Page:Berkeley - Les Principes de la connaissance humaine, trad. Renouvier.djvu/64

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considérer la manière dont nous percevons par la vue la distance et les choses placées à distance. Car il est vrai que nous voyons extérieurement et l’espace et les corps existants en réalité dans l’espace, les uns plus près, les autres plus loin, et cela semble en quelque façon contradictoire avec ce que nous avons dit, qu’ils n’existent nulle part en dehors de l’esprit. C’est l’examen de cette difficulté qui a donné lieu à mon Essai sur une théorie nouvelle de la vision, publié il n’y a pas longtemps. J’ai montré là que la distance ou extériorité n’est point perçue immédiatement d’elle-même par la vue ; que nous ne la saisissons pas, que nous n’en jugeons pas par des lignes ou des angles, ou par quoi que ce soit qui ait une connexion nécessaire avec elle ; mais qu’elle est uniquement suggérée à nos pensées par de certaines idées visibles, par des sensations qui accompagnent la vision, et qui, de leur nature, n’ont aucune espèce de similitude ou de relation ni avec la distance, ni avec les choses placées à distance. Ces sensations deviennent pour celles-ci des signes et moyens de suggestion vis-à-vis de nous, grâce à une connexion dont nous sommes instruits par l’expérience. C’est de cette même manière que les mots d’une langue suggèrent les idées qu’ils sont pris pour représenter. Si bien qu’un aveugle-né à qui la vue est rendue ne saurait tout d’abord penser que les choses qu’il voit sont hors de son esprit ou situées à distance de lui. Voyez le § 41 du traité sus-mentionné.

44. Les idées de la vue et du toucher forment des espèces entièrement distinctes et hétérogènes. Celles-ci ont celles-là pour marques et pronostics. Que les objets propres de la vue n’existent pas hors des esprits et ne sont pas des images de choses externes, nous l’avons montré dans ce même traité (de la vision) ; seulement nous supposions alors qu’il en était tout autrement des objets tangibles : non pas que nous regardassions l’erreur vulgaire comme nécessaire pour la démonstration de notre thèse, mais parce qu’il n’était pas de notre sujet de l’examiner et de la réfuter dans un discours sur la Vision. Ainsi, en stricte vérité, les idées du genre de la vue, quand nous saisissons par leur moyen la distance et les choses placées à distance, ne marquent pas pour nous et ne nous suggèrent pas des choses effectivement existantes à distance, mais seulement nous apprennent quelles idées du genre du