Page:Auguste Rodin - Les cathedrales de France, 1914.djvu/148

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


Les admirables ouvriers qui, à force de concentrer leur pensée sur le ciel, sont parvenus à en fixer l’image sur la terre, ne sont plus là pour préserver leur œuvre. Le temps lui vole chaque jour un peu de sa vie, et les restaurateurs, qui la travestissent, lui volent son immortalité. Les mauvais jours sont venus. Même les esprits qu’un instinct pur incline à l’admiration ne sont pas sûrs de comprendre… Ne rougissons pas de ne pas comprendre ! Mettons notre gloire à chercher. Je vous dis que notre architecture était la merveille de nos merveilles, celle entre toutes qui nous eût mérité l’admiration et la reconnaissance universelles, si nous ne l’avions pas déshonorée. Pourquoi donc la France, quand elle descendra dans l’ombre, son règne fini, ne pourra-t-elle pas se promettre d’être jugée par les générations selon ses œuvres et ses mérites ? C’eût été si beau de mourir comme la Grèce, de se coucher comme le soleil en inondant le monde de lumière !

Nous n’aurons eu ni le bonheur d’Athènes, qui mourut dans sa grâce, ni celui de Rome qui partout laissa, ineffaçablement, la trace de sa force.

Les Gothiques ont entassé pierres sur pierres, toujours plus haut, non pas comme les géants, pour attaquer Dieu, mais pour se rapprocher de lui. Et Dieu, comme dans la légende allemande, a donné aux marchands, aux guerriers ; mais le poète, qu’a-t-il donc obtenu ?

« — Où étais-tu, lors de la distribution ? Je ne t’ai pas vu, poète.

— Seigneur, j’étais à vos pieds.

— Alors, tu monteras quelquefois auprès de moi. »

Et c’est le poète qui a guidé le maître d’œuvre et réellement élevé la Cathédrale.

Elle meurt, et c’est le pays qui meurt, frappé et outragé par ses propres enfants. Nous ne pouvons plus prier devant l’abjection de nos pierres remplacées. On a substitué aux pierres vivantes — qui sont au bric-à-brac — des choses mortes.


Pourtant, je ne puis désespérer.

Elles ont encore, malgré tout, malgré tous, tant de beauté, nos vieilles pierres vives ! On n’a pas réussi à les tuer, et c’est notre devoir de recueillir ces reliques, de les défendre.