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LES DIEUX ONT SOIF

qu’il faille faire tant de façons pour conformer les vieux jeux de cartes aux idées actuelles. D’eux-mêmes, les bons sans-culottes en corrigent l’incivisme en annonçant : « Le tyran ! » ou simplement : « Le gros cochon ! » Ils se servent de leurs cartes crasseuses et n’en achètent jamais d’autres. La grande consommation de jeux se fait dans les tripots du Palais-Égalité : je vous conseille d’y aller et d’offrir aux croupiers et aux pontes vos Libertés, vos Égalités, vos…, comment dites-vous ?… vos Lois de cœur… et vous reviendrez me dire comment ils vous ont reçu !

Le citoyen Blaise s’assit sur le comptoir, donna des pichenettes sur sa culotte nankin pour en ôter les grains de tabac, et, regardant Gamelin avec une douce pitié :

— Permettez-moi de vous donner un conseil, citoyen peintre : si vous voulez gagner votre vie, laissez là vos cartes patriotiques, laissez là vos symboles révolutionnaires, vos Hercules, vos hydres, vos Furies poursuivant le crime, vos génies de la Liberté, et peignez-moi de jolies filles. L’ardeur des citoyens à se régénérer tiédit avec le temps et les hommes aimeront toujours les femmes. Faites-moi des femmes toutes roses, avec de petits pieds et de petites mains. Et mettez-vous dans la tête que personne