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CONTES DE PARIS ET DE PROVENCE

Peu-Parle, sans perdre un morceau, raisonnait des choses de la terre, et blâmait mon père sévèrement de conserver deux amandiers poussés au hasard dans sa vigne.

— Le soleil crée le vin, et la vigne ne veut que l’ombre de l’homme !…

Moi je ne mangeais pas, je ne comprenais guère ; à mon chagrin s’ajoutait la mélancolie de ce long dîner dans le noir,

Mais bientôt, dépassant la crête d’une roche, la lune apparut dans son plein, et jeta sous la treille une blanche nappe de lumière où l’ombre des feuilles se découpait. Comme si la terre se fût éveillée, de chaque arbre, de chaque caillou un bruit s’éleva ; les rainettes et les grillons entamèrent leur symphonie, et, avec ses mille voix confuses, le chœur des beaux soirs commença.

Peu-Parle s’était tu. Tout à coup, levant le doigt :

— Chut, écoute !

Juste au-dessus de nous vibrait solitaire un chant de cigales, un chant qui était aussi un cri : étrange, comme immatériel.

— Ça, fit Peu-Parle, c’est une cigale qui meurt.

Et gravement il ajouta :

— Le soleil fait chanter les cigales, mais, avant de mourir, elles chantent une dernière fois au clair de lune, parce que la lune c’est le soleil des morts.

À cette idée de mort, j’éclatai en sanglots.

— Il faut être fou, un grand garçon, de pleurer pour une cigale !

Et, me soulevant dans ses mains rudes :