Mes pontons/Chapitre 9

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Comptage – On embrouille les comptes – Fureur du geôlier – Malice d’un charpentier – Un ordre imprévu – Continuation de fureur – Arrestation de Duvert comme faussaire – Ses promesses – Ses dépositions – Continuation de mécomptes – Promenades en témoignage – Fin malheureuse du comptage


— Eh bien ! me dit le prisonnier en souriant d’un air goguenard, que pensez-vous de cette mesure ? Ne vous semble-t-elle pas tant soit peu justifier mes soupçons ?

J’avoue que je ne sus que répondre.

L’ordre du geôlier R…, donné d’un ton rauque et farouche, ne tarda pas à être exécuté avec la plus grande brutalité. Les soldats anglais se jetaient sur nous avec fureur, et, nous frappant à coups redoublés de crosse de fusil, nous eurent bientôt resserré dans un espace tellement étroit que des cris de douleur et de détresse se firent entendre de tous les côtés. Nous fûmes bientôt obligés de soulever quelques prisonniers qui, à moitié étranglés et asphyxiés par cette pression trop forte fussent morts si nous ne fussions venus à leur secours.

L’opération du comptage commença sans plus tarder.

La masse confuse et compacte que nous composions offrait une double difficulté aux Anglais dans leur travail : aussi ne doit-on pas s’étonner si leur première opération ne réussit pas à merveille.

Ils trouvèrent que douze prisonniers manquaient.

Il me serait difficile, sinon impossible, de peindre la fureur que le capitaine R… ressentit à cette nouvelle.

— Douze hommes de moins, dit-il en accompagnant ces paroles d’un effroyable et grossier jurement ; cela ne peut être, cela est impossible, recommencez l’opération.

Le capitaine R… avait tellement hâte de retrouver son nombre de prisonniers intact qu’il se mit à presser ce nouveau comptage, en gourmandant les sergents qui en étaient chargés et en leur distribuant même quelques gros jurons d’encouragement.

Les malheureux sergents ainsi ahuris mirent, on le concevra sans peine, une telle précipitation à nous compter, pour se débarrasser des encouragements de leur chef, que leur erreur, au lieu d’être cette fois de douze hommes, atteignit le chiffre de dix-sept absents…

God bless me ! s’écria le capitaine R… ivre de fureur et en jetant violemment son chapeau sur le pont, ces brutes de subordonnés ne sont bons qu’à embrouiller les choses ; quand on veut être bien servi, le mieux est de se servir soi-même ! Allons, messieurs, continua-t-il en se retournant vers le lieutenant en second et vers le master, chargeons-nous de cette besogne !

— Mais capitaine, observa le second lieutenant, voilà trois heures que nous pataugeons à jeun, au froid et les pieds dans la neige. Ne voudriez-vous pas nous accorder un quart d’heure pour déjeuner ?

— Vous êtes une brute avec votre nourriture, King ! s’écria le capitaine ; allez-vous-en à tous les diables !

L’aimable R… après avoir fait cette réponse se disposait à commencer la nouvelle opération de comptage, lorsque se ravisant :

— Au fait, King, dit-il à son lieutenant, je ne vois pas, en effet, pourquoi nous retarderions l’heure de notre repas pour ces chiens de Français. Allons déjeuner, au contraire ; pendant que nous serons à table, nous aurons la joie de penser que ces rascals se morfondent au froid.

À peine l’insolent et inhumain capitaine eut-il quitté le pont que nous tînmes conseil. En effet, la position était critique et le moment solennel, car il s’agissait de gagner du temps à tout prix pour permettre à nos camarades évadés de se mettre en sûreté, et pour cela il nous fallait, chose qui nous semblait impossible, tromper l’Anglais et lui faire retrouver son nombre exact de prisonniers.

— Messieurs, nous dit un maître charpentier, j’ai une idée ; la voici : d’abord, il faut que nous puissions communiquer avec la batterie de 18.

— Mais c’est impossible, dirent plusieurs voix.

— Silence donc ! reprit le maître charpentier. Ce que je propose peut s’exécuter. D’abord je suis muni de vrilles, ce qui est un grand point. Écoutez-moi donc. Pour parvenir à la batterie de 18, je vais percer un trou dans ce tillac-ci, au-dessus de la soute aux ustensiles, endroit où les Anglais ne vont pas une fois par mois ; alors de la batterie de 18 nous passerons dans celle de 36, puis de là enfin dans le faux pont.

« De cette façon, lorsqu’on nous comptera en descendant, les premiers arrivés dans nos logements remonteront sur le tillac par la trappe et compléteront aux yeux des Anglais le nombre des prisonniers qui leur manque. Si plus tard, une fois nos amis hors de danger, il nous plaît de jouer une niche aux Anglais, nous jouerons avec eux à cache-cache, de façon à les faire damner.

Cette explication que nous donna le savant et ingénieux maître charpentier fut accueillie avec enthousiasme, et l’on résolut de passer sans plus tarder de la théorie à l’action. Bientôt, au milieu du parc étroit qui nous renfermait et où nous pouvions à peine, tant nous étions serrés les uns contre les autres, nous tenir en équilibre, se forma, je constate ce fait sans me charger de l’expliquer, un vide à l’endroit que se mirent à creuser les travailleurs. Seulement je ne puis répondre que parmi les prisonniers quelques-uns ne perdirent pas connaissance.

D’abord les vrilles agirent de concert en attaquant le pont en biais, puis bientôt, grâce à une égovine empruntée à un cercle de baril, on détacha en biseau un morceau de bordage du milieu du pont.

Le trou se trouvant alors assez grand pour donner passage à un homme, les charpentiers s’y glissèrent sans plus tarder, et parvinrent bientôt dans la soute de la batterie de 18.

Restait à ouvrir une autre communication entre cette batterie et celle de 36 ; c’était là le moment critique, car la porte de la resserre donnait dans un passage, et le moindre bruit pouvait appeler l’attention des Anglais.

Heureusement que, la neige continuant à tomber et le froid devenant de plus en plus vif, nous pouvions sans éveiller les soupçons de nos ennemis battre la semelle sur le tillac avec un bruit qui eût défié celui du canon.

Le travail le plus difficile restait à faire à nos charpentiers, c’est-à-dire percer des bordages bien autrement durs et épais que ceux du pont supérieur ; nous étions persuadés qu’ils n’y pourraient parvenir avant le retour du capitaine R… et cette pensée nous désespérait.

Heureusement, je parle au point de vue de la liberté de nos camarades évadés, l’aimable commandant de la Couronne, jouissant intérieurement sans doute de penser que nous étions à jeun, exposés à la neige et à la grêle qui tombaient alternativement avec violence et sans interruption, tandis que lui se trouvait confortablement assis devant une bonne table abondamment servie, prolongea outre mesure son repas et ne parut sur le gaillard d’arrière que quatre heures plus tard. Dire notre position serait une trop triste peinture : la plupart des prisonniers à moitié gelés et mourant de faim ne pouvaient plus ni bouger ni parler ; quelques-uns avaient perdu connaissance.

Il était donc quatre heures de l’après-midi lorsque le capitaine R… nous apparut : au premier coup d’œil qu’il jeta sur nous, nous le vîmes sourire d’un air joyeux. Le fait est que notre position était aussi déplorable que possible et que la haine qu’il ressentait pour les Français dut être agréablement chatouillée par la vue de nos souffrances.

— Allons, dit-il, à présent que j’ai bien déjeuné, car j’ai admirablement déjeuné, nous pouvons nous occuper, lieutenant King, de ces messieurs les Français qui ont bien voulu être assez bons pour nous attendre. Commençons.

Quelque ironique et impertinente que fût cette phrase, elle nous fit cependant éprouver un grand plaisir, car elle nous annonçait la fin de nos maux de la journée. Aussi nous empressâmes-nous de descendre vivement pour activer l’opération.

Le capitaine R… comptait à haute voix, en les touchant du doigt, les prisonniers qui défilaient devant lui, lorsque son second le lieutenant King vint l’interrompre dans son contrôle, en l’avertissant qu’un élève du bord de l’amiral demandait à lui parler.

— Que le diable vous torde le cou, King, et qu’il emporte tous les élèves de marine ! s’écria R… furieux d’être dérangé, car la neige ne cessait de tomber, et il lui tardait d’être débarrassé de la corvée qu’il s’était imposée.

— Mais, capitaine, c’est pour affaire urgente…

— Je m’en moque pas mal… l’affaire la plus urgente pour un turnky comme moi, reprit le capitaine R… en appuyant avec affectation et ironie sur ce mot de tourne-clefs, c’est de compter les prisonniers… Dites à l’élève qu’il retourne à son école…

— Je vous demande pardon d’insister, capitaine… C’est au nom de l’amiral de l’escadre bleue que cet élève se présente.

— Enfer et furies, voilà que vous venez de me faire perdre le chiffre de ces gueux de Français ! s’écria R… Eh bien ! dites à cet élève, puisqu’il se présente au nom de l’amiral, qu’il se dépêche de remplir la commission dont il est chargé, et qu’il me laisse la paix.

Quelques secondes plus tard nous vîmes l’élève annoncé s’avancer en compagnie d’un monsieur bien mis et d’un gros petit homme fort mal vêtu, dont l’apparition causa une certaine curiosité aux Français.

— Quel est donc cet homme ? demandai-je à un prisonnier.

— C’est un marchand de pommes de terre qui, avant que notre bourreau eût défendu l’approche de la Couronne aux bateaux, nous vendait des provisions, et faisait avec nous du commerce et du brocantage.

— Alors je crois deviner ce dont il s’agit, dis-je. Il est probable que le marchand de pommes de terre, trafiquant et brocanteur, aura trouvé un protecteur dans l’amiral, et qu’il vient se faire réintégrer dans ses fonctions.

— En effet, cela me semble assez probable.

Pendant que j’échangeais ces quelques mots, l’élève, le monsieur et le marchand étaient arrivés devant le capitaine R… Le premier toucha humblement du bout du doigt le bord de son chapeau, et présenta ensuite à son supérieur une espèce de pli ministériel scellé d’un grand cachet.

L’aimable R…, toujours jurant, déchira l’enveloppe et lut tout haut ce qui suit :

« Royal navy Portsmouth port, vaisseau de Sa Majesté la reine Charlotte.

» M. le lieutenant R…, commandant le vaisseau-prison de Sa Majesté Britannique la Couronne, stationnant actuellement dans la rivière de Portchester, fera passer sous les yeux de l’agent de police et de l’élève, porteur de ce présent ordre, tous ses prisonniers à tour de rôle. L’homme qui accompagne ces deux messieurs devra assister également à cette revue.

» Cet acte accompli, le lieutenant R… remettra sous bonne escorte à l’élève et à l’agent de police déjà désignés le ou les prisonniers que celui-ci indiquera, pour être conduits à terre. »

— Que signifie cet ordre, monsieur ? s’écria le capitaine R… dont le visage devint tellement cramoisi que nous eûmes un moment la douce espérance de le voir frappé d’un coup de sang.

— Je l’ignore, commandant, répondit l’élève.

— Un crime aurait-il été commis par un de ces chiens de Français que Sa Majesté a bien voulu soumettre à ma surveillance ?

— Je ne puis que vous répéter ce que je vous ai déjà dit, commandant : je l’ignore !

— Très bien, monsieur ; il ne me reste qu’à me conformer aux ordres de l’amiral.

— C’est inutile, capitaine, s’écria en ce moment le marchand de pommes de terre, qui jusqu’alors n’avait pas prononcé un seul mot, voici mon affaire.

Le marchand en parlant ainsi s’avança vers un prisonnier français qui, chaudement enveloppé dans une magnifique robe de chambre, semblait indifférent à la scène qui se passait sur le pont.

— Est-ce cet homme que je dois emmener ? demanda l’agent de police.

— Oui, monsieur, c’est cet homme.

— Alors suivez-moi, reprit l’élève en s’adressant au prisonnier à la belle robe de chambre, qui n’était autre que le canonnier Duvert, celui-là même que l’enseigne R… m’avait désigné la veille comme ayant hérité depuis peu d’une fortune inattendue de trente à quarante mille livres de rente.

Duvert, sur qui tous les yeux étaient fixés en ce moment, changeant de couleur, devint livide. Quoiqu’il voulût affecter une contenance calme et tranquille, on devinait sans peine à ses yeux hagards, à un léger tremblement convulsif qui agitait son corps et à la contraction de ses sourcils et de ses lèvres qu’il était en proie à une émotion violente.

— Me permettez-vous, monsieur, demanda-t-il d’une voix étranglée en s’adressant à l’élève, de changer de vêtements ?

— Faites, je ne vois pas d’inconvénient à cela.

Duvert entra aussitôt dans une petite cabine construite sur le pont, qu’on lui permettait d’habiter contrairement aux règlements ; j’ai déjà dit que le canonnier, grâce à ses folles dépenses, avait tous nos gardiens à ses genoux.

Tous les yeux fixés sur la porte de la cabine attendaient avec impatience la sortie du riche prisonnier, lorsque nous vîmes passer à travers les claies de la porte de la cabine un épais nuage de fumée.

God bless me ! le rascal veut incendier le ponton ! s’écria le commandant R… qui se précipita furieux pour ouvrir la porte de la cabine.

Vains efforts ; la porte résista au manchot : elle était fermée en dedans !

Il y avait quelque chose de si imprévu et de si mystérieux dans l’arrestation, l’effroi et la conduite de Duvert, que nous oubliâmes un instant et le jeûne forcé, et la neige, et l’état d’épuisement dans lequel nous nous trouvions.

Nous sentions instinctivement que quelque chose de grave et d’important s’accomplissait ; que nous étions à la veille d’une grande découverte, d’une révélation inattendue.

— Soldats, enfoncez cette porte ! s’écria bientôt le capitaine R… ivre de fureur.

Cinq ou six soldats se précipitèrent, à cet ordre, contre la cabine où était renfermé Duvert, et levant les crosses de leurs fusils, les firent retomber avec force contre la porte qui céda à moitié : la fumée avait presque cessé, quelques fragments impalpables de papier brûlé s’envolaient à travers la claie. Les Anglais allaient redoubler d’efforts lorsque la porte s’ouvrit : Duvert, vêtu dans le dernier goût, apparut sur le seuil. À ses mains d’un beau noir on pouvait deviner sans peine qu’il avait dû froisser et réduire en poudre les papiers consumés dont quelques fragments tachaient la neige qui couvrait le pont.

Une métamorphose s’était aussi opérée non seulement dans la toilette, mais encore dans la physionomie de Duvert. La pâleur livide de son visage avait disparu ainsi que son air d’abattement et de crainte pour faire place à une contenance moqueuse et assurée, Le capitaine R… heureux de trouver un prétexte plausible pour outrager un Français commença, avant d’entrer en discussion, par agonir Duvert d’imprécations abominables.

— Lâche, lui dit le canonnier d’un ton de souverain mépris, lâche qui injurie un prisonnier sans défense !

God bless me ! que venez-vous de brûler ? misérable ! s’écria l’Anglais, dont cette réponse si bien méritée augmenta encore la rage.

— Les lettres de ma maîtresse… la femme d’un lord anglais, mon doux et aimable turnky, répondit Duvert en riant ! Que diable, on ne peut cependant pas compromettre une haute et puissante lady ! une pairesse ! Cela serait du plus mauvais goût et indigne de la loyauté française…

— Vous mentez, dit alors en se mêlant à la conversation, si toutefois cela pouvait s’appeler une conversation, le marchand de pommes de terre ; ce ne sont point les lettres d’une maîtresse, que vous n’avez jamais eue, mais les fausses bank-notes dont vous inondez la ville de Portsmouth, que vous venez de détruire…

— Moi, un faussaire ! répéta Duvert du ton du plus profond étonnement. Pardieu ! voilà une accusation à laquelle je ne me serais jamais attendu et qui fait le plus grand honneur à l’imagination et à la méchanceté anglaises !… Ma foi, je suis heureux de m’être défait des lettres de ma sensible lady, car j’aurais été capable, devant une pareille accusation, d’obéir au sentiment de la vengeance et de forfaire aux lois de l’honneur en compromettant la pauvre femme.

— Comment, vous êtes un faussaire ? Vous, brigand, que je croyais riche ! Comment ! on a fabriqué des bank-notes à bord de la Couronne !… Mais alors je suis un homme perdu !… Mon Dieu ! que dira l’amiral ? s’écria le commandant R… d’un ton désespéré qui nous fit le plus grand plaisir… Soldats, continua-t-il avec violence, emmenez cet homme… Sa vue me fait mal, et j’éprouve une envie irrésistible de le… Emmenez-le, et dépêchez-vous !…

— Mes amis, nous dit Duvert en se tournant vers nous tandis qu’on l’entraînait, je vous ferai paraître en témoignage devant la justice… vous comprenez…

— Oui, oui, c’est cela, faites-nous comparaître ! lui répondîmes-nous avec enthousiasme, car l’idée de descendre à terre nous enivrait de joie.

Lorsque l’élève de marine, Duvert, le policeman et le marchand de pommes de terre abandonnèrent le pont de la Couronne, la nuit commençait à tomber, et le capitaine R… dut remettre au lendemain sa laborieuse opération de contrôle : on nous permit enfin de descendre, mourant de froid et de faim, dans nos batteries.

Quant à nous, quoique cette journée nous eût été bien pénible, nous étions loin cependant de nous en plaindre : le capitaine R… malheureux ! vingt-quatre heures de gagnées pour nos camarades évadés ! et la perspective d’aller bientôt à terre ! Je le répète, la journée avait été bonne pour nous ! Un dernier ennui, ou, pour être plus exact, une dernière douleur, nous attendait encore avant notre sommeil.

Les fournisseurs du ponton la Couronne, profitant des hostilités déclarées entre le capitaine R… et ses prisonniers, ne nous livraient plus depuis quelque temps que des provisions abominables, que sans la faim cruelle que nous éprouvions il nous eût été impossible de consommer ; ce soir-là ils renchérirent encore sur la mauvaise qualité de leurs denrées. La viande était gâtée, les légumes, ignobles débris jetés sans doute dans les rues par les cuisinières de Portsmouth, n’avaient pas de nom ; le pain bis, d’une couleur roussâtre, était tellement pâteux et gluant qu’il fallait renoncer à le couper. S’efforçait-on d’en séparer un morceau en deux, il se formait entre les parties disjointes des fils pareils à ceux que présente la poix échauffée tirée en sens contraire.

Quelque impérieuse et cruelle que fût la faim qui ce soir-là me brûlait la poitrine, je ne pus parvenir à avaler plus de cinq ou six bouchées de cette affreuse nourriture : un quart d’heure plus tard j’étais pris, ainsi que mes compagnons de captivité qui m’avaient imité, de vomissements violents.

Je n’insisterai pas, car ce serait-là un détail qui reviendrait par trop souvent sous ma plume, sur l’épouvantable et triste nuit que je passai ; je dirai seulement que le lendemain matin, dès huit heures, l’on nous faisait monter sur le pont pour reprendre l’opération du comptage si malencontreusement interrompue la veille par l’arrestation de Duvert.

Une neige abondante accompagnée de givre tombait toujours ; si nous n’eussions pas été soutenus par deux puissants mobiles : d’abord par celui d’aider à assurer l’évasion de nos amis, ensuite par l’idée délicieuse de pouvoir contrarier notre geôlier, je suis persuadé que la plupart d’entre nous seraient tombés en faiblesse.

Tout l’équipage était rassemblé sur le pont ; les soldats les armes chargées, les maîtres étaient prêts à nous compter, lorsqu’une embarcation, se détachant du vaisseau commandant de la flotte pontonnière, aborda notre ponton.

— Encore quelque diablerie ! s’écria notre geôlier furieux. En effet, cette embarcation venait chercher dix prisonniers dénoncés ou cités par Duvert comme étant ses complices.

À cette nouvelle, la rage de R… ne connut plus de bornes

— Ah ! les misérables ! s’écriait-il en nous menaçant du poing, ils ont fait de la Couronne un vaste atelier de faux, et je vais être destitué par leur faute… Que ne m’est-il permis de les mitrailler tous jusqu’au dernier !

Nos dix camarades partis, l’opération du comptage continua.

Il nous eût été facile, grâce aux trous secrets si hardiment et si habilement pratiqués la veille par nos charpentiers, de faire retrouver à notre bourreau son nombre exact de victimes ; en agissant ainsi il nous eût été permis de regagner nos batteries et d’éviter le froid intense qui nous torturait sur le pont ; mais nous avions soif de vengeance, et mettant au-dessus de nos souffrances la joie de pouvoir exaspérer l’odieux R…, nous résolûmes de pousser la plaisanterie aussi loin que possible.

À la première tournée ce ne fut plus, comme la veille, une différence de dix ou douze prisonniers, mais bien une de cinquante que nos compteurs eurent à constater.

À la seconde, changeant de système, nous nous trouvâmes soixante-deux hommes de trop !

R…, doutant s’il était éveillé et s’il ne subissait pas un cauchemar, se démenait comme un diable sur le pont. Jurant après son équipage, le frappant, le harcelant, il ne savait plus où donner de la tête. Nous ne tardâmes pas à augmenter encore ses émotions en le jetant dans un doute cruel. Le fait est qu’il y avait pour lui de quoi douter de sa raison. Laissant exprès faire le compte juste dans la batterie de trente-six, nous avions soin de produire un énorme mécompte dans le faux-pont, et vice versa. C’était à devenir fou.

Quant à nous, à chaque nouvelle mystification qui nous réussissait, nous éclations en cris, en bravos et en sifflets ! Un moment nous espérâmes donner une attaque d’apoplexie foudroyante à notre geôlier abhorré, et, ma foi, cela ne tint qu’à peu de chose. Il est incontestable que si la nuit ne fût pas venue nous l’arracher, nous eussions fini par réussir. Le soir de ce second jour ne nous présenta pas une nourriture plus substantielle que celle de la veille : nous nous couchâmes encore pour ainsi dire à jeun.

Le lendemain, c’est-à-dire le troisième jour depuis l’évasion de nos camarades, nous nous attendions à être appelés de bonne heure sur le pont ; et déjà nous réunissions toutes nos forces pour endurer ces nouvelles souffrances, mais il n’en fut rien.

Les portes de nos logements restèrent fermées, et nous entendîmes jusque vers le midi un grand bruit sur le pont : on eût dit que l’on dressait des échafaudages. Nous étions inquiets et intrigués, lorsque vers une heure l’on vint nous ordonner de monter. Un singulier spectacle se présenta à notre vue.

Ce spectacle nous étonna d’autant plus, que, depuis la veille, les Anglais avaient laissé les mantelets de nos sabords fermés, et que, par conséquent, nous n’avions rien pu apercevoir de ce qui s’était passé au dehors.

En arrivant sur le pont, nous vîmes que la Couronne était entourée par une flottille composée de tous les canots des autres pontons : une double rangée d’officiers anglais, se tenant droits et immobiles sur le pont supérieur, nous attendaient. Sur le gaillard d’arrière trônait, assis dans un vaste fauteuil d’honneur placé au sommet d’un échafaudage dressé exprès, le commodore de la Flotte-Pontonnière-Bleue. Près de cet important personnage, à sa gauche, se voyait un capitaine de vaisseau, nommé Woodriff, qui n’était autre que l’agent général du dépôt, et qui avait bien voulu, vu la gravité des circonstances, et quoique cela ne le regardât pas personnellement, abandonner sa résidence de Forton pour se rendre à bord de la Couronne.

Enfin le pont était recouvert par un labyrinthe de barrières étroites, tout à fait semblables à celles que l’on établit aux abords des théâtres fréquentés pour contenir la foule ; ce fut dans ces étroits espaces que l’on nous parqua. Ainsi renfermés, l’on eut soin, avant de nous faire descendre, de nous compter d’avance, plusieurs fois, par escouade de dix hommes.

Heureusement que pendant cette opération les prisonniers placés près de notre trappe purent mettre à profit cette heureuse invention ; aussi le premier résultat obtenu donna-t-il un chiffre tellement bizarre que les Anglais poussèrent des exclamations d’étonnement et de colère.

On eut beau recommencer, s’y prendre de toutes les façons, notre bienheureuse trappe ne cessa pas de fonctionner, et chaque opération nouvelle apporta un mécompte monstrueux aux Anglais.

La nuit venue, nos tyrans, plongés dans une espèce de crainte superstitieuse, durent nous laisser regagner nos logements : je suis intimement convaincu que la plupart des Anglais croyaient à l’intervention en notre faveur d’un pouvoir surnaturel.

Le troisième jour, comme le commodore se trouvait à notre bord et que l’envie eût pu lui prendre de descendre faire une tournée dans les batteries ou dans l’entrepont, nos fournisseurs nous livrèrent de la viande saine et fraîche, des légumes véritables et du pain qui était réellement, chose de laquelle nous étions depuis bien longtemps déshabitués, du vrai pain.

Je laisse à penser si nous dévorâmes avec avidité notre dîner, et si nous nous applaudîmes de notre persévérance. Le fait est que nous étions dans l’enchantement en songeant que par notre fermeté nous assurions la fuite de nos camarades et nous molestions des Anglais. Aussi fut-il convenu à l’unanimité que nous continuerions notre système de mystification..

Malheureusement, le lendemain matin, au point du jour, nous fûmes réveillés par une compagnie de soldats anglais qui pénétra dans nos logements, nous fit lever à coups de crosse et nous ordonna de monter de suite sur le pont. Nous espérions que nous allions subir un nouveau comptage, mais notre espoir fut déçu. On nous fit descendre immédiatement dans des embarcations rangées le long du ponton, et, escortés par des forces considérables, nous fûmes transbordés sur le vaisseau-ponton espagnol le San Antonio, notre voisin de l’avant.

Dès lors, tout moyen de ruse nous étant retiré, nous ne pûmes empêcher les Anglais d’opérer ensuite notre recensement, et de découvrir que les six prisonniers manquant à l’appel s’étaient évadés.

Heureusement que pendant les quatre jours que nous avions tenu nos geôliers en échec, nos camarades n’avaient pas perdu leur temps et étaient parvenus, grâce aux intelligences qu’ils possédaient au dehors, à s’embarquer pour la France où ils arrivèrent sains et saufs, comme nous l’apprîmes plus tard.


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