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LES DIEUX ONT SOIF

Brune, le teint olivâtre, sous le grand mouchoir blanc noué négligemment autour de sa tête et d’où s’échappaient les boucles azurées de sa chevelure, ses yeux de feu charbonnaient leurs orbites. En son visage rond, aux pommettes saillantes, riant, un peu camus, agreste et voluptueux, le peintre retrouvait la tête du faune Borghèse, dont il admirait, sur un moulage, la divine espièglerie. De petites moustaches donnaient de l’accent à ses lèvres ardentes. Un sein qui semblait gonflé de tendresse soulevait le fichu croisé à la mode de l’année. Sa taille souple, ses jambes agiles, tout son corps robuste se mouvaient avec des grâces sauvages et délicieuses. Son regard, son souffle, les frissons de sa chair, tout en elle demandait le cœur et promettait l’amour. Derrière le comptoir de marchande, elle donnait l’idée d’une nymphe de la danse, d’une bacchante d’Opéra, dépouillée de sa peau de lynx, de son thyrse et de ses guirlandes de lierre, contenue, dissimulée par enchantement dans l’enveloppe modeste d’une ménagère de Chardin.

— Mon père n’est pas à la maison, dit-elle au peintre ; attendez-le un moment : il ne tardera pas à rentrer.

Les petites mains brunes faisaient courir l’aiguille à travers le linon.