Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Smith)/Chapitre V

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Traduction par Ernest W. Smith.
Alphonse Lemerre, 1891 (pp. 109-132).
Chapitre V




CHAPITRE V


« Mais maintenant dites-moi ce que vous avez à raconter de vous-même. Je vous vois accompagné d’une belle jeune fille, avec qui, si je puis juger par les apparences, vous vivez dans votre ville. Dites-moi, est-il possible que vous ne désiriez pas devenir son mari ? »

« Je n’y ai jamais pensé sérieusement, » répondit Pamphilius. « Elle est la fille d’une veuve chrétienne pour laquelle je fais ce que je puis faire, comme les autres, du reste. J’aime la mère comme la fille, et je les aime toutes les deux également. Vous me demandez si l’amour que j’ai pour elle est de nature à justifier mon mariage avec elle ? La question est difficile, mais je vous répondrai consciencieusement. L’idée m’est venue à l’esprit, je l’admets, mais il y a un jeune homme de ma connaissance qui l’aime aussi, et c’est pour cela que je n’ai jamais réfléchi sérieusement à ce sujet. Lui aussi est un chrétien, il nous aime beaucoup tous les deux, et je ne pourrais pas penser un seul instant à faire une chose qui pût lui faire de la peine. Pour cela je vis sans donner de place à ces idées. Tous mes désirs n’ont qu’un but : Remplir la loi d’amour, — c’est-à-dire aimer notre prochain. C’est l’essentiel. Quant au mariage, je ne me marierai que lorsque je serai convaincu qu’il est de mon devoir de le faire. »

« Ce sont là vos idées, à vous ; mais la mère pourrait penser autrement. Il ne peut lui être indifférent d’avoir un gendre qui soit bon et travailleur, ou un gendre qui soit le contraire. Elle désirera naturellement vous avoir pour si proche parent. »

« Pas le moins du monde. Cela lui est absolument égal ; car elle sait que tous nos frères sont aussi désireux que moi de l’aider et de lui être utiles, comme nous le sommes pour tous nos frères et nos sœurs, et que je continuerai de faire tout ce que je peux pour elle, que je sois son gendre ou non. En un mot, s’il arrive que je me marie avec sa fille, je regarderai cette consommation avec la même joie que j’envisagerai son mariage avec un autre. »

« Non, non, ce que vous dites est impossible. Et en cela se trouve la chose la plus terrible que j’aie constatée chez vous, chrétiens. Vous vous trompez complètement. Et de cette façon vous trompez les autres aussi. Cet homme dont je viens de vous parler avait raison en tout ce qu’il disait de vous. Pendant que j’entends votre description alléchante, je succombe sans le savoir au charme de la vie que vous dépeignez, mais quand je réfléchis, je vois qu’elle n’est qu’une tromperie, — une tromperie qui amène à la sauvagerie, à la brutalité, enfin à une vie semblable à celle des brutes. »

« En quoi voyez-vous cette sauvage vie ? »

« Dans ce fait que tandis que vous travaillez pour gagner de quoi vivre, vous n’avez pas l’occasion ni le loisir de vous donner aux arts et sciences. Vous voilà ici, par exemple, habillé en haillons, avec les mains et les pieds endurillonnés, pendant que votre compagne, qui pourrait très bien être une déesse de beauté, ressemble autant à une esclave qu’une femme libre puisse y ressembler. Vous n’avez pas d’hymnes à Apollon, ni de temples, ni de poésie, ni de jeux, — en un mot, rien de tous ces dons qu’ont faits les dieux à l’homme, qui émaillent sa vie et la font belle.

« Travailler, travaillez, travailler comme des esclaves ou des bêtes à fardeaux, seulement pour arriver à vous soutenir par la nourriture la plus rude, n’est-ce pas la renonciation spontanée et impie de la volonté et de la nature humaines ? »

« La voilà encore, » s’écria Pamphilius, « cette inévitable nature humaine ! En quoi consiste cette nature, je vous prie ? Est-ce que c’est dans la torture des esclaves, en les faisant travailler au-dessus de leurs forces, en tuant ses frères ou en les dégradant par l’esclavage ; ou consiste-t-elle à transformer la femme de ce qu’elle était, et de ce qu’elle est, en un objet d’amusement et de jouissance ?… Et cela seulement semble convenir à la nature humaine !

« Est-ce que c’est cela la nature humaine ? ou ne consiste-t-elle pas plutôt à vivre en amitié avec tous les hommes et à se sentir un des membres d’une fraternité universelle ?

« Vous vous trompez gravement aussi si vous vous imaginez que nous nous refusons à reconnaître les sciences et les arts. Nous apprécions hautement tous les dons et les qualités dont l’humanité est douée.

« Nous regardons les capacités innées de l’homme comme un moyen qui lui a été donné pour l’aider à arriver à un unique but, à l’obtention duquel notre vie est consacrée, c’est-à-dire l’accomplissement de la volonté de Dieu. Dans les sciences et les arts, nous voyons, non pas un passe-temps vulgaire, bon à procurer un plaisir passager aux personnes paresseuses, mais une vocation sérieuse, à laquelle nous avons le droit de demander la même attention que pour tous les actes de la vie, c’est-à-dire qu’en s’y appliquant, il doit se manifester un amour de Dieu et des hommes pareil à celui qui préside à toutes les actions d’un chrétien. Nous ne reconnaissons pas comme science vraie quoi que ce soit qui ne nous aide pas à vivre mieux ; nous n’apprécions non plus que l’art qui purifie nos pensées et nos projets, qui relève l’âme et qui augmente les forces nécessaires à une vie de travail et d’amour. Nous ne perdons aucune occasion de développer autant que possible ce savoir en nous-mêmes comme en nos enfants ; et nous sentons et goûtons le charme de ces arts dans nos moments de loisir.

« Nous lisons et nous étudions les écrits sortis de la sagesse de ceux qui ont vécu avant nous. Nous chantons et nous peignons, et nos chansons et nos tableaux nous égayent, ou nous consolent dans les moments tristes. C’est pour cela que nous ne pouvons pas approuver la manière avec laquelle, vous, païens, vous appliquez les arts et les sciences. Vos savants emploient leur capacité et leur savoir à découvrir de nouveaux moyens de nuire aux autres ; ils se sont toujours occupés de faire les engins de guerre plus effectifs, plus meurtriers, c’est-à-dire qu’ils se sont occupés à faire l’assassinat plus facile ; ils se sont toujours employés à inventer une nouvelle manière de gagner de l’argent, c’est-à-dire de s’enrichir aux dépens des autres. Votre art est utilisé dans la construction et la décoration des temples en l’honneur des dieux, auxquels les plus instruits parmi vous ont cessé de croire depuis longtemps. Vous essayez néanmoins de laisser subsister la foi dans ces dieux chez les autres, espérant qu’un moyen de cette illusion il vous sera plus facile de vous imposer à eux. Vous élevez des statues aux plus cruels des tyrans, que personne ne respecte mais que tous craignent. Dans vos pièces de théâtre, l’amour criminel est loué et applaudi. La musique, parmi vous, n’est plus qu’un moyen de chatouiller les sens des riches gourmands, après qu’ils se sont gorgés de mets délicats dans leurs riches banquets. Le plus fréquent usage qui est fait de la peinture c’est de représenter, dans des maisons mal famées, des scènes qu’un homme ne peut pas regarder sans rougir, si ses sens n’ont pas été paralysés par le vin ou tués par la passion bestiale.

« Non, ce n’est pas pour cela que l’homme a été doué de ces hauts avantages qui le distinguent de l’animal. Ils ne lui ont pas été donnés pour être transformés en jouets pour plaire à nos sensations corporelles. En consacrant notre vie entière à l’observation de la volonté de Dieu, nous devons employer, dans toute leur étendue, tous les nobles dons et facultés que nous avons reçus. »

« Oui, » répondit Julius ; « tout cela serait sublime si la vie était possible dans de telles conditions. Mais on ne peut pas vivre ainsi : vous ne faites que vous illusionner. Vous vous refusez à reconnaître notre protection, mais, sans les légions romaines, pourriez-vous vivre en paix ? Vous jouissez de la protection que vous refusez de reconnaître. Même, certains membres de votre colonie se défendent eux-mêmes, vous me l’avez dit. Vous ne reconnaissez pas la propriété, et vous en jouissez. Vos frères sont propriétaires et ils vous donnent de leur propriété ; vous-même vous ne voulez pas donner pour rien les raisins que vous portez, vous les vendez et à votre tour vous ferez des achats. Tout cela est une illusion : si vous viviez selon vos idées, je pourrais comprendre votre position ; mais, de la façon dont vous le faites, vous vous trompez et vous trompez les autres. »

Julius s’animait pendant la discussion et donnait de l’expression à toute pensée qui lui venait à l’esprit. Pamphilius se taisait en attendant la fin. Lorsque Julius cessa de parler, il reprit :

« Vous vous trompez, quand vous dites que nous jouissons de la protection que vous nous accordez sans la reconnaître. Nous n’avons pas besoin des légions romaines parce que nous n’attachons aucune importance à ces choses qui demandent à être protégées par la violence ; notre bonheur se réduit à ce qui ne demande pas de protection, et que nul ne peut nous enlever. Si les objets matériels, que vous regardez comme la propriété personnelle, passent par nos mains, on doit se rappeler que nous ne les regardons pas comme nous appartenant et que nous n’agissons pas comme s’ils étaient à nous ; nous les remettons à ceux pour le soutien desquels ils sont nécessaires. Il est vrai que nous vendons des raisins, mais pas pour le profit lui-même et seulement pour obtenir ce qui est nécessaire à la vie de ceux qui ont besoin. Si quelqu’un voulait nous prendre ces raisins, nous les abandonnerions sans la moindre résistance. Pour cette raison, nous n’avons rien à craindre des barbares. S’ils désiraient nous priver des produits de notre travail, nous les leur abandonnerions de suite. S’ils insistaient, nous travaillerions pour eux, et cela aussi nous le ferions avec joie ; et non seulement les barbares n’auraient aucune cause pour nous tuer, mais il serait contraire à ce qu’ils appellent leur intérêt de le faire. Ils arriveraient bientôt à nous comprendre, à nous aimer même, et nous aurions beaucoup moins à souffrir d’eux que nous ne sommes forcés de supporter des peuples civilisés parmi lesquels nous vivons, et par lesquels nous sommes persécutés.

« Il a été souvent prétendu par vous et par vos amis, que c’est seulement grâce au respect qu’on porte à la propriété que l’on peut obtenir la nourriture et l’habillement nécessaires à la vie. Mais pensez bien à cela et décidez pour vous-mêmes.

« Par quoi ces nécessités sont-elles produites ? Par le travail de qui ces richesses dont vous êtes si fiers sont-elles gagnées ? Est-ce par ceux qui se reposent les bras croisés, commandant à leurs esclaves et à leurs domestiques de faire ceci et cela, d’aller ici et là, et qui seuls possèdent la propriété ? N’est-ce pas plutôt par ces pauvres travailleurs qui, pour gagner une croûte de pain, exécutent les ordres de leurs maîtres, pendant qu’eux-mêmes ils sont privés de toute propriété ou reçoivent à peine pour leur part assez pour les nourrir un seul jour ? Sur quoi vous basez-vous, lorsque vous imaginez que ces travailleurs, si prêts à travailler maintenant qu’ils n’ont qu’à obéir à des ordres que souvent ils ne comprennent pas, abandonneront tout effort du moment qu’il leur sera possible d’entreprendre un travail modéré et intelligent, dont le résultat et le bénéfice reviendraient à ceux qu’ils aiment ?

« Les accusations que vous faites contre nous sont, au fond, celles-ci : que nous n’atteignons pas complètement le but que nous avons en vue ; que nous trompons les autres quand nous disons que nous ne reconnaissons pas la violence, ni la propriété, tandis que nous profitons des résultats de toutes les deux. Maintenant, si nous sommes des trompeurs, ce n’est pas la peine de perdre du temps à parler de nous ; nous ne méritons ni votre colère ni vos accusations, mais seulement votre dédain. Et ce dédain, nous l’accepterons avec joie, car c’est une de nos règles de ne jamais nier notre nullité. Mais si nous essayons sérieusement et sincèrement d’atteindre le but de tous nos efforts, alors vos accusations deviendront injustes. Si nous essayons, comme nous le faisons, mes frères et moi, de vivre suivant la loi de notre Maître, sans user de violence pour posséder une propriété qui ne serait pas le fruit de cette loi, notre désir ne peut être en aucune façon de rechercher des avantages matériels : les richesses, le pouvoir, les honneurs, parce que nous ne gagnons pas ces biens en suivant la loi de notre Maître, mais quelque chose tout autre. Nous sommes aussi avides que vous païens, dans notre recherche du bonheur ; la seule différence entre nous est que nous avons des vues opposées aux vôtres sur ce qui constitue le bonheur. Vous le trouvez dans les richesses, les honneurs ; nous, dans des choses toutes différentes. Notre foi nous dit que le bonheur ne se trouve pas dans la violence, mais dans la soumission ; non pas dans la richesse, mais en donnant tout aux autres. De même que les fleurs s’élèvent toujours vers la lumière, de même nous avancerons toujours vers ce que nous croyons être notre bonheur. Nous ne faisons pas tout ce que nous voudrions pour atteindre le bonheur, c’est-à-dire que nous n’avons pas tout à fait réussi à rejeter toutes nos habitudes de violence et d’amour pour la propriété. C’est vrai, mais il ne saurait en être autrement. Prenez-vous vous-même pour exemple : vous faites votre possible pour obtenir la plus jolie femme, la plus grande fortune, mais est-ce que vous réussissez en cela ? Si un tireur n’atteint pas la cible, cessera-t-il de la viser parce qu’il l’aura manquée plusieurs fois de suite ? Nous sommes exactement dans la même position. Notre bonheur repose, suivant l’enseignement de Christ, dans l’amour. L’amour exclut la violence, et la propriété qui résulte de la violence. Toutefois, nous sommes tous forts dans la poursuite de notre bonheur ; mais nous ne réussissons pas entièrement ; de plus, nous ne l’entreprenons pas tous de la même façon, et nous ne l’atteignons pas tous au même degré. »

« Oui, » objecta Julius, « mais pourquoi vous refusez-vous à écouter la voix de la sagesse humaine, pourquoi vous en détournez-vous pour écouter seulement celle de votre Maître crucifié ? Votre captivité, votre soumission absolue à lui est justement ce qui nous semble le plus repoussant. »

« Vous voilà encore trompé, comme le sont tous ceux qui s’imaginent que tout en observant les enseignements auxquels nous croyons, nous le faisons seulement parce que l’homme en qui nous avons confiance nous a commandé de le faire. Au contraire, ceux qui cherchent de toute leur âme à savoir la vérité, à communier avec Dieu, à ressentir le vrai bonheur, se trouvent involontairement et sans effort dans la voie que le Christ suivait ; et, se mettant instinctivement derrière Lui, ils sont bientôt persuadés que c’est Lui qui les mène. Tous ceux qui aiment Dieu se dirigeront et finalement se rencontreront sur ce chemin, vous parmi eux. Le Christ est le fils de Dieu, le médiateur entre Dieu et l’homme. Ce n’est pas parce qu’on nous a dit cela que nous le croyons aveuglement, mais nous le croyons sincèrement parce que tous ceux qui cherchent Dieu trouvent son fils devant eux, et c’est seulement à l’aide du fils qu’ils voient, connaissent et comprennent Dieu. »

Julius ne répondit pas. Il resta assez longtemps sans parler.

« Ètes-vous heureux ? » demanda enfin Julius.

« Je ne demande pas à être mieux que je suis ni à avoir plus que ce que j’ai ; mais ce n’est pas tout, je ressens toujours un sentiment de doute, et j’ai cette pensée que peut-être il y a de l’injustice. Pourquoi suis-je si heureux ? » s’écria Pamphilius en souriant.

« Oui, » soupira Julius, « peut-être que moi aussi j’aurais été heureux, plus heureux que maintenant, si je n’avais pas rencontré cet inconnu, et si j’étais allé chez vous. »

« Si vous le pensez, qu’est-ce qui vous retient ?… »

« Et ma femme. »

« Vous dites qu’elle a un penchant pour le christianisme. S’il en est ainsi, elle viendra avec vous. »

« C’est vrai. Mais je viens seulement de commencer ma nouvelle vie ; serait-il sage d’y renoncer si vite ? Nous l’avons commencée ; nous ferons mieux de la poursuivre jusqu’à la fin, » dit Julius, pensant d’abord au désappointement de son père, de sa mère, de ses amis, s’il devenait chrétien, et encore à l’effort douloureux qu’il lui en coûterait pour effectuer cette révolution.

À ce moment la jeune fille, l’amie de Pamphilius, accompagnée d’un jeune homme, paraissait à la porte de la boutique. Pamphilius alla leur parler, et le jeune homme lui dit, en présence de Julius, qu’il avait été envoyé par Cyril pour acheter du cuir. Les raisins étaient déjà vendus, et des achats de blé faits avec le produit de la vente des raisins. Pamphilius proposa au jeune homme de retourner au village avec Magdalen, emportant le blé avec eux, et de se charger lui-même de l’achat du cuir.

« C’est là la meilleure décision à prendre, » insista-t-il.

« Non, il sera préférable que Magdalen vous accompagne, » répondit le jeune homme en s’en allant. Julius accompagne son ami aux magasins d’un marchand de blé de sa connaissance, et là Pamphilius remplit les sacs de blé, remit un petit paquet à Magdalen, hissa son lourd fardeau sur ses épaules, dit adieu à Julius, et s’éloigna avec la jeune fille.

Au bout de la rue, Pamphilius se retourna, salua amicalement son ami, et continua sa route en marchant joyeusement avec Magdalen.

« Oui, il eût été préférable pour moi d’embrasser la foi chrétienne, » réfléchit Julius. Et deux tableaux se dessinaient dans son imagination, s’y disputant la suprématie. Tantôt il voyait le robuste Pamphilius avec cette jeune fille belle et bien faite, leurs paniers sur la tête ; et tous deux radieux de bonheur et de joie : tantôt il voyait le foyer qu’il avait quitté ce matin où il allait retrouver le soir sa femme, jolie, c’est vrai, mais dont les charmes commençaient déjà à le laisser froid. La voilà richement habillée et purée de joyaux, amollie sur de riches tapis et coussins.

Mais il eut très peu de temps à y penser. Il fut interrompu d’abord par ses affaires, puis par des camarades, avec qui il passa la soirée en mangeant et en buvant, et il rentra chez lui la nuit.