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LES DIEUX ONT SOIF

obstinément, car il ne doutait pas qu’Élodie n’eût été séduite, trompée, abusée. Il ne concevait même pas qu’il en eût pu être autrement, et qu’elle eût obéi au désir, à l’irrésistible désir, écouté les conseils intimes de la chair et du sang ; il ne concevait pas que cette créature voluptueuse et tendre, cette belle victime, se fût offerte ; il fallait, pour contenter son génie, qu’elle eût été prise par force ou par ruse, violentée, précipitée dans des pièges tendus sous tous ses pas. Il lui faisait des questions mesurées dans les termes, mais précises, serrées, gênantes. Il lui demandait comment s’était formée cette liaison, si elle avait été longue ou courte, tranquille ou troublée, et de quelle manière elle s’était rompue. Et il revenait sans cesse sur les moyens qu’avait employés cet homme pour la séduire, comme s’il avait dû en employer d’étranges et d’inouïs. Toutes ces questions, il les fit en vain. Avec une obstination douce et suppliante, elle se taisait, la bouche serrée et les yeux gros de larmes.

Pourtant, Évariste ayant demandé où était à présent cet homme, elle répondit :

— Il a quitté le royaume.

Elle se reprit vivement :

— … la France.

— Un émigré ! s’écria Gamelin.