Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/30

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de me représenter les idées de ces choses particulières que j’ai perçues et de les composer et diviser de différentes manières. Je peux imaginer un homme à deux têtes, ou les parties supérieures d’un homme jointes au corps d’un cheval. Je peux considérer la main, l’œil, le nez, chacun à part, pris séparément du reste du corps. Mais alors cette main que j’imagine, ou cet œil doivent avoir quelque forme et couleur particulières. Pareillement l’idée d’un homme, que je me forme, doit être celle d’un homme blanc, noir ou basané, droit ou tordu, de grande, petite ou moyenne taille. Je ne saurais par aucun effort de pensée concevoir l’idée abstraite ci-dessus définie. Et il m’est également impossible de former l’idée abstraite du mouvement, distinct du corps mû, et qui n’est ni rapide ni lent, ni droit ni curviligne. J’en dirai autant de toutes les autres idées générales abstraites. À parler net, j’avoue que je suis capable d’abstraction, en un sens ; c’est quand je considère, séparées des autres, certaines parties ou qualités qui leur sont unies en quelque objet, mais qui cependant peuvent exister réellement sans elles. Mais je nie que je puisse détacher les unes des autres, ou concevoir séparément des qualités dont l’existence ainsi séparée est impossible ; ou que je puisse former une notion générale par la séparation d’avec les particuliers de la manière que j’ai rapportée ; et ce sont là les deux propres acceptions du mot abstraction. Or, il y a de bonnes raisons de penser que la plupart des hommes reconnaîtront volontiers leur cas dans le mien. La masse des simples et des illettrés n’a aucune prétention aux notions abstraites. On dit qu’elles sont difficiles et qu’on n’y arrive pas sans peine et sans étude ; et nous pouvons raisonnablement conclure que dès lors elles sont le lot exclusif des savants.

11. Je passe maintenant à l’examen des raisons qu’on allègue en faveur de la doctrine de l’abstraction. J’essaierai de découvrir ce que c’est qui rend les hommes de spéculation enclins à embrasser une opinion aussi éloignée du sens commun que celle-là paraît l’être. Un [éminent] philosophe récent, justement estimé, a prêté sans nul doute une grande force à cette opinion, en paraissant croire que la différence la plus considérable entre la bête et l’homme, quant à l’entendement, consiste en ce que celui-ci a des idées générales. « Avoir