Page:Banville - La Lanterne magique, 1883.djvu/51

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XX. — MIDI

Levée à six heures du matin, Delphine Sitter a d’abord couru au fond du faubourg Saint-Antoine, chez le tapissier. Elle a reçu la bordée d’injures. Elle a prié, parlé, inventé des contes, expliqué des systèmes. Ils ont à eux deux déchiré des billets, elle en a signé d’autres ; et aussi des billets de complaisance, et enfin elle a obtenu du temps ! De là, elle a volé au quartier Latin, et elle a passé une heure d’amour enivrante, avec l’enfant pour qui elle est une femme mariée, volant à grand’peine ces instants si rares, et elle s’est enfuie, rougie de baisers et mouillée de larmes.

Puis elle est allée chez le terrible usurier Martar, et là, au prix de mille bassesses, de mille supplications, (sans compter ce qu’elle ne s’avoue pas à elle-même !) elle a arraché un répit de quelques jours pour les billets de son amant, le lieutenant Georges de Cazeil, qui mène la vie comme il mène les femmes, et qu’il faut sauver sans cesse de toutes les catastrophes. Puis, séance chez la couturière et chez la corsetière, où Delphine a tout mis sens dessus dessous, taillé elle-même des étoffes, et crié comme une furie, car elle est grasse et il faut qu’elle soit mince, et ces grues d’ouvrières ne comprennent rien ! Rentrée chez elle au moment où le soleil de feu lance à