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INSTRODUCTION

d’entre nous pourront tenir contre le grand oubli du lendemain. Cependant, savez-vous à qui me fait surtout songer votre popularité régionale ? Au mélodieux Hafiz et à Saâdi du Pays des Roses. Ces deux-là, aujourd’hui encore les lettrés de la Perse (où il n’y a pas d’Académie), ne se lassent de reproduire amoureusement leurs poèmes, en calligraphie patiente, avec alentour des miniatures de missel, — cependant que j’ai entendu aussi, après mille ans, des chameliers redire leurs strophes le long des chemins du désert, en caravane, et des bergers les chanter au soir, au camp nomade. Dans ce siècle, Monsieur, nous n’avons plus le temps, comme les Orientaux, de faire des belles calligraphies pour honorer les écrivains que nous aimons ; mais veuillez considérer notre réception d’aujourd’hui comme l’équivalent, — ou à peu près, — des fines enluminures que nous nous serions plu à mettre en marge de vos œuvres, si nous étions des dilettanti de Chiraz ou d’Ispahan. Par exemple, je n’ose pas vous promettre que dans mille ans, les bergers de Provence liront encore vos vers. Dans mille ans, il n’y aura plus de bergers, et puis le temps est passé, de ces peuples immobiles qui de père en fils vivent des mêmes rêves, — comme, hélas ! est passé le temps des peuples heureux. Mais de nos jours du moins, les braconniers, qui partent en chasse vers la forêt des Maures, emportent souvent un de vos livres dans leur carnier pour passer les heures ; c’est là un hommage qu’ils ne rendent qu’à vous seul. Et les paysans des hameaux perdus font silence, le soir à la veillée, pour écouter du Jean Aicard, récité par leurs petits enfants qui l’ont appris à l’école.

Un point qui vous rapproche encore de Coppée, c’est que cette humanité, dans vos livres, est une humanité toujours attendrie, toujours prête à pardonner quand même. Vos pièces de théâtre, vos romans, comme les siens, aboutissent à un pardon sans borne que l’on s’accorde en pleurant et qui nous