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LES DIEUX ONT SOIF

aristocrates et aux fédéralistes, auteurs de tout le mal. Quand un chien passait, des plaisants l’appelaient Pitt. Parfois retentissait un large soufflet, appliqué par la main d’une citoyenne sur la joue d’un insolent, tandis que, pressée par son voisin, une jeune servante, les yeux mi-clos et la bouche entr’ouverte, soupirait mollement. À toute parole, à tout geste, à toute attitude propre à mettre en éveil l’humeur grivoise des aimables Français, un groupe de jeunes libertins entonnait le Ça ira, malgré les protestations d’un vieux jacobin, indigné que l’on compromît en de sales équivoques un refrain qui exprimait la foi républicaine dans un avenir de justice et de bonheur.

Son échelle sous le bras, un afficheur vint coller sur un mur, en face de la boulangerie, un avis de la Commune rationnant la viande de boucherie. Des passants s’arrêtaient pour lire la feuille encore toute gluante. Une marchande de choux, qui cheminait sa hotte sur le dos, se mit à dire de sa grosse voix cassée :

— Ils sont partis, les beaux bœufs ! râtissons-nous les boyaux.

Tout à coup une telle bouffée de puanteur ardente monta d’un égout, que plusieurs furent pris de nausées ; une femme se trouva mal et fut remise évanouie à deux gardes nationaux qui la