Page:Banville - Eudore Cléaz, 1870.djvu/14

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher
Cette page a été validée par deux contributeurs.


en caractères microscopiques, sa plume agile courait avec une rare certitude, rectifiant les fautes, ajoutant les accents oubliés, rétablissant la ponctuation sans hésiter une seule fois, et sans que rien vînt troubler la placidité de son céleste sourire. Quant au vieux Cléaz, feuilletant et lisant vingt volumes à la fois, il travaillait à son édition de Pindare, écrivant d’une écriture serrée et fine sur un feuillet de papier écolier qui déjà contenait la valeur de sept ou huit pages d’impression. Parfois, quand une heureuse découverte longtemps poursuivie couronnait enfin ses efforts, le savant élevait fiévreusement ses mains et regardait le plafond enfumé, où son rêve lui faisait voir les orangers, les lauriers-roses et le ciel embrasé de la Sicile, car en ce moment-là il vivait de la vie du poète des Pythiques et des Néméennes !

On comprendra le complet dénûment de ce grand homme que l’opinion des lettrés acclamait cependant comme un rival des Dübner et des Boissonnade, si l’on songe qu’étranger à l’Université, et n’ayant voulu rien donner à l’enseignement qui eût absorbé ses heures précieuses, il faisait ses admirables éditions pour un éditeur de la rue Cujas, le vieux Lémeric, savant désintéressé lui-même, qui, méconnu et ignoré comme Cléaz, se sacrifiait comme lui pour créer des monuments durables, et qui devait s’imposer des privations inavouées pour lui payer mille francs, au bout de l’année, des travaux que l’avenir estimera sans prix ! Mais le ciel n’avait-il pas récom-