Marchez pendant que vous avez la lumière (trad. Smith)/Chapitre IV

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Traduction par Ernest W. Smith.
Alphonse Lemerre, 1891 (pp. 79-108).
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Chapitre IV




CHAPITRE IV


Trois mois plus tard, le mariage de Julius avec la belle Eulalie était célébré, et le jeune ménage s’installait dans une maison qui leur appartenait. Julius, ayant tout à fait changé ses habitudes, s’occupait d’une partie du commerce de son père, que ce dernier lui cédait, et commençait à s’établir comme un membre respectable de société.

Un jour, il allait pour affaires à une petite ville des environs, et là, pendant qu’il attendait dans la boutique d’un marchand, il apercevait Pamphilius qui passait la porte, accompagné d’une jeune fille qu’il ne connaissait pas. Ils portaient tous les deux des quantités de raisins qu’ils offraient à vendre. Julius, reconnaissant son ami, s’approcha de lui, le salua, et le pria de rester quelques moments avec lui pour causer.

La jeune fille, voyant que Pamphilius désirait entrer dans la boutique avec Julius mais qu’il hésitait à la laisser seule, l’assura de suite qu’elle n’avait pas besoin de ses services et qu’elle s’assoirait seule en attendant un acheteur.

Pamphilius la remercia et accompagna Julius dans la boutique. Julius demanda à son ami le marchand la permission d’entrer dans l’arrière-boutique avec Pamphilius afin qu’ils pussent être plus à leur aise en causant.

Ils commencèrent alors à se questionner sur la marche des événements depuis leur dernière rencontre.

La vie de Pamphilius s’était passée sans incident et elle n’avait pas subi un change matériel. Il vivait toujours dans la société chrétienne, était toujours célibataire, et il assurait son ami que chaque année, chaque journée, chaque heure lui apportaient un plus grand bonheur.

Sur quoi Julius racontait à son tour sa vie en disant comment il avait failli devenir chrétien ; qu’il était même parti pour le village chrétien, lorsqu’il rencontra un homme qui avait ouvert ses yeux aux erreurs des chrétiens et l’avait persuadé de son devoir de se marier. « Je suivis ses conseils, et je suis aujourd’hui un homme marié, » conclut-il.

« Et êtes-vous heureux, maintenant ? » demandait Pamphilius. « Avez-vous trouvé dans le mariage la jouissance que votre ami vous a promise ? »

« Heureux, » répétait Julius ; « qu’est-ce que veut dire heureux ? Si nous devons entendre par là la réalisation parfaite de nos désirs, alors je ne suis pas heureux. Je gère mes affaires avec un certain succès, et je commence à être respecté par mes voisins. Ces deux choses me donnent beaucoup de satisfaction. Il est vrai que je rencontre tous les jours plusieurs citoyens qui sont plus riches, et respectés dans un plus grand cercle de connaissances que moi ; mais je me flatte qu’il viendra un moment où je les rattraperai et peut-être les dépasserai dans ces deux ordres de choses. Ma vie est donc très satisfaisante à ce point de vue. En ce qui concerne mon mariage, pour être franc avec vous, je ne peux pas en dire tout à fait autant. J’irai encore plus loin, et vous dirai que cette union qui allait me donner la joie et le bonheur m’a déçu ; que le plaisir que j’en tirais au commencement a été en décroissance depuis, et que maintenant, au lieu d’être heureux, je suis en face de la douleur. Ma femme est belle, intelligente, instruite. D’abord, elle m’a rendu inexprimablement heureux ; mais, à présent, des causes nombreuses de désagrément s’élèvent entre nous, — vous ne pouvez pas le comprendre parce que vous n’êtes pas marié, — un jour, parce qu’elle cherche mes caresses quand je suis froid et indifférent ; un autre, parce que les rôles sont changés et que mon indifférence temporaire a pris possession d’elle. L’amour, en plus, exige le charme de la nouveauté pour se soutenir. Une femme moins jolie que ma femme peut exercer, au premier abord, une plus grande fascination qu’elle. J’ai ressenti ceci plus d’une fois. Oui, vraiment, je peux dire que je n’ai pas trouvé dans le mariage ce que j’espérais y trouver. Les philosophes, mon ami, ont raison : la vie ne donne jamais tout ce que l’âme désire. J’en ai vérifié la vérité dans le mariage. Mais le fait que la vie ne nous donne pas le bonheur que l’âme désire ne prouve en aucune façon que votre système trompeur l’offrira, » conclut-il en riant.

« Pourquoi trompeur ? » demanda Pamphilius. « En quoi relevez-vous des symptômes de fraude ? »

« Voici en quoi consiste votre déception : c’est que pour délivrer l’humanité des malheurs qui sont inséparables de la vie, vous répudiez toutes les affaires de la vie, jusqu’à la vie elle-même. Afin d’épargner aux hommes la douleur de la désillusion, vous les faites renoncer à toutes les illusions, vous répudiez même le mariage. »

« Nous ne faisons rien de semblable, » protesta Pamphilius.

« Si ce n’est pas le mariage que vous répudiez, c’est l’amour, alors. »

« L’amour ! » s’écria Pamphilius, « comment ! Nous renonçons à tout, sauf à l’amour. L’amour est, suivant nous, la pierre angulaire de l’édifice chrétien. »

« Je ne vous comprends donc pas, » dit Julius. « Jugeant par ce que j’ai entendu dire aux autres, et je peux ajouter jugeant par votre propre exemple, car, quoique nous soyons du même âge, vous êtes encore célibataire ; je tire la conclusion que vos chrétiens n’approuvent pas l’union conjugale. Vous ne brisez pas les liens de mariage que vous avez déjà faits, mais vous n’en faites pas de nouveaux. Vous ne pensez pas à la propagation de la race humaine, et si le monde n’était peuplé que par des chrétiens, l’humanité arriverait bientôt à ne plus exister, » s’écria Julius, se faisant l’écho d’une phrase qu’il avait souvent entendu répéter.

« Ce n’est pas tout à fait une façon juste de poser la question, » répondit Pamphilius. « Il est vrai que nous ne le faisons pas notre principal but de perpétuer la race humaine ; nous ne faisons pas grand cas de cela, comme quelques-uns de vos grands hommes ont souvent eu raison de le dire. Nous sommes à l’aise sur ce sujet par la conviction ferme que notre Père, qui veille sur l’humanité, s’intéresse à tous ses besoins. Notre but est de vivre en accord avec sa volonté ; s’il veut que la race humaine existe, il trouvera les moyens de la perpétuer ; si non, elle s’éteindra certainement. Cela, toutefois, ne nous regarde pas ; notre tâche est plus modeste, celle de vivre suivant sa volonté. Celle-ci nous est démontrée dans notre nature et dans les révélations qu’il a bien voulu nous faire, qui disent qu’un homme doit rester avec une femme, et que tous les deux ne doivent former qu’un seul être. Le mariage n’est non seulement pas défendu par nos lois, mais il est directement encouragé par nos doyens, qui sont instruits dans le droit. La grande différence entre vos mariages païens et les nôtres se trouve dans notre appréciation de l’enseignement de Dieu que tout regard de convoitise dirigé sur une femme est un péché ; et les résultats pratiques de la croyance dans cet enseignement peuvent être ainsi résumés : nous et nos femmes, au lieu de ne rien négliger dans nos habillements et nos embellissements pour éveiller des désirs sensuels aux cœurs de ceux qui nous voient, nous concentrons tous nos efforts à éteindre tout mouvement impur, afin que le sentiment d’amour parmi nous soit comme entre des frères et des sœurs, assez fort pour tuer le désir sensuel pour une femme, désir auquel vous donnez le nom d’amour. »

« Tout cela est très bien, » observait Julius, « mais, vraiment, vous ne pouvez pas éteindre le désir d’amour et de plaisir qui nous soulève lorsque nous regardons la beauté. Pour ne pas aller trop loin en cherchant mes comparaisons, je suis persuadé que cette jeune fille qui vous accompagnait, malgré qu’elle ne soit pas bien mise, — ce qui est fait pour beaucoup diminuer ou cacher ses charmes, — éveille en vous le sentiment d’amour pour la femme. »

« Je ne crois pas, » dit Pamphilius en rougissant, « je n’ai jamais pensé à sa beauté. Vous êtes le premier à me faire penser à une telle chose. Elle n’est qu’une sœur pour moi. Mais revenons à ce que j’étais en train de vous dire au sujet de la différence entre les mariages païens et chrétiens : cette différence provient de ce que l’amour sensuel, sous le nom de beauté, jouissance, service de la déesse Vénus, est provoqué et maintenu avec arrière-pensée chez vous, tandis qu’avec nous, au contraire, il est évité, non pas parce que nous croyons que c’est un mal (Dieu n’a créé aucun mal) — du reste, nous le regardons comme un bien positif, — mais parce qu’il peut devenir un mal, c’est toujours une tentation, et il devient un mal lorsqu’il n’est pas rigoureusement maintenu à sa propre place. Alors nous réunissons tous nos efforts pour l’éviter. Et c’est pour cela que je ne me suis pas encore marié, quoique je ne sache rien qui puisse m’empêcher de choisir une femme demain. »

« Qu’est-ce qui peut déterminer votre choix ? »

« La volonté de Dieu. »

« Comment découvrirez-vous cette volonté ? »

« Si vous ne cherchez pas ses manifestations, vous ne les trouverez jamais. Si vous ètes continuellement en éveil, elles deviennent visibles et claires, comme la divination vous semble être démontrée par les sacrifices de victimes et le vol des oiseaux. Vous avez vos mages parmi vous qui vous révèlent la volonté de vos dieux à l’aide de leur savoir et des signes qu’ils découvrent dans les entrailles de la victime ou dans le vol des oiseaux. Semblablement nous avons aussi nos hommes sages, les doyens, qui nous révèlent la volonté de notre Père par les révélations du Christ, par ce que leur dictent leurs cœurs et les pensées des autres, et surtout par l’amour qu’ils ressentent pour autrui. »

« Tout cela est beaucoup trop vague, » objecta Julius. « Qui va me dire, par exemple, quand je dois me marier et avec qui ? Lorsque le moment vint de me marier, j’avais le choix entre trois jeunes filles ; ces trois épouses possibles étaient choisies entre toutes les autres, en raison de leur beauté exceptionnelle et de leur grande richesse, et mon père consentit à l’avance à mon union avec l’une ou l’autre d’elles. Ce fut parmi ces trois jeunes filles que je choisis Eulalie, parce qu’elle était la plus jolie, et, suivant mes goûts, la plus fascinante. Tout cela était très naturel, mais qui va guider votre choix ? »

« Avant de répondre directement à cette question, » dit Pamphilius, « permettez-moi de vous dire d’abord que dans notre religion tous les hommes sont égaux aux yeux de notre Père, alors ils sont égaux aussi à nos yeux, et dans leur position sociale et dans leurs qualités physiques et morales. Il s’ensuit donc que notre choix (j’emploie ici un mot qui n’a aucune signification pour nous) n’est pas et ne peut pas être circonscrit. N’importe quel être humain vivant dans ce monde peut devenir le mari ou l’épouse d’un chrétien. »

« Cela rend encore plus difficile de fixer son choix. »

« Laissez-moi vous dire ce que disait l’un de nos doyens l’autre jour, au sujet de la différence entre les mariages chrétiens et les mariages païens, » répondit Pamphilius. « Le païen choisit la jeune fille qu’il croit capable de lui donner la jouissance la plus grande et la plus variée. L’effet de cette manière de choisir est que l’homme regarde l’une et l’autre, ne sachant laquelle prendre, car ce qui fait qu’il lui est difficile de se décider, c’est que la jouissance est une quantité inconnue, voilée dans un avenir obscur. Un chrétien, d’autre part, n’est pas embarrassé par la pensée d’un choix personnel, les considérations d’une nature absolument personnelle sont d’intérêt secondaire au lieu d’être d’intérêt premier. Sa vraie pensée est de ne pas s’opposer à la volonté de Dieu dans son choix. »

« Mais comment est-il possible de s’opposer à la volonté de Dieu par un mariage ? »

« Si j’oubliais l’Iliade, » répondit Pamphilius, « cette Iliade que nous lisions ensemble autrefois, ou ne pourrait pas s’étonner, et on n’aurait pas le droit de me blâmer. Mais vous, qui vivez au milieu de philosophes et de poètes, vous n’auriez pas la même excuse à avancer.

« Maintenant, qu’est-ce que c’est que l’Iliade, sinon le récit de difficultés survenues par suite de la transgression de la volonté de Dieu dans le mariage ? Ménélas et Pâris, Hélène et Achille, Agamemnon et Chryséis, sont les personnages d’une description des désastres terribles qui ont, poursuivi et qui poursuivent aujourd’hui ceux qui opposent leur volonté à celle de Dieu dans cette question du mariage. »

« En quoi consiste cette opposition ? »

« Dans le fait que ce qu’un homme aime dans une femme n’est pas un être semblable à lui-même, mais la jouissance personnelle que son union avec elle lui apportera, et que c’est pour obtenir ce plaisir qu’il l’épouse. Un mariage chrétien n’est pas possible si un homme n’est pas inspiré par l’amour de ses semblables, et la personne qu’il épouse doit être avant tout l’objet de cette affection fraternelle de l’homme pour son semblable. Comme il est hors de question de bâtir une maison sans que les fondations aient été faites, ou de peindre un tableau sans que la toile ou autre matériel ait été préparé, ainsi l’amour sexuel ne peut pas être légitime, raisonnable, ou durable, s’il ne repose pas sur une fondation d’amour et de déférence de l’homme pour l’homme. Sur cette base seulement, il est possible d’établir une vie de famille vraiment chrétienne. »

« Je suis forcé de dire que je ne vois pas encore pourquoi le mariage que vous appelez un mariage chrétien doit exclure cette sorte d’amour pour la femme que ressentait Pâris. »

« Je ne dis pas que le mariage chrétien n’admet pas l’amour exclusif pour une seule femme ; au contraire, l’union n’est sainte et à désirer que quand cet amour est l’un de ses éléments. Mais ce que je voudrais faire ressortir avec une clarté égale à l’importance de l’argument, c’est que l’amour réel et exclusif pour une femme n’est possible que lorsque l’amour général pour l’humanité est maintenu et reste intact. Cette sorte d’amour exclusif pour une femme que chantent les poètes est excellente en elle-même, mais, comme elle n’est pas basée sur l’amour de l’homme pour ses semblables, elle ne mérite pas le nom d’amour. C’est le désir animal, qui se transforme souvent en haine. La meilleure preuve de la vérité de ma thèse c’est que ce que nous appelons ordinairement l’amour — Éros — devient de la bestialité lorsqu’il ne repose plus sur les grandes buses de l’affection fraternelle. Cela arrive lorsque la violence est employée contre la femme que le ravisseur prétend aimer. Il lui causera des douleurs qui dureront aussi longtemps que dure la vie. Peut-on dire qu’un homme ressent de l’affection pour la personne qu’il torture ainsi ? Dans les mariages païens, on trouve souvent la violence masquée ; ainsi, lorsqu’un homme se marie avec une jeune fille qui ne l’aime pas ou qui en aime un autre, il lui fait subir douleur et souffrance, afin de satisfaire l’appétit brutal qu’on appelle l’amour. »

« J’admets tout cela, » interrompit Julius ; « mais dois-je croire que si la jeune fille l’aime il s’ensuit qu’il n’y a pas d’injustice ? Si oui, je ne vois point comment cela diffère d’un mariage païen. »

« Je ne connais pas les détails de votre mariage, » répondit Pamphilius, « mais il m’est parfaitement évident que tout mariage, n’importe où ou n’importe comment il est fait, si la jouissance personnelle n’en est le fond, ne peut qu’être une source féconde de désagréments, de même que l’acte de manger ne peut pas être effectué par les bêtes ou les êtres humains très peu éloignés de l’état sauvage, sans engendrer des querelles et des batailles. Chacun cherche accaparer les morceaux choisis, et, comme il n’en a pas assez pour satisfaire tout le monde, on finit par se les disputer. Si la querelle n’aboutit pas à des hostilités actives, elle n’est pas moins réelle parce qu’elle est latente. Les faibles désireront toujours le morceau sucré, quoiqu’ils sachent que leur plus puissant voisin ne le leur cèdera jamais, et qu’il leur est impossible de s’en rendre possesseurs par la force. Ils le regardent avec une haine envieuse, et ils sont toujours prêts à profiter d’une occasion fortuite qui se présente pour l’arracher à leur voisin plus fort qu’eux. Il en est ainsi de vos mariages païens. Seulement le résultat est pire, car l’objet désiré est un être humain, et, par cela, la discorde s’élève entre les époux eux-mêmes. »

« Et comment feriez-vous pour forcer des époux à s’aimer et à ne pas aimer une autre personne ? Un jeune homme ou une jeune fille auront certainement aimé une autre personne que celle qu’ils épouseront, et, dans ce cas, le mariage est impossible d’après vos idées. De cela, je vois que ceux qui disent que vous chrétiens ne vous mariez pas ont raison. C’est aussi la raison pour laquelle vous êtes célibataire, et le resterez probablement toujours. Comment peut-on croire qu’un homme qui se marie avec une jeune fille n’ait jamais enflammé le cœur d’une autre femme auparavant, ou qu’une femme arrivée à maturité n’ait jamais provoqué un sentiment d’amour dans le cœur d’un autre homme ? D’après vous, qu’est-ce que Hélène aurait dû faire ? »

« Notre doyen, Cyril, en parlant autrefois sur ce sujet, disait que les personnes du monde païen, sans donner même une pensée passagère à leur devoir d’aimer, sans avoir rien fait pour favoriser le sentiment semblable, ne pensent qu’à une chose : comment exciter dans leurs cœurs un amour passionné pour une femme, et elles ne négligent rien pour provoquer cette passion. C’est pour cette raison que chaque Hélène, ou chaque femme semblable excite l’amour de plusieurs hommes. Les rivaux se battent et prodiguent leurs efforts pour se dépasser l’un l’autre, tout à fait comme des bêtes désireuses de posséder la femelle. Et, à un degré plus ou moins accentué, le mariage est une lutte, une forme de violence. Dans notre colonie, nous ne pensons jamais à la jouissance individuelle de la beauté, et nous évitons avec soin toutes ces séductions et artifices qui pouvaient nous tenter, et qui sont élevés aujourd’hui dans le monde païen à la dignité d’une apothéose. Nous concentrons notre attention sur l’obligation dans laquelle nous nous trouvons de révérer et d’aimer notre prochain, comprenant dans cette appellation tous les hommes, soient-ils d’une beauté sans égale, ou d’une laideur repoussante. Nous faisons notre possible pour inculquer ce sentiment, et c’est pourquoi chez nous l’amour pour l’humanité l’emporte sur les séductions de la beauté ; les conquiert, et, en les supprimant, enlève tous les prétextes aux querelles et aux inimitiés qui ont leur source dans les relations des sexes.

« Un chrétien ne se marie que lorsque son union avec la femme à laquelle il est lié par un lien d’affection mutuelle n’est pas désagréable à une autre personne, ce qui va jusqu’à dire qu’un chrétien ne se permettra pas de ressentir un attachement d’amour pour une femme, s’il ne sait pas que son mariage avec elle ne causera pas de la douleur à un autre. »

« Mais une telle chose est-elle possible ? » objecta Julius. « Un homme est-il maître de ses penchants et de ses aversions ? »

« Il ne l’est pas s’il les laisse agir librement ; mais il peut éviter de les éveiller ou arrêter leur développement. Prenez, par exemple, les relations des pères envers leurs filles, des mères envers leurs fils, des frères envers leurs sœurs. Une mère, une fille ou une sœur, si belles qu’elles puissent être, ne sont jamais regardées comme un objet de jouissance personnelle par un fils, un père ou un frère, et ici le sentiment de bestialité n’entre pas en jeu. Il y entrerait si l’homme découvrait que la fille, la mère ou la sœur ne sont pas des parentes, mais alors même le sentiment serait très faible, facile à raisonner, et il coûterait peu à un homme d’y mettre un frein ou de le supprimer entièrement. La raison pour laquelle le sentiment animal serait faible dans un cas semblable est celle-ci : il trouverait au fond de ces relations un sentiment d’amour filial, paternel ou fraternel. Pourquoi voulez-vous douter toujours qu’il ne soit pas possible et même facile d’évoquer et de nourrir envers toutes les femmes un sentiment semblable à celui que l’on ressent pour sa mère, sa fille ou sa sœur ? Pourquoi voulez-vous douter qu’il ne soit pas possible que l’amour conjugal repose sur cette base ? Un jeune homme ne se permettra pas d’entretenir un amour sexuel pour une jeune fille qu’il a regardée comme sa sœur, jusqu’à ce qu’il soit convaincu qu’elle n’est pas sa sœur ; de même, un chrétien se gardera d’entretenir un sentiment semblable pour une femme, jusqu’à ce qu’il soit persuadé que son amour pour elle n’est pas désagréable à une autre personne, et que son mariage avec elle n’occasionnera pas de peine à un frère. »

« Si deux hommes se sont épris de la même femme ? » demanda Julius.

« L’un des deux sacrifiera son sentiment pour le bonheur de l’autre. »

« Si, par hasard, la femme aime réellement un de ses admirateurs ? »

« Alors, » répondit Pamphilius. « celui qu’elle aime le moins, sacrifiera son amour pour le bonheur de sa bien-aimée. »

« Mais, » insista l’autre, « si elle les aime tous les deux, et s’ils insistent tous les deux pour sacrifier leur amour, elle finira par n’épouser ni l’un ni l’autre probablement ? »

« Un tel cas serait soumis au jugement des doyens de la colonie. Ces doyens donneraient leur meilleur avis sur l’affaire et trancheraient le différend d’une façon qui donnerait le plus grand bonheur pour chacun des trois, ajouté à la plus grande mesure d’amour. »

« On ne peut pas employer ordinairement ce procédé : il est contraire à la nature humaine, » objecta Julius.

« La nature humaine ! Laquelle ? L’homme, tout en étant un animal, est sans doute un homme en même temps, et si les relations avec la femme approuvées par notre religion chrétienne ne s’harmonisent pas avec la nature animale de l’homme, elles s’accordent parfaitement avec sa nature rationnelle. Lorsqu’il fait de sa raison la domestique de sa nature animale il tombe plus bas que les brutes elles-mêmes ; il se livre à la violence et à l’inceste, extrémités auxquelles nul animal ne tombe. Mais lorsqu’il se sert de sa nature rationnelle pour mettre un frein à ses instincts animaux, lorsque ces derniers sont enrôlés au service de cette nature rationnelle, alors, et alors seulement, l’homme atteint le bonheur qui seul est capable de satisfaire ses désirs. »