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INTRODUCTION

même temps qu’une œuvre d’art, car c’est surtout auprès des demi-cultivés, des demi-lettrés, des demi-élégants, que trouvent grâce le cynisme et les mots grossiers ; mais la majorité du peuple, non, chez nous, Dieu merci, elle est encore à préférer ce qui fait couler les bonnes larmes, ce qui est pur et même un peu idéal.

Le cas de cette pénétration étonne peut-être davantage de la part de Coppée, qui risquait, en tant que Parnassien, de planer dédaigneux et impassible, et qui, au contraire, a su s’abaisser vers les humbles sans déchoir, ou plutôt qui a trouvé le secret de les élever par instants à son niveau. Ceux qu’il appelait, — mais si amicalement, — « le petit peuple de la grande ville » ont été ses lecteurs, et ce fut sa vraie gloire, à mon avis, de prendre place à leur foyer, sans pour cela perdre son rayonnement aux yeux des lettrés et des artistes.

« Vous, c’est le peuple effervescent des campagnes de Provence qui vous a élu pour son barde ; chez les paysans, chez les pêcheurs de là-bas, vous entrez en voisin, en familier que l’on aime et que l’on fête. Le jour où nous avons le mieux senti combien vous la magnétisez, cette Provence tout entière, c’est lorsque au théâtre antique d’Orange fut donnée l’inoubliable représentation de la Légende du Cœur, — où Sarah Bernhardt encore prêtait sa grâce souveraine à votre héros, le chevalier poète ; les dix mille Provençaux assemblés parmi ces ruines vibraient par vous, à l’unisson avec vous ; dans ce cadre, votre triomphe, cette fois, prit le caractère d’une scène des temps jeunes et passionnés ; il fut d’une beauté que nous avions cessé de connaître, et l’aïeul, qui vous éleva dans sa maison des bois, en eût été plus fièrement ému, à juste titre, que de l’accueil que vous recevez aujourd’hui sous cette coupole officielle… Je ne voudrais pas vous accabler, tout vif encore, des noms légendaires du passé, d’autant plus qu’il est impossible de prévoir combien d’années les plus durables