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LES DIEUX ONT SOIF

ne s’intéresse plus à la Révolution et qu’on ne veut plus en entendre parler.

Du coup, Évariste Gamelin se cabra :

— Quoi ! ne plus entendre parler de la Révolution !… Mais l’établissement de la liberté, les victoires de nos armées, le châtiment des tyrans sont des événements qui étonneront la postérité la plus reculée ? Comment n’en pourrions-nous pas être frappés ?… Quoi ! la secte du sans-culotte Jésus a duré près de dix-huit siècles, et le culte de la Liberté serait aboli après quatre ans à peine d’existence !

Mais Jean Blaise, d’un air de supériorité :

— Vous êtes dans le rêve ; moi, je suis dans la vie. Croyez-moi, mon ami, la Révolution ennuie : elle dure trop. Cinq ans d’enthousiasme, cinq ans d’embrassades, de massacres, de discours, de Marseillaise, de tocsins, d’aristocrates à la lanterne, de têtes portées sur des piques, de femmes à cheval sur des canons, d’arbres de la Liberté coiffés du bonnet rouge, de jeunes filles et de vieillards traînés en robes blanches dans des chars de fleurs ; d’emprisonnements, de guillotine, de rationnements, d’affiches, de cocardes, de panaches, de sabres, de carmagnoles, c’est long ! Et puis l’on commence à n’y plus rien comprendre. Nous en avons trop vu, de ces grands citoyens que vous