sentiments sont nécessaires à la préservation de la vie humaine.

« Les chrétiens nous disant que ces sentiments sont mauvais, que sans eux les hommes seront heureux, qu’il n’y aurait ni assassinats, ni exécutions, ni guerres. C’est vrai, mais on pourrait tout aussi bien dire que le bonheur des hommes serait largement augmenté, s’ils n’étaient astreints au besoin de manger et de boire.

« Il n’y aurait alors ni la faim ni la soif, ni aucun des désagréments que produisent ces souffrances. Mais cette supposition ne change pas dans le moindre degré la nature humaine. Il en est ainsi des autres passions humaines : l’indignation, la méchanceté, la vengeance, l’amour sexuel, l’amour du luxe, de l’ostentation, de la gloire ; les dieux étaient caractérisés par ces passions, elles ont donc, dans une forme modifiée, des traits naturels à l’homme. Détruisez la nécessité de nourrir l’homme, et par le même coup vous détruirez l’homme lui-même. De même, démolissez les passions humaines, et par le même coup vous démolirez l’humanité elle-même. Cette observation s’applique aussi à la question de la propriété que les chrétiens, dit-on, refusent de reconnaître. Regardez au loin de vous et vous verrez que chaque vigne, chaque jardin, chaque maison, chaque mulet a été produit uniquement parce que la propriété existe et est respectée par les autres. Abolissez le principe de la propriété privée, et il n’y aura pas une seule vigne plantée, ni une seule bête dressée à porter les fardeaux. Les chrétiens prétendent qu’ils ne possèdent pas la propriété, mais qu’ils jouissent seulement de ses fruits. Ils disent qu’ils ont tout en commun, qu’ils apportent tous leurs biens et les mettent ensemble pour la cause commune. Mais qu’est-ce qu’ils apportent qu’ils n’ont pas reçu des hommes qui possèdent la propriété ? Ils jettent tout simplement de la poussière aux yeux de ceux qui les entendent, ou, pour être généreux, ils se trompent eux-mêmes. Vous me dites qu’ils travaillent de leurs mains pour se nourrir, mais ce qu’ils produisent ne suffirait point à les faire vivre, s’ils ne profitaient pas des produits de ceux qui reconnaissent les droits de propriété. Si par hasard ils réussissent à se tirer d’affaire, il n’y a pas de place dans leur système social pour les arts et les sciences. Ils nient les avantages de nos arts et sciences. Ils ne peuvent pas faire autrement. La pratique de leur enseignement est fuite pour ramener l’homme à son état primitif : la sauvagerie et la bestialité. Ils ne peuvent pas appeler les arts et sciences au service de l’humanité, et, comme ils les ignorent absolument, ils n’admettent pas leur influence civilisatrice. Ils ne peuvent non plus employer pour le service de l’humanité ces dons et talents qui font la supériorité de l’homme et l’unissent aux dieux. Ils n’entendront pas parler des temples, des statues, des théâtres, des musées. Ils disent qu’ils n’en ont pas besoin. La façon la plus simple d’éviter de rougir de sa propre bassesse, c’est de mépriser la nobilité. Leur Maître était un trompeur ignorant, et ils ne sont pas sans succès dans leurs efforts pour l’imiter. Encore, ils sont impies. Ils refusent de reconnaître les dieux et leur intervention dans les affaires humaines. Ils ne reconnaissent que le Père de leur Maître, ils l’appellent leur Père à eux, et leur Maître lui-même, qui, disent-ils, leur a révélé tous les secrets de la vie. Leur doctrine est une misérable fraude. Pesez ce que je viens de vous dire. Nous croyons que l’univers est maintenu par les dieux, que les dieux surveillent et protègent l’homme. Pour bien croire, on est forcé d’honorer les dieux, de chercher la vérité et de penser. Alors notre vie est réglée, d’un côté, par la volonté des dieux ; de l’autre, par la sagesse collective de l’humanité. Nous vivons, nous pensons, nous cherchons. Par conséquent nous avançons vers la vérité. Les chrétiens, au contraire, n’ont ni dieux, ni volonté divine, ni sagesse humaine pour les guider, mais ils sont forcés de faire du mieux qu’ils peuvent avec leur loi aveugle dans leur Maître crucifié et dans ce qu’il leur a appris. Maintenant, décidez pour vous-même lequel est le guide auquel on doit se fier ; la volonté des dieux, et l’activité libre et sans limites de la sagesse de l’humanité entière, ou une foi obligatoire et irraisonnée dans les dires d’un seul homme. »

Julius était frappé de ce que disait l’étranger, et surtout de sa dernière phrase. Non seulement sa décision de devenir chrétien était ébranlée, mais il lui semblait incroyable que ses malheurs eussent pu le pousser jusqu’à penser à une telle folie. Il y avait, toutefois, une question encore à régler. Que ferait-il ? Comment faire pour échapper à la situation embarrassée qui l’avait poussé au désespoir ? Après avoir fait part à l’inconnu de cette difficulté, il lui demanda son avis.

« J’allais justement venir à ce problème, » répondit-il. « Que faut-il faire ? Votre ligne de conduite me semble très claire, en la jugeant suivant les lois de la sagesse humaine, en ce qu’elles me sont connues. La source de tous vos malheurs se trouve dans vos passions. C’est la passion qui vous a éloigné de la voie droite et vous a amené à une situation qui vous a causé tant de douleurs. Les leçons de la vie prennent ordinairement cette forme. Vous devez les bien approfondir, et en profiter. Vous avez assez vécu, et vous savez maintenant ce qui est sucré et ce qui est amer. Vous ne risquez plus de tomber inconscient dans les mêmes erreurs que celles qui vous ont conduit à cette position malheureuse. Profitez de votre expérience. Ce qui vous afflige et chagrine le plus, c’est votre inimitié envers votre père. Elle a eu son origine dans votre propre attitude. Choisissez-en une autre et elle disparaîtra, ou, du moins, elle ne se manifestera pas dans la même forme aiguë.

« Toutes vos souffrances sont dues à votre position irrégulière. Vous vous êtes abandonné aux plaisirs de la jeunesse. Cela est naturel, et par conséquent vous avez eu raison. Et vous avez continué d’avoir raison aussi longtemps que cette vie a convenu à votre âge. Mais la saison passa et, malgré cela, vous avez continué avec les forces d’un homme de vous adonner aux caprices d’un jeune homme. En cela, vous avez eu tort. Vous êtes maintenant arrivé à un âge où votre volonté doit suppléer à la volonté de la nature, il faut que vous deveniez un homme, un citoyen, un serviteur de la société, et que vous travailliez et pour le bien général et pour votre propre bien. Votre père vous conseille de vous marier. C’est un sage conseil. Vous venez de compléter une étape de la vie — la jeunesse. Vous entrez maintenant dans une autre. Tous vos doutes et vos souffrances ne sont que les symptômes d’une période de transformation. Regardez résolument la vérité en face ; admettez que la saison de la jeunesse est passée, rejetez tout ce qui appartenait à cette saison mais qui n’appartient pas à la virilité, et dirigez-vous vers la nouvelle voie. Mariez-vous ; renoncez aux sociétés frivoles de la jeunesse ; occupez-vous du commerce, des affaires publiques, des arts et sciences, et non seulement vous serez réconcilié avec votre père et vos amis, mais vous trouverez le repos et le bonheur que vous cherchez. La racine de toutes vos difficultés se trouvait dans votre position anormale. Vous êtes maintenant arrivé à la virilité, c’est votre devoir de prendre une femme et de devenir un homme. De là, le conseil que je vous donne, qui est celui-ci : remplissez la volonté de votre père, — mariez-vous.

« Si vous pensez encore que l’isolement et la retraite que vous imaginez exister parmi les chrétiens puisse avoir un charme pour vous, si l’étude de la philosophie vous attire plus que l’activité de la vie publique, vous ne pouvez suivre vos désirs librement et avec profit que si vous avez étudié la vie et appris sa signification intérieure. Et cela vous ne pouvez le faire que comme citoyen indépendant et père de famille. Si, lorsque vous êtes arrivé à ce point, vous vous sentez encore fortement attiré vers la retraite et la contemplation, vous pouvez vous abandonner sans hésitation, car, alors, ce sera une véritable prédilection et non pas un simple accès de mécontentement comme à présent. Alors, suivez votre prédilection où elle vous amènera. »

Ces derniers mots, plus que tout ce qui les précédait, apportaient la conviction à l’esprit de Julius. Il remercia chaleureusement l’inconnu et rentra chez lui. La mère le reçut avec joie ; le père, mis au courant de l’intention de Julius de se soumettre à sa volonté et de se marier avec la jeune fille que l’on avait choisie, se réconcilia avec son fils.