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LES DIEUX ONT SOIF

sueur et de crasse, se bousculaient, s’interpellaient, se regardaient avec tous les sentiments que les êtres humains peuvent éprouver les uns pour les autres, antipathie, dégoût, intérêt, désir, indifférence. On avait appris, par une expérience douloureuse, qu’il n’y avait pas de pain pour tout le monde : aussi les derniers venus cherchaient-ils à se glisser en avant ; ceux qui perdaient du terrain se plaignaient et s’irritaient et invoquaient vainement leur droit méprisé. Les femmes jouaient avec rage des coudes et des reins pour conserver leur place ou en gagner une meilleure. Si la presse devenait plus étouffante, des cris s’élevaient : « Ne poussez pas ! » Et chacun protestait, se disant poussé soi-même.

Pour éviter ces désordres quotidiens, les commissaires délégués par la section avaient imaginé d’attacher à la porte du boulanger une corde que chacun tenait à son rang ; mais les mains trop rapprochées se rencontraient sur la corde et entraient en lutte. Celui qui la quittait ne parvenait point à la reprendre. Les mécontents ou les plaisants la coupaient, et il avait fallu y renoncer.

Dans cette queue, on suffoquait, on croyait mourir, on faisait des plaisanteries, on lançait des propos grivois, on jetait des invectives aux