Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/241

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de longues fleurs aux corolles délicates, le nez long, droit et un peu aquilin, l’œil curieux, avide, aux larges prunelles, aux grands cils ; la bouche spirituelle, aimante, ingénue ; le menton, dont la ligne, d’abord toute droite, s’arrondit avec une grâce enchantée ; le col long sans maigreur, sur lequel retombent les extrémités de la bandelette antique, eussent vaincu les dompteurs des Victoires à la cour d’Auguste ou de Tibère. Il y a eu un temps de bonheur et de poésie où madame la comtesse d’Agout a pu et dû ressembler à ce portrait. Aujourd’hui, la pensée, la lutte politique, les deuils cruels, ont accusé davantage les plans et ont rendu sa tête plus expressive encore et plus sérieuse, — mais non moins belle.


41. — COQUELIN

Un jour que le bon Dieu était très pressé et qu’il venait d’achever une fournée de mortels, il s’aperçut qu’il avait oublié de faire un comédien. Pour ne pas perdre de temps, il recopia vite, vite la tête de Molière : le même œil enfoncé, vif, curieux, observateur, perçant les âmes, les mêmes sourcils trop appuyés, les mêmes lèvres charnues et charmées, les mêmes narines largement ouvertes pour aspirer les pensées ; seulement il était si, si pressé, il fit le bout de ce large nez… facétieux et fol, et ne s’en aperçut pas. Même il ne trouva pas dans sa mémoire d’autre nom